La Panthère des neiges et les Gilets Jaunes: un mépris de classe

Sylvain Tesson : «Subitement, on a moins envie d’aller brûler les ronds-points, non ?». Cette petite phrase provocatrice me fait penser à cette phrase que certains ont peut-être oubliée, c’était à Mantes-la-Jolie: « Ah, voilà une classe qui se tient bien sage… » Parole violente pour tous ceux qui ont vécu la répression, les mutilations, la prison. Indigne d’un écrivain reconnu.

La vraie panthère des neiges. © WWF La vraie panthère des neiges. © WWF

 

Sidéré par la publication dans « lesTracts de crise » Gallimard du texte de Sylvain Tesson, Tracts de Crise (N°23) - Que ferons-nous de cette épreuve ? - écrivain encensé par la critique littéraire pour plusieurs ouvrages dont la Panthère des neiges honoré du prix Renaudot en 2019.

Cher Sylvain,

Dans ce texte, que tu ne sembles pas avoir écrit toi-même, puisque présenté comme la retranscription d’un entretien avec Vincent Tremolet de Villers (excusez du peu), tout y est mélangé à l’envi : la critique de l’effondrement moral et intellectuel de nos sociétés à celle des flux internet, des flux du tourisme, des flux du commerce liés à la mondialisation et des flux de réfugiés… Par ces parallèles ou ces collisions que tu traces artificiellement, en grand voyageur aérien que tu es, tu soulèves le "fameux" paradoxe des « No borders » opposés à la volonté collective de confinement sanitaire justifié par l’épidémie mortelle du coronavirus et symbolisé par l’injonction du « Restez chez vous »…Tu en viens alors à affirmer des choses assez suffocantes comme: « Une OPA dans l'ordre de la charité est réalisée: si vous ne considérez pas le déplacé comme l'incarnation absolue de la détresse humaine vous êtes un salaud » …Ce faisant, tu ne prends pas conscience qu’il s’agit bien de la triste réalité qui s’incruste chaque jour dans la chair de ces « déplacés », enfin, ceux qui ne vont pas faire du "confinement touristique" dans les montagnes asiatiques, bien sûr ! On te rappellera, si cela était nécessaire, les dizaines de milliers de noyés en Méditerranée…les millions de réfugiés dans les camps à la frontière de pays en guerre comme la Syrie, la Turquie, l’Irak jusqu’aux frontières de l’Europe (Grèce).

Ainsi, à peine rapatrié en France, trekker-littéraire préféré des français, tu reviens pour nous faire la morale et nous dire: "Regardez l’Etat providence en France comme il marche bien en cette période de crise pandémique du Covid19. Quelle chance vous avez ! Taisez-vous donc !" A quoi nous te répondrons volontiers: "Et quoi ? On devrait se contenter des "miettes" parce qu’ailleurs c’est la famine et la dictature (comme dirait notre Président) ? Non, nous, en France, avons d’autres ambitions pour nos enfants !

A cours d’idées, Sylvain, tu lanceras alors la grenade de désencerclement du bashing anti-Gilets Jaunes. Une sentence qui tombe comme le croc d’un félin sur la nuque d’une proie impuissante: « Subitement, on a moins envie d’aller brûler les ronds-points, non ? ». Ces Gilets jaunes, vous savez, ceux « qui crachent sur le pays » comme tu dis Sylvain mais à qui la Nation "bienveillante" voudra bien tout de même tout pardonner. Ta petite phrase provocatrice m’a fait immédiatement penser à cette autre séquence que certains ont peut-être déjà oubliée. C’était à Mantes-la-Jolie, quand des forces de l’ordre avaient mis à genoux des lycéens mains sur la tête et qu’un des gardiens leur a tenu un autre discours glaçant: « Ah, voilà une classe qui se tient bien sage…». Autre contexte, autre ton, mais cela n’en reste pas moins une parole d’une extrême violence pour tous ceux qui ont vécu la répression, les mutilations ou la prison dans les mouvements sociaux ces dernières années. 

Car les Gilets Jaunes, ce sont encore eux qui sont en première ligne aujourd’hui. Ce sont eux qui tiennent la baraque. Cette France d’en bas, des gagne-petit. Et ce n’est pas moi qui le dit, Sylvain, mais madame Rachida Dati, candidate Les Républicains à Paris, qu’on pourrait sûrement accuser d’électoralisme mais pas de gauchisme, et aussi le grand journal d’extrême gauche Le Figaro qui publie une étude sociologique étonnante. Disant cela, Sylvain, tu oublies aussi que les Gilets Jaunes sont dans la rue et sur les ronds-points depuis novembre 2018 pour défendre plus de justice sociale, de justice fiscale, de justice pénale, de justice écologique, et qu’ils n’ont brûlé sur les ronds-points que des palettes, quand ce sont les gendarmes qui ont brûlé leurs campements de fortune…mais c’est vrai que tu étais loin...


Cela ne t’empêche pas de poursuivre avec une analyse socio-politique de la crise du Covid en utilisant tous ces raccourcis qui te placent à n’en pas douter dans cet « autre camp » vanté par le Préfet Lallement: « pangolingate », « bénédiction de l'Etat chrétien-laïque », en terminant par l'éloge à l'avenant de « Napoléon », de « Macron-Churchill », des « Charteux », du « général Gallet » (le célèbre de notre Dame) et de l'intérêt du «  sacrifice de soi » dans ce pays du Tiers-monde, la France  où « les soignants montent au front », il est vrai sans EPI (équipement de protection individuel) qu’ils doivent parfois fabriquer eux-mêmes pour ne pas être contaminés par le virus…Sylvain, crois-moi, pour ce qui est du sauvetage de la pandémie, les français ne sont pas sots. Comme après la crise bancaire de 2008, ils savent bien au final qui va à nouveau être sauvé en priorité: les grandes entreprises et les banques. Et qui va à nouveau payer ? Les citoyens français.

Faut-il que tu sois un dandy à ce point déconnecté et condescendant pour considérer que la seule inégalité qui existe entre les français confinés est celle « d'avoir une vie intérieure ou non » et que ce confinement est une belle « occasion  rémunérée » (de paresser, de lire, de se cultiver) quand on sait que des milliers de précaires - auto-entrepreneurs, intermittents du spectacle, saisonniers... ne se relèveront pas de la crise !

Ce n’est pas digne d’un grand écrivain. Dans cette grave crise que traverse notre Nation, nous nous attendions à plus d’humanisme et pas à un mépris de classe ! 

Piètre exercice littéraire que de cumuler les facilités et contre-sens en y mêlant un usage laborieux de jeux de mots douteux tout au long du texte « crise de la quarantaine », « se bouscule aux postillons », « retraite  forcée » (quand on sait la polémique en France sur le sujet mais c’est vrai tu étais loin) pour finalement aboutir en substance à un discours bien réactionnaire faisant mine de critiquer la mondialisation et l’effondrement moral mais qui finalement se conclut par ce slogan : « En  marche ! » Tout est dit.

Ne t’en déplaise, Sylvain, nous vivons dans un pays où les premiers de cordée sont:

- les 1er de corvée #caissiere #eboueur #livreur #ouvrier
- les moins bien payés #soignant #miniJob
- les plus méprisés #grevistes #manifestants #fonctionnaires
- les plus réprimés #giletsjaunes #banlieusards
- les grands oubliés #FrancedenBas

Comme quoi, on peut être un écrivain reconnu et un piètre humain.

Comme quoi, on peut être un écrivain reconnu et un piètre écrivain.

Comme quoi, n’est pas "panthère des neiges" qui veut.

Mais peut-être faudra-t-il encore séparer l’artiste de l’oeuvre ?

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