Dans l’œil du cyclone (Carnet de pandémie poétique)

En fin de semaine, l’inquiétude est là : la réanimation est occupée à 80%... il en faudra peu pour arriver à saturation. Ici, au sein de la tour Minjoz, on entend les bourrasques se rapprocher. On sait qu’à la frontière alsacienne, l’hôpital Nord-Franche-Comté a déjà sa réanimation remplie. Il n’y a maintenant plus aucun doute que la tempête s’abattra sur nous dans quelques jours.

Carnet

de pandémie

poétique

 

- 18 mars 2020 - Avant le Big-One

 

- 29 mars 2020 -

L’oeil du cyclone L’oeil du cyclone

Dans l’œil du cyclone

 

Pour nous, soignants, les vendredis sectionnent nos épuisements hebdomadaires entre le corps et l’esprit – enfin, pour ceux qui ne travaillent pas les week-ends - et si le corps est au repos, l’esprit n’en reste pas moins obnubilé. Population déjà à moitié exsangue sous la succion continue de la bête à rentabilité, vingt ans de gestion néolibérale de l’hôpital auront eu raison de son épanouissement professionnel et parfois même de sa passion.

Comment rentrer chez soi heureux et fier du travail bien fait, du service rendu quand on a passé la journée à courir, à gérer les pénuries, à ne pas pouvoir prendre le juste temps d’humanité avec les patients. Comment ne pas se sentir maltraitants et nous-mêmes maltraités à la fois par l’opinion, qui ne nous a pas soutenus et maintenant nous applaudit tous les soirs, mais aussi par l’administration qui voit en nous des fonctionnaires nonchalants à contrôler, à surveiller, à manager, à motiver, à perfectionner, à rentabiliser: « planqués » pour certains, « nantis » pour d’autres, « rois de l’absentéisme » pour beaucoup…

Mais qui parlera de la pénibilité des aides-soignantes qui à cinquante ans font de l’arthrose aux cervicales et aux épaules ou des hernies discales lombaires, qui parlera des agents de soins hospitaliers qu’on considère parfois moins que des balayeurs de rue alors que leur travail d’hygiène est fondamental pour prévenir les infections nosocomiales, qui parlera des infirmières « à 1000€ » qui sont rappelés sur leurs temps de repos ou qui ne peuvent même plus prendre une semaine complète de vacances en famille à Noël… et qu’on envoie réquisitionner à leur domicile par la maréchaussée quand elles sont en grève pour défendre la qualité des soins et leurs conditions de travail …

La fin de semaine venue, nos résidus de volonté expirent aux fils électriques courant la route des retours. La voiture nous raccompagne machinalement comme une complice funeste. Croisements, virages, ronds-points. Tourniquets absurdes du quotidien. Qu’espérer de ce week-end avant cette autre semaine terrible pour beaucoup. Cette pandémie virale ne pouvait pas plus mal tomber. Personnels épuisés, raréfiés, ignorés et méprisés depuis plusieurs mois par le gouvernement et les administrations de la Santé. Les priorités étaient ailleurs. Mais on pouvait prédire qu’un jour ce système trouverait ses limites.

Face à l’imprévoyance, face à l’incurie, face à la mise en danger d’autrui et face au cynisme, se déploie à présent en nous, en petites volutes sombres, une colère sournoise qui infuse ensuite dans nos veines puis s’agglutine dans nos pensées, comme la promesse d’un orage d’été. Les nuits sont rudes… on y pense et ça tournoie là-haut de façon infernale dans nos cervelles, comme comme les mouches au dessus d’un charnier à ciel ouvert. On sait bien qu’on n’y échappera pas à cette tempête épidémique. Pourtant, on y croit encore, je veux dire, que l’on va pouvoir la maitriser.

D’ailleurs, malgré les pénuries de matériel de protection (masques, surblouses, solution hydro-alcoolique), malgré le manque de personnel, malgré le manque de lits, malgré le fait que de nombreux soignants soient déjà atteints par le virus, nous sommes parvenus, tous ensemble, à résister au premier coup de boutoir de l’ouragan venu du Grand Est. C’était la semaine passée. La première vague de patients a débarqué dans les services et les réanimations. Et tout est encore sous contrôle, au prix de réorganisations gigantesques ayant permis de libérer suffisamment de places pour absorber l’afflux de malades fauchés par le Covid.

Autres motifs d’espoir : des solidarités incroyables émergent entre nous soignants, qui nous étions habitués à gérer le rationnement des uns au profit des autres et à accepter l’austérité, enfermés au sein de nos pôles hospitaliers devenus des espaces de cannibalisme coutumier. Même si les vieux réflexes sont toujours en embuscade, cette maladie émergente a réussi le tour de force de nous réunir, tous comme un seul, autour de notre cœur de métier : sauver des vies.

La quantité de patients lourds arrivant simultanément en réanimation aggrave considérablement la charge de travail des équipes, en particulier les soins de « nursing » : laver et panser les corps, éviter les escarres aux points d’appui, limiter les complications de l’alitement prolongé. Les patients « Covid + » intubés sont de plus souvent atteints de Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu qui nécessite de recourir au décubitus ventral (mise sur le ventre) une grande partie de la nuit (16h) afin d’optimiser le recrutement des alvéoles pulmonaires et d’améliorer l’oxygénation du sang : une procédure délicate (risque d’extubation, d’escarre, d’arrachage de perfusion) mais vitale qui, selon certaines études, pourrait diviser la mortalité par deux. C’est énorme ! Problème majeur: il faut 4 à 5 personnes pour retourner un malade. Simple quand vous en avez 2 ou 3 en réanimation. Mais que faire quand vous avez à faire 40, 60, 80 retournements… et qu’il faut (habillage / déshabillage de protection, retournement, vérifications avant / après) 20 à 30 minutes par patient, 5h par jour pour 5 patients, matin (décubitus dorsal) et soir (décubitus ventral) compris. Cette activité routinière devient alors une charge insurmontable pouvant mettre les équipes à genou.

Qu’à cela ne tienne. Accompagné d’une réanimatrice, de la responsable des kinés, de cadres, de secrétaires, d’attachés de recherche clinique, de médecins et d’infirmières anesthésistes motivées, nous avons monté de toute pièce une Dream Team pour retourner les patients en réanimation : la TEAM_DV (comme décubitus ventral). En une semaine, un appel au volontariat a été passé auquel plus de 100 chirurgiens séniors/juniors et 50 élèves/titulaires kinés ont répondu. Ils seront accompagnés d’infirmières de bloc opératoire, d’anesthésistes-réanimateurs et d’infirmières de réanimation. Pour les préparer à cette procédure de retournement, des ateliers de simulation sur mannequins réalistes ont été organisés auprès de 250 soignants en à peine 4 jours. Nos équipes sont maintenant prêtes à prendre en charge 40, 60, 80 patients s’il le faut, ce qui mobiliserait au pic épidémique 16 équipes ou encore 64 personnes supplémentaires par jour 7j/7 : une véritable armée de « retourneurs »… Quelle émotion de voir tant de dynamisme et d’abnégation, quand on sait les risques pour chacun d’être contaminé et peut-être de mettre sa propre vie en danger…

Vendredi, les douze premiers patients ont été mis sur le ventre…combien d’autres suivront ? Nous ne sommes pas dupes. Les mathématiques épidémiologiques sont impitoyables et en fin de semaine, l’inquiétude est là : la réanimation est occupée à 80%... il en faudra peu pour arriver à saturation. Ici, au sein de la tour Minjoz, les choses évoluent vite. On entend les bourrasques se rapprocher. On sait qu’à la frontière alsacienne, l’hôpital Nord-Franche-Comté a déjà sa réanimation remplie. Il n’y a maintenant plus aucun doute que la tempête s’abattra sur nous dans quelques jours.

Hier, samedi, la météo était pourtant digne d’un superbe printemps. Juste assez pour passer quelques moments précieux à jouer avec les enfants au soleil, presque insouciant, dans le jardin, nous qui avons la chance d’en avoir un. Mais, aujourd’hui dimanche, comme un mauvais présage, le ciel s’est déjà chargé de nuages sombres, l’air s’est refroidi et d’improbables tourbillons de neige se sont affalés sur la campagne bisontine. On aurait dit que la Nature avait compris et que les arbres fruitiers en fleur pleuraient alentour leurs pétales blancs.

 

Message pour plus tard : se souvenir de l’hôpital public après la tempête

 

Pour conclure un poème.

 

Dans l’œil du cyclone

 

Ils sont tombés

dans nos bras

les uns après les autres

les uns

par dessus les autres

du Nord au Sud

d’Est en Ouest

dominos

livides

abattus

par les vents tourbillonnants

de la pandémie

 

Ici

dans l’œil du cyclone

rien n’est plus prévisible

Hier c’était la grande l’embellie

et aujourd’hui déjà

comme un présage funeste

la tornade arrache

au ciel noir des flocons

essoufflés

qui meurent comme des pétales

autour des cerisiers en fleur

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.