Violences sexuelles dans l'Enseignement Secondaire de la France post-#MeToo

#Actu féministe décembre 2020 – Chronique d'un fait ordinaire de violences sexistes et sa gestion par l'éducation nationale.

Du déni des violences sur les personnes transgenres et le racisme institutionnel, des justifications du viol aux relativisation de la parole des victimes, tout passe aujourd'hui par l'analyse anti-patriarcale et antiraciste. La revolución será feminista, antirracista, antipatriarcal, anticapitalista y ecologista, o no será. 

Il y a de ça plusieurs mois, j’ai été projetée dans un monde que je ne connaissais pas : le secondaire.

A la suite d’années tumultueuses, syndicalement, politiquement, universitairement, j’ai été écartée de l’université. Un geste savamment orchestré par l’Élu qui avait remplacé MonMentor, Elu contre lequel j’ai accompagné trois longues années durant des étudiantes agressées et violentées sexuellement, discriminées, harcelées moralement par ce pauvre type.

La première année, nous avions été plusieurs collègues à nous en occuper : les responsables de formation, les directeurs de mémoire, les collègues solidaires et…moi la précaire qui dénonçais un collègue et un titulaire. Il avait un jour été convoqué et on lui avait tiré l’oreille : « Monsieur vous comprendrez qu’on ne parle pas comme ça à une étudiante ». C’était un cas de discrimination qui avait été enregistré dans son cours. Les cas de violences sexistes et de violences sexuelles, passées sous le tapis. Tabou académique, balayage institutionnel : pas de vagues.

Les filles ne voulaient pas porter plainte. L'une souhaitait faire une thèse et l'autre préparait l'agreg, il avait déjà été difficile de leur faire admettre que la seule chose à faire pour elles et pour les futures, c'était de parler de la place institutionnelle de ce type, harceleur et oppresseur, abuseur et futur violeur. Les conséquences de la mise sous le tapis? Une impunité toute universitaire et un système de domination qui se perpétue: le harcèlement et le rapport d'oppression se mettent en route lorsque le Mentor repère une victime aux grands yeux qui l'inspirent. Il fait de sa cible sa protégée, la séduisant en l'humiliant et la valorisant successivement. Il lui propose ensuite un rendez-vous professionnel, mais pour joindre l'utile à l'agréable, cela se fera en début de soirée dans un bar à vin du meilleur goût. Alors que la discussion tourne autour des recherches de la cible, la main du Mentor glisse doucement sur celle qui se rêve sa Padawan. Il suggère, elle n'ose rien dire, elle retire doucement sa main dans un sourire gêné. En sortant, il propose de la raccompagner et devant sa porte, prétexte la chaleur pour lui demander un verre d'eau. Il pénètre dans l'appartement de la jeune fille, elle sent son souffle sur elle, il s'assoit sur le sofa, elle lui amène un verre d'eau, il l'attire vers elle et tombe de tout son poids sur le corps frêles d'une jeune Padawan qui se tend mais n'ose toujours piper mot. Elle en ressortira exsangue.

Mais elle non plus ne voudra rien dire: elle porte sur elle le résultat de trois ans d'impunité des violences perpétrées crescendo par un membre de la team des Mentor. La même impunité que celle sur laquelle je travaille: celle de nos entrailles, celle nouée au silence des victimes, fruit des mises en doute et accusations dont elles feront l'objet, systématiquement, fruit de relativisations de la contrainte et de l'agression qui se cachent sous les questions "Mais vous avez vraiment dit non?", de la reprise complice des explications des agresseurs, "Regarde dans quel état tu me mets".

Alors qu’il fait partie de la commission qui ne renouvelle pas mon contrat d’un an pour une dernière année, je suis tenue de rejoindre le secondaire pour faire honneur à mon agrégation d’Espagnol. Loin des cours spécialisés sur les révolutions en Amérique latine, j’enseignerai Ser ou Estar et l’Explosion sociale de 2019 au Chili, les féminismes latino-américains et l’argumentation, l’obligation impersonnelle et le subjonctif imparfait, les Maras salvadoriennes, l’hymne de Las tesis et Mira cómo nos ponemos, le Mee Too argentin, à des adolescents de 15 à 19 ans, dans un lycée général de la campagne Gilets jaunes tendance Marine de ma région,

J’habiterai dans la petite ville populaire-ouvrière, coincée entre Lyon et Grenoble, zone issue de l'immigration en milieu hostile, centre névralgique d'une plaine marécageuse RN. Je rencontrerai des gens chan-mé, des collègues cool, de jeunes collègues politisés ou militants, syndicaux, féministes, républicains de gauche, menu varié.

Au bout d’un mois dans ce nouvel environnement, plein de sérénité et de relations assainies entre collègues -oxygénant pour une ex-universitaire habituée à la compétitivité et au dénigrement des étudiants et des enseignements, mais aussi des collègues- me tombe dans les mains une situation qui me rappelait bien vite à mon militantisme de féministe radicale et, plus particulièrement, aux luttes contre les violences sexuelles en milieu d’enseignement…De l’université au secondaire, il n’y a qu’un pas.

Par un mercredi du début octobre, alors que je suis en vadrouille dans la ville que je quitte pour rendre mon appartement et raviver la flamme de mes cheveux rouges, Collègue jeune féministe très jolie et très bonne camarade m’appelle.  

Elle me demande conseil : elle a reçu des confidences préoccupantes de la part d’une élève. C’est l’une d’entre elles qui la préoccupe le plus et quant à laquelle elle doute de la conduite à tenir. Elle a demandé un rendez-vous au chef d’établissement. Je lui dis d’être très factuelle, de prendre toutes ses précautions mais de transmettre sa préoccupation. C’est délicat, cela concerne un collègue, d’un autre établissement. Du collège de la ville voisine, au sein duquel on fait leur scolarité des dizaines de nos élèves. Elle a rendez-vous le lendemain.

Je travaille alors avec mes terminales et mes secondes sur des situations de violences sexistes et sexuelles, dans le cadre de l’étude de campagnes de sensibilisation. Les secondes réfléchissent sur le fait que la jupe ne fait ni le viol ni le violeur, les terminales sur le fait que le viol bénéficie de l’impunité reproduite par le patriarcat. Ceci dans le cadre de leur programme. A l’issue de ces exercices, alors que nous avons largement débattu sur ce thème, je rappelle que si les élèves ont connaissance ou sont victimes d’une situation de violence, de quelque nature que ce soit, il ne faut pas la laisser passer et se rapprocher d’un adulte pour déterminer ce qu’il convient d’en faire et éviter la reproduction d’une situation d’oppression ou d’agression.

A la fin de l’heure, une élève de terminale s’approche et me dit avoir étudié au sein du collège de la Ville voisine. Elle me fait d’abord part de rumeurs circulant sur un professeur, au regard trop insistant sur les formes de ses camarades. Elle dit avoir souffert elle-même de ce regard, mais aussi de rapprochements physiques non-consenti lors de la correction d’exercices. Elle fera d’autres confidences personnelles sur ces observations de la conduite du collègue par écrit, plus tard.

Parallèlement, la collègue Jeune&Jolie a rendez-vous avec le chef d’établissement, qui lui demande de justifier du cadre dans lequel elle a recueilli les confidences de son élève, si son cours était adapté et non provocateur. Il lui dit ensuite combien la parole des élèves est relative, et à prendre avec des pincettes. Elle lui confirme, sur demande, ce que l’élève a dit : une situation d’agression physique de nature sexuelle se produisant à ses côtés sur une amie, une situation de violence physique pure de nature sexuelle sur sa personne, deux situations « gérées ». Elle évoque également les plaintes de l’élève concernant un collègue du collège de la Ville d’à côté.

Plus tard, le proviseur lui enverra un mail pour lui dire que la situation est gérée, qu’il a « vu l’élève au détour d’un couloir », en 5 min, que celle-ci lui a confirmé qu’elle était prise en charge psychologiquement et que, pour elle, la situation était gérée. Le proviseur demandait donc à la Jeune collègue de « passer à autre chose », le reste n’étant pas de sa compétence et ne faisant pas partie de ses missions. Il lui dit également avoir joint le principal du collège en question, lui confirmant qu’à l’époque les faits avaient été gérés.

Entre temps, j’apprends que les parents de plusieurs jeunes avaient, alors que ceux-ci étaient au collège, alerté par lettre de la situation une instance éducative, peut être le rectorat, peut être simplement le collège. Est-ce que la situation a été gérée ? Le collègue enseignait toujours, pas l’air d’avoir fait des remous ou laissé des casseroles dans son dos. J’aurai l’honneur de rencontrer ce collègue, d’ailleurs. Lors d’une réunion, d’une nuit fraiche de fin octobre, avec le Collectif d’enseignants ruraux en colère. Il fait sa première apparition, comme moi, dans une réunion du collectif. Il dit sa fonction, prof de langue dans le collège de la Ville d’à côté, il ne dit que son prénom, je doute, serait-ce le collègue dénoncé par nos élèves ? Il montre des connaissances de politiques syndicales et de droits des fonctionnaires, j’en déduis qu’il a un certain poids au sein d’un syndicat. Cela se confirme : un syndicat aux positions avec lesquelles je ne peux être que partiellement d’accord, dans la mesure où elles sont parfois viriliste, parfois islamo-phobes ou pour le moins républicanophiles. On discute, il me dit son nom, et être le seul titulaire dans sa langue dans le collège en question.

C’en est trop, je préviens le collègue qui m’a intégré au Collectif, qui me dit ne pas le connaitre. Il est emmerdé par la situation et chacun de nos côtés, nous nous renseignons sur son profil : on a le syndicat, notre syndicat est prévenu de l’intégralité de la situation et nous lui demandons comment agir. On nous répond avec les conseils des hautes instances : le CHSCT et la DASEN nous intiment de rédiger une lettre factuelle type signalement avec tous les éléments, à destination de l’AS Conseil du rectorat, présentée comme service médico-social à destination des élèves, en prenant soin de mettre en copie la DASEN et de transmettre le courrier par la voie hiérarchique.

Nous nous exécutons, après va et vient d’informations et de conseil, d’adaptation de stratégie, de relectures et de renseignements juridiques et légaux, fin novembre 2020, transmettant le courrier début décembre. Le chef d’établissement avait changé : c’est l’adjoint macroniste bienveillant On discute mais je suivrai on instinct et les ordres de l’institution qui prend le pouvoir lorsque le premier proviseur est en absence pour burnout, soit longtemps. Une jeune ex CPE alors en formation pour devenir elle-même Adjointe prend le poste d’adjointe et choque les profs chevronnés en leur parlant avec brutalité et condescendance.

Une fois le courrier transmis, la fin de semestre veut que je me trouve en arrêt quelques jours. Alors que j’annonce au lycée que je reviendrais le jour suivant, la secrétaire m’annonce que le chef d’établissement souhaite me parler. Tout y passe : une menace couverte « Vous savez que vous dénoncez une faute professionnelle, vous n’avez pas signalé cette situation ! » ; une accusation « Vous préjugez gravement de la réponse de votre chef d’établissement, vous n’êtes pas au courant de ce qui a été fait ou non, vous ne receviez pas d’informations, et pour cause, vous n’aviez rien à voir avec la situation ». Il me dit la peine que lui cause l’obligation de reconvoquer toutes les élèves dont nous parlons, un peu moins d’une dizine au total, ces convocations les re-victimisant. Il me convoque pour le lundi et nous convenons qu’il attendra ce jour pour envoyer le courrier (il a l’obligation de la transmettre, semble l’ignorer, et me demande si je suis certaine de vouloir qu’il le transmette).

La collègue Jeune&Jolie est également convoquée, quelques heures plus tôt, alors que j’ai cours entre l’heure de convocation et mon propre rendez-vous avec ma hiérarchie. Je transmets les menaces voilées reçues, nous convenons d’une stratégie : factuelles, nous décrivons la situation, les confidences, les signalements, les conseils du chef d’établissement, ceux du syndicat et de la DASEN. Nous aurons à nous justifier de notre attitude, de notre rôle, du fait que non nous n’avons pas agi sous le coup de l’émotion, que si nous croyons les élèves n’est pas la question, que nous avons agi pragmatiquement et sur conseils institutionnels pour signaler la situation, que nous n’accusons pas notre chef d’établissement mais que nous constations que lui-même considérait que les faits ne relevaient pas de sa responsabilité, ce que confirmait le rectorat en conseillant l’intervention de la DASEN, déchargeant de fait les chefs d’établissement de toute responsabilité. Le chef d’établissement et son adjointe ont employé la même stratégie avec l’une et l’autre et nos communications nous ont aidé à faire face pour parer toute accusation ou critique infondée et expliquer nos choix et comportements. Inattaquable.

Le chef d’établissement a changé de ton, demande des explications mais sans élever la voie ou menacer. Il transmet les lettres et dit être dans l’expectative de ce que fera la DASEN, mais être néanmoins dans l’obligation de convoquer chacune des élèves et de prévenir leurs parents, en dépit du temps passé.

Entre temps, le chef d’établissement m’avait dit au téléphone avoir prévenu le Chef de l’établissement de la Ville voisine : « il s’est dit très choqué des mots que vous employez », donc il a lu la lettre avant que celle-ci ne parvienne au rectorat. Petits arrangements entre chefs d’établissement, « à la bien », #PasdeVaguesdansl’Education #BigUpdu SecondaireàlaFac #ViolencesSexistesetImpunité

J’ignore ce qui va se passer à partir de là, mais j’ai comme une impression de Déjà-Vu, de Déjà-Vécu, comme le calme avant la tempête de la plainte des filles à la fac, comme avant qu’on les écoute, puis qu’on enterre le tout, depuis l’organe légal et obligatoire de la fac pour lutter contre le harcèlement sexuel lui-même. Et que ça se termine en viol. J’ai l’affaire de Villefontaine en tête, la loi qui en a découlé. Et eux crient « Pas de Vagues », l’heure n’est pas au MeToo de l’Education, qu’elle soit secondaire ou supérieure, l’Education est dans le déni, ceci n’est pas un Cluster de Violences Sexistes et Sexuelles, elle n’est pas le lieu de distinction et discriminations liées aux genres, ni celles de racismes ordinaires et autres violences islamophobes. 

Gardons la tête dans le sable, c’est comme ça que progressent les déserts sociaux, le machisme ordinaire l’impunité des justifications des viols et les vrais Territoires perdus de la République. 

Ou alors, une autre voie est possible: celle ou l'on se déconstruit, toutes et tous, en mode bienveillant, avec la déconstruction comme horizon, déterminé.e.s à se discipliner pour examiner chaque micro-machisme, chaque émotion, up ou down, celle où l'on dénonce ensemble les abus de pouvoirs, le racisme du PMU du coin de la rue, les essentialisations liées à la confusion du sexe biologique et la prédétermination du genre, les blagues sexistes et les insistances dominatrices, les petits autoritarismes et les rapports d'oppressions qui peuplent nos propres pratiques. 

Il y a une voie pour que cela change, elle s'appelle féminisme intersectionnel, il vient beaucoup du Sud, et il souffle sur nos vies, il révolutionne nos pratiques, nos couples, notre vie au lit et en dehors, nos mots, les analyses de nos comportements et de nos traumatistes. La revolución será feminista o no será. 

Des adolescents de 15 à 18 ans à qui j'enseigne l'ont compris: des polémiques sur la longueur des jupes ou les cheveux voilés, des débats sur la mort de Samuel Paty ou de Georges Floyd, des discours des Gilets jaunes aux luttes pour le climat, de l'acceptation du changement de genre à l'esthétique androgyne ou dé-genrée. Mes collègues s'y mettent, mais se sentent pas à la hauteur. Les militants empruntent aux discours des féminismes des Suds et intersectionnels, dans le discours on y vient, mais dans la pratiques...Les pratiques sexistes, virilistes ou machistes, remarquablement dénoncées, contrairement à ce qui se produisait dans les 1970', sont pourtant toujours là, de même que se multiplient dans toute la gauche et les syndicats, les plaintes pour harcèlement sexuel ou moral, violences sexistes ou sexuels de cadres et militants maintenus à leur poste. 

Depuis peu, mon syndicat a créé une commission féministe, je m'y suis incrustée avec une copine féministe radicale révolutionnaire, mais on va se prendre le chou avec des féministes citoyennistes en mode lutte contre le plafond de verre ou des féminisme universalitses anti-anti-islamophobistes. #IlvaYavoirduSportmaismoijerestetranquille.

Je me rappelle alors de tout ce que j'ai appris, aux côtés de mes soeurs et autres brujas sud-américaines, celles qui m'ont aidée à analyser les agressions dans leur cadre large patriarcal et raciste, celles qui m'ont aidée à gérer leurs violences et les violences secondaires des déflagrations d'impunité qui entourent les plaintes, ce féminisme anti-carcéral et anti-isolement.

Je me rappelle aussi de l'exemple des syndicalistes de l'Enseignement secondaire en Uruguay, au Chili, en Argentine, qui me montrent le chemin et ont intégré des collectifs féministes aux syndicats ou monté des commissions féministes. On suit ce chemin mais c'est trop long. 

Bibliographie

 Note : ici une lettre qui ressemble à celle que j'ai écrite à 15 ans juste avant la rencontre avec mon premier violeur https://blogs.mediapart.fr/camille-bdlt/blog/281220/lettre-mon-violeur

 

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