Lettre ouverte au député européen EELV Damien Carême

Retour sur les dessous de la "solidarité" des mairies vertes ou rouges-vertes du réseau "Villes Accueillantes" créé entre autres par Damien Carême et Eric Piolle, sous forme de Lettre Ouverte au député européen.

Monsieur le député,

ayant fait mes premières armes dans l'aide juridique aux demandeurs d'asile puis dans différents collectifs visant à visibiliser la situation des exilés par l'ouverture de lieux de vie et de lutte autogérés dans la ville où j'ai vécu plus de 10 ans, Grenoble, je me permets aujourd'hui de vous écrire car voir figurer votre allié, Eric Piolle, et la ville dont il est l'élu, dans la liste des Villes Accueillantes, m'est insupportable. 

Cela l'est d'autant plus que votre nom et le discours que vous portez me semble importants dès lors qu'ils situent la problématique en dehors des cercles d' "ultra-extrême-gauche" dont les vôtres n'ont de cesse, comme toute la droite, de diaboliser la radicalité des actions. Vous dénoncez les maires cyniques se cachant derrière la "responsabilité de l'Etat" et la volonté du préfet face aux exilé.es et aux politiques en matière d'accès au logement. Vous enjoignez les collectivités territoriales à prendre leurs responsabilités, à "changer d'imaginaire" et à en finir avec les politiques de "non-accueil". C'est là le sens de ce réseau, de même que fédérer ceux du même type existant en Europe. Un programme qui me semble des plus nécessaires et respectables aujourd'hui.

Mais à quelle crédibilité prétendre lorsque parmi les membres fondateurs figure un homme politique dont l'envergure égale le cynisme, précisément ? 

Je ne me prétends pas "lanceuse d'alerte", je suis convaincue que je ne serais pas la seule à vous avoir fait part des quelques faits suivants quant à la politique réelle de non-accueil délibérément poursuivie par l'équipe rouge-verte d'Eric Piolle. 

Lorsque fin 2017 s'ouvrait à Grenoble, à la suite d'un énième refus des élus logement de donner suite à la promesse municipale d'appliquer le loi sur la réquisition de bâtiments vides, le Patio Solidaire, sur le campus universitaire où je travaillais, on apprenait que la Police Municipale n'avait eu aucune peine à lacérer les tentes des exilé.es présent.es, auparavant installé.es dans le Parc Paul Mistral, juste en dessous de la Mairie du très médiatique Maire Vert. Une méthode de harcèlement de plus, nous n'en étions plus à ça prêt. 

Que dire des communiqués que nous avions dû sortir, après maints appels, pour que le CCAS cesse d'envoyer dans un lieu insalubre, autogéré et surchargé, les personnes qu'eux-mêmes auraient dû loger ? Ou pour que la ville cesse de s'acheter une bonne conscience en nous envoyant sans consultation les restes des repas des cantines (notamment du porc alors que les "besoins" publiés du patio précisaient bien qu'il s'agissait d'un aliment à éviter) qui ne pouvaient être ni consommés ni conservés? 

A ce moment-là, alors que Mr Piolle n'avait de mots trop durs pour qualifier les militant.es que nous étions et notre entreprise, il n'hésitait pas à aller à la frontière franco-italienne prendre un selfi avec les par -ailleurs forts sympathiques et respectables- militant.es du Refuge Solidaire, avec lesquels nous travaillions. Il faisait mine d'échanger des passes d'armes avec le préfet en se gargarisant d'être "délinquant solidaire", il médaillait Cédric Héroux, tout en nous insultant publiquement (sous un prisme sexiste, qui plus est, à mon encontre), nous reprochant de "ne pas être du même bord, de ne pas vouloir construire mais détruire", des reproches qui sonnaient pour nous comme une reconnaissance, en dernière instance. Que faisait-on alors -et ce n'est qu'un exemple- chaque début d'hiver, dans son bureau et ceux de ses élus, à demander les réquisitions promises? Que faisait-on à essayer d'obtenir son soutien face aux menaces d'interventions de la préfecture? 

Aussi ne suis-je pas surprise lorsque, 3 ans plus tard, les militants du DAL, ceux-là même qui ont trouvé porte close au début de l'hiver pour la traditionnelle demande de réquisition, doivent employer une énergie considérable pour faire face aux mensonges éhontés de la mairie sur la situation de l'immeuble autogéré de l'Abbaye où vivent notamment aujourd'hui plusieurs familles et des jeunes majeurs, à la suite d'une occupation destinée à mettre au centre du débat public la question de l'accès à un logement digne. 

La Mairie de la prétendue "Ville la plus à gauche de France" et ses partenaires, notamment Actis, société présidée par la première adjointe FI, qui gère les bâtiments de l'Abbaye (vides depuis 10 ans, mais chauffés, avec eau et électricité payés par les sociétaires jusqu'alors) ont pris la décision de couper les fluides. Depuis, les habitants se battent par tous les moyens pour leur rétablissement sans obtenir gain de cause. La Mairie dit avoir proposer des solutions de relogement qui attendent toujours. D'autre part, les habitants, dont quelques-uns étaient logés dans des habitats si indignes qu'ils y préfèrent un immeuble occupé sans fluides, se battent pour l'accès à un logement pérenne et digne, la Mairie communique sur la requalification de l'immeuble en "hébergement d'urgence" tout en accusant les habitants de refuser un dispositif d'urgence. Enfin, les militants qui les accompagnent et les aident au quotidien se voient vilipendés et accusés de tout type de maux, de la manipulation à l'instrumentalisation...Des militants sur place vous diront cette histoire dans des termes bien plus clairs que les miens: convoqués par la Police, 3 d'entre eux ont écopé d'un rappel à la loi pour l'organisation d'une manifestation de soutien et ils ont pu découvrir qu'Actis avait, comme attendu, porté plainte pour occupation et dégradations. Harcèlement, nous disions?

Le Patio est le seul lieu autogéré en France qui demeure des mobilisations étudiantes contre la loi mal nommée "Loi Asile et Immigration" portée par Gérard Collomb. Quelle énergie y avait-il alors lorsqu'exilé.es et étudiant.es criaient à l'unisson "Gérard Collomb, dans un carter; Emmanuel Macron en Centre de Rétention"!

Plusieurs personnes vivant au Patio sont étudiants et désormais diplômés, plusieurs l'ont quitté pour travailler, tous et toutes y reviennent et restent soudés par l'expérience de l'auto-gestion d'un lieu carrefour de toutes les oppressions mais aussi de toutes les richesses du monde. N'en déplaise à Mr Piolle, qui n'a pu, du fait du passif, en récupérer l'expérience, s'il y a un emblème des Villes Accueillantes ce serait celui-ci. Et il n'a de rapports avec la Mairie que son mépris. C'est le soutien (au prix d'une longue et rude lutte, jamais vraiment finie) du très macroniste Président de l'Université, qui avait finalement permis à cette expérience de perdurer. Aujourd'hui, le Patio est un exemple en termes d'auto-gestion et une référence dans l'organisation de l'accueil par les exilé.es eux-mêmes, il est la parfaite démonstration de ce que peut produite l'auto-organisation, une "propagande par le fait" qu'une politique d'accueil est plus que possible, nécessaire et souhaitable. Aujourd'hui, le Patio se mobilise aux côtés des habitants de l'Abbaye, car ses habitants savent la valeur de leur voix, désormais respectée localement, mais aussi et surtout parce qu'ils ont bien connu le mépris et les bassesses que connaissent ses habitant.es et leurs soutiens. 

Ces deux exemples pourraient se multiplier à l'échelle locale, que l'on pense aux campements roms démantelés dans et autour de Grenoble et aux sollicitations incessantes des associations au maire avant l'intervention des "Forces de l'Ordre". Ils ne visent qu'à illustrer le niveau d'hypocrisie d'un "délinquant" qui n'a rien de solidaire : que le vernis soit vert ou rouge vert ne change rien à l'affaire, la politique menée par Eric Piolle est celle de tant d'élus pour qui ces problématiques font partie des poncifs à évoquer au 20h pour prétendre incarner l'alternative, tout en perpétuant une logique de répressive, vulnérant les droits et antisociale autant que mortifère. 

Il me semble pour le moins dommageable qu'une initiative aussi importante que celle que vous portez au niveau européen ne voie sa crédibilité entachée en donnant une assise et une audience à des alliés partisans-ennemis politiques, sans jamais leur demander, au-delà de l'affichage communicationnel, de comptes sur les réalités des actions qu'ils mènent pour forger une véritable politique "d'accueil". 

Il serait indispensable que vous puissiez demander des comptes, mais aussi de proposer un changement immédiat de politiques qui permette de dépasser la logique de communication de son équipe municipale. Vous pouvez en outre signer et diffuser la pétition suivante: https://www.mesopinions.com/petition/social/retablissement-eau-chauffage-electricite-8-logements/120988

Une militante grenobloise

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