Bilans critiques de la Fin de cycle des progressismes latino-américains

Recension critique Franck Gaudichaud Massimo Modonesi Jeffery Weber Fin de partie? Les expériences des progressismes dans l'impasse (FAL Mag 146)

En témoigne le constat mis en avant dans son titre lui-même, l’impasse des progressismes latino-américains du « tournant à gauche » ou de la « vague rose », bien moins uniformes que ne le laissaient entendre les analyses venues d’Europe qui sondaient ces expériences pour trouver des réponses politiques aux errements de leurs propres forces, cet essai n’est pas une analyse académique de plus revenant sur l’histoire des « progressismes » latino-américains.

Les perspectives offertes par ce livre sont bien éloignées des discours simplificateurs, qu’ils soient apologétiques vis-à-vis des « socialismes du XXIe siècle » et autres « évismes » et réduisent la crise des régimes progressistes à l’offensive impérialiste de Trump, ou au contraire timorés face par l’irruption des peuples sur la scène politique, désignant ici et là de dangereuses dictatures « populistes », nouvel ennemi écrasant « les extrêmes » entre eux.

Écrit par des intellectuels engagés aux côtés des mouvements sociaux, il permet de décentrer le regard des seules analyses institutionnelles stato ou partisano-centrées et dresse au travers de trois perspectives critiques, un bilan sans concession de ces expériences marquant l’ouverture du XXIe siècle en Amérique latine. Bilan sans concession, donc, mais non sans espoir : cette critique partant des réalités concrètes des dynamiques populaires ayant porté les progressismes au pouvoir, tout comme des actions gouvernementales répondant aux revendications sociales en ayant émergé, il permet d’une part, de comprendre les contradictions profondes des « progressismes », tout autant que de faire émerger de leur analyse de nouvelles perspectives d’émancipation.

En premier lieu, Franck Gaudichaud s’attelle, dans une perspective historique centrée sur les organisations sociales et politiques, à recontextualiser la vague d’espoir soulevée, en Amérique latine et dans le monde, par l’ascension des forces progressistes, depuis le Venezuela de Chavez et le Brésil de Lula, l’Argentine kirchneriste et l’Uruguay frente-ampliste, en passant par la Bolivie d’Evo Morales ou l’Equateur de Rafael Correa.

Analysant l’institutionnalisation des progressismes non au prisme des discours mais bien de la praxis et de leurs relations aux mouvements sociaux et aux grandes puissances capitalistes, l’auteur montre combien le projet progressiste, dans ses différentes variantes, s’est articulé avant tout de politiques de redistributions partielles, sans rupture avec le capitalisme et, plus encore, renforçant l’assise extractiviste et la dépendance de l’économie vis-à-vis des super-puissances mondiales. Analysant les contraintes externes et internes des processus, il montre bien que la « fin de cycle » ne saurait être expliquée que par la conjoncture mondiale défavorable.

C’est sur ce virage autoritaire des progressismes que se concentre la dernière partie de l’analyse, se dégageant de celle-ci deux perspectives différentes : d’un côté, l’annonce d’un retour des droites réactionnaires, « bolsonarisation » du sous-continent et/ou le retour à un néolibéralisme « de combat », amplement confirmée depuis la sortie de l’ouvrage. Mais, d’un autre, un nouvel horizon d’émancipation s’ouvre par la résurgence de mouvements sociaux antagoniques d’ampleur, comme le mouvement indigène, en témoignent les récents soulèvement en Equateur, ou le mouvement féministe, sans qui « la révolution ne sera pas » comme le montre l’explosion sociale chilienne ou les victoires sociales et politiques du « pañuelo verde » argentin.[1]

Après cette analyse des racines et évolutions des expériences progressistes, le chapitre de Jeffery Weber permet d’entrer dans la compréhension de leurs contradictions en les replaçant dans les dynamiques économiques du capitalisme mondialisé. Mettant en exergue les nouvelles modalités de domination impérialiste, il prend à revers toutes analyses ayant un temps parler de BRICS ou de pays émergents en gommant les liens de dépendance qui n’ont jamais cessé de régir les relations Nord-Sud et de soumettre les économies latino-américaines. En se centrant sur les dynamiques et politiques économiques, il tire de l’analyse des continuités avec les années du « néolibéralisme triomphant » les racines de certains des maux des gouvernements progressistes. D’autre part, l’auteur explique que si les formes de dépendance ont évolué, la crise du prix des matières premières a brusquement rappelé aux pays ayant fait le pari de la soumission de leurs économies aux fluctuations d’un capitalisme organisé autour des intérêts des grandes puissances étatiques et financières. Le retour qu’il effectue par la suite sur certains changements géopolitiques majeurs permettent d’expliquer l’évolution des formes de dépendance, l’analyse étant centrée sur la concurrence qui se joue au cours de la période entre les deux acteurs majeurs que sont les Etats-Unis et la Chine.

Pour faire suite à ces deux analyses concrètes des progressismes et clore l’ouvrage, Massimo Modonesi propose, d’une part, une cartographie des confrontations discursives entre défenseurs et opposants aux progressismes et, d’autre part, une synthèse des oppositions et entrecroisements des positions composant « l’arc en ciel des critiques de gauche » structurant ce débat d’époque, qui marquera un « tournant historique de l’histoire politique et intellectuelle régionale ».

Pour présenter l’arc en ciel des critiques de gauche, Modonesi donne des pistes d’explications de la critique rouge, verte, noire et multicolore, semblable « à la whipala andine ». D’abord, la critique anticapitaliste, critique des progressismes sur le terrain de l’analyse de l’évolution de la lutte des classes et des alliances inter ou trans-classistes qu’ils défendent, mais aussi de leur horizon intra-capitaliste et néo-développementiste. Ensuite, il rassemble sous le nom de « critique verte », les perspectives écologistes et des mouvements paysans (et) indigènes, contre les projets extractivistes et les effets du néo-développementisme, pour le respect de la nature et des droits des peuples indigènes nouvellement consacrés. La critique « noire », autonomiste-libertaire, est plutôt dirigée contre l’autoritarisme, le centralisme, le clientélisme et le caudillisme dont font preuve les gouvernements progressistes. Enfin, la multicolore critique post-coloniale, défend le rapport à la Terre-Mère et la défense des modes de vie communautaires face au modèle extractiviste et dénonce la persistance des hiérarchies raciales.

Après cette importante synthèse des débats animant les rapports des intellectuels de gauche vis-à-vis des progressismes, la puissance de l’analyse de Modonesi réside certainement dans l’hypothèse qu’il formule afin de caractériser ces expériences, au travers du concept de « révolutions passives », qu’il avait développé en 2017. D’inspiration gramscienne, relativement méconnue en France, le concept de révolution passive est ici défini par l’auteur comme une « série de projets politiques devenus processus de transformations mais limités, avec une toile de fond conservatrice, des processus impulsés par le haut et au moyen de pratiques politiques démobilisantes et subalternisantes », telles le césarisme et le transformisme.

Un bilan négatif, certes, mais dont la lucidité, face à l’enfermement dans de simples postures acritiques et bien souvent aveugles au réel qui a caractérisé les débats ces dernières années, est porteuse d’espoir pour qui prétend lutter en faveur de l’émancipation et de la disparition des injustices sociales. Malgré les impasses du labyrinthe progressiste, une perspective centrée sur les mouvements sociaux et sujets subalternes permet notamment de montrer, comme en témoigne leur nouvelle vigueur, de l’Argentine au foulard vert au Chili de l’explosion sociale, de l’Equateur des mouvements indigènes au Brésil des Sans Toits, que si le cycle progressiste se clôt, la partie sociale n’est pas terminée.

 

[1] L’auteur n’oublie pas de souligner, parallèlement, l’importance des mouvements sociaux réactionnaires ou contre-offensifs et leur traduction en l’ascension politique des droites réactionnaires. Il note également le paradoxe d’une fin de cycle qui ne bénéficie pas à la gauche révolutionnaire, minoritaire, aussi du fait de sa fragmentation, plus encore lorsque le cycle progressiste n’a conduit à une inclusion des classes populaires et travailleuses que « de manière assistencialiste et par l’extension de l’accès au crédit […] plutôt que par la politisation, la construction d’une conscience de classe et l’organisation communautaire ou autogestionnaire. »

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