La terre des parias : La Guyane.

Aborder la situation par différents champs thématiques nous éloignerait d'une vision globale et efficiente. La Guyane est en "crise" depuis toujours! Pour comprendre il faut déchiffrer les processus à l'oeuvre sur ce territoire.

La Guyane terre des parias, comme le disait Léon Gontran Damas*, l'enfer vert qui a décimé l'expédition de Kourou de 1763* et également lieu d'accueil des parias de la république durant la période d'ouverture du bagne, est secouée depuis maintenant 15 jours par une crise sans précédent. 15 jours ? Et si la "crise" était là depuis toujours ? 

Quelle est la nature de cette "crise" quasi centenaire ?

La crise actuelle naît, pour faire simple, de l'action des "500 frères contre la délinquance", ce groupe de citoyens cagoulés et qui ont pour slogan "la peur doit changer de camp". Ils se battent contre l'insécurité qui gangrène la Guyane. L'image qu'ils renvoient fait référence à la police paramilitaire de Rio, la BOPE, qui sévit dans les favelas. Au contraire de cette dernière, les armes sont baissées sur le blason du collectif guyanais et leur action est pacifique.

Meeting à la crique fouillée Meeting à la crique fouillée


Des hommes de la bope devant leur écusson Des hommes de la bope devant leur écusson

Donc ce serait, avant tout, un problème de sécurité ? oui et non il faut nuancer, nous manquerions la majeure partie de la problématique en nous focalisant là-dessus. Les urgences sont multiples. L'économie, par exemple, avec la gestion du potentiel de ce territoire, qu'il soit naturel, démographique, ou autre. Nous pourrions comme cela énumérer des dizaines de sujets, la santé, l'éducation entre autres. Pour quelle utilité ? 

Aborder la situation par différents champs thématiques nous éloignerait d'une vision globale et efficiente. La Guyane est en "crise" depuis toujours! Pour comprendre il faut déchiffrer les processus à l'oeuvre sur ce territoire. Deux principaux sont en action, ils sont dialogiques*, c'est à dire antagoniques et complémentaires, qui agissent en concomitance.  D'une part, cette volonté forte d'égalité républicaine, glanée le 19 mars 1946, par les lois de la départementalisation. Aimé Césaire et ses comparses députés de l'époque ont obtenu avec ces lois, l'égalité juridique entre l'outre-mer et la métropole, donc la fin des "4 vieilles colonies" (Martinique, Guadeloupe, Guyane et l'île Bourbon ou Réunion). Dès lors ces territoires furent traités comme les 94 autres départements de France hexagonale. D'autre part, l'envie tout aussi forte de la prise en compte des spécificités historiques, culturelles, économiques, etc et de l'intégration à son environnement direct. De ce fait, la mise en place de normes particulières, voire d'un statut particulier sont obtenus. Car il faut être très clair, les guyanais ne demandent pas l'indépendance et cela n'est absolument pas l'objet du mouvement actuel.

La contradiction est palpable entre "je veux être comme les autres" et "différent" en même temps, d'où l'utilité d'utiliser un concept clé de la pensée complexe d'Edgar Morin, parce que cette contradiction peut-être complémentaire et productrice de sens pour le terrioire. 

Par une volonté de provocation nous nommons ce processus dialogique : crise.  Cette dernière  traverse l'histoire de la Guyane et dont la résurgence se manifeste par les nombreux mouvements de colère qu'elle a connus ( dans les années 70, 90 et 2010). C'est la question centrale, voire vitale ! 

Nous avons pu penser, à tort, que le vote de 2010 sur le statut (choix entre les articles 73 et 74 de la Constitution) avait réglé le problème à jamais. Les manifestations pour l'université de Guyane (octobre-novembre 2013) sont venues nous remettre les pieds sur terre. Et les collectifs leader de la grève actuelle reposent la question du statut de la Guyane. Tant qu'une réponse ne sera pas donnée à cette tension dialogique au sein de la société guyanaise, les crises se succéderont. Doit-elle forcément être juridique, dans le choix sempiternel entre l'article 73 et 74 de la Constitution ? Nous pensons que non,  elle ne peut être totalement normative ! Le salut passera par une prise de conscience du processus dialogique en action sur ce terrioire, c'est sans doute l'urgence des urgences. Comprendre ce que l'on est comme société afin d'orienter nos décisions. Puis, un projet mené de concert par la société civile, les élus locaux et l'état pour une Guyane, territoire français, intégrée à l'Amérique du sud. Un objectif global et un peu flou est nécessaire pour que tout le monde puisse s'en emparer. Les bonnes questions viendront d'elles-mêmes par la suite. Afin d'atteindre l'objectif, l'Etat devra jouer son rôle, celui d'offrir des conditions décentes d'éducation et de santé, à ce moment-là, la question du meilleur statut pour tendre vers l'objectif devra se poser et seulement à ce moment.

Terre des parias n'est pas une fatalité pour nous ! 

 

*Poème de Léon Gontran Damas, black label, 1956.

* Expédition pour la colonisation de la Guyane, elle perdra la moitié de ses membres, les survivants fuiront la malaria et les conditions climatiques en gagnant les îles du salut au large de Kourou.

* Edgar Morin (1921- ...)  "Le principe dialogique signifie que deux ou plusieurs "logiques" différentes sont liées en une unité, de façon complexe (complémentaire, concurrente et antagoniste) sans que la dualité se perde dans l'unité."   Le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) est le père de ce concept.

 

 

 

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