Laurie Fachaux
Journaliste basée à Santiago du Chili
Abonné·e de Mediapart

40 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 avr. 2013

La grève durement réprimée dont personne (ou presque) n’a parlé au Chili

Samedi 16 mars, dans le Nord du Chili. Plus de 300 salariés du port Angamos à Mejillones entrent en grève. Ils bloquent le port car ils réclament une demi-heure de pause pour manger. Deux jours plus tard, les forces spéciales de la police les délogent violemment.

Laurie Fachaux
Journaliste basée à Santiago du Chili
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le dirigeant syndical Enrique Solar assure avoir été frappé par les forces de l'ordre dans ce fourgon de police.Angamos, 18 mars © Anonyme

Samedi 16 mars, dans le Nord du Chili. Plus de 300 salariés du port Angamos à Mejillones entrent en grève. Ils bloquent le port car ils réclament une demi-heure de pause pour manger. Deux jours plus tard, les forces spéciales de la police les délogent violemment.

Au Chili, les salariés qui travaillent pour un sous-traitant n’ont pas le droit de se mettre en grève. Pourtant, la grève au port d’Angamos a duré 21 jours, jusqu’au samedi 6 avril. Et par solidarité, les travailleurs des onze principaux ports du Chili leur avaient emboîté le pas. Le principal port du pays, San Antonio, a repris le travail il y a seulement deux jours.

Pendant douze jours, presqu’aucune marchandise n’a quitté les ports chiliens. 9 000 tonnes de cuivre restées à quai par jour de grève. Et 1 600 containers de raisins et de pommes. La Société Nationale Agricole estime avoir perdu entre 80 et 100 millions de dollars dans son secteur.

Richard Orellana (à droite), président du syndicat numéro 2 des Travailleurs Unis de Mejillones © 

Lundi 18 mars, la répression a été violente. Enrique Solar, le secrétaire du Syndicat numéro 2 des Travailleurs Unis de Mejillones, a été frappé, voire « torturé » selon ses dires.

Le gouvernement ne reconnaît pas les faits, mais Pablo Garcia, le représentant du Ministère du Travail à Antofagasta incite le syndicaliste à « porter plainte avec force et énergie » si les faits sont avérés. Sebastian Piñera, le président du Chili, a demandé aux salariés et aux chefs d’entreprise de « toujours privilégier les voies du dialogue et les accords ». Enrique Solar appelle de ses vœux l’installation de caméras dans les fourgons de police car « c’est souvent là que se produisent les actes de torture, comme ceux que j’ai subis », dit-il.

Le témoignage d'Enrique Solar sur les retombées de la grève

« Avec la grève, on a perdu trois semaines de salaire mais au moins en avril, le gouvernement et l’union portuaire du Chili vont se réunir et définir si tous les travailleurs portuaires du pays ont droit à une prime de six euros et à une demi-heure de pause pour pouvoir manger. 

Nous, à Mejillones, on bénéficie temporairement de cette aide financière. Si on n’obtient pas gain de cause, on pourrait reprendre la grève. C’est une question de dignité. On mange par terre, en respirant du nitrate d’ammonium ! On ne peut même pas se laver les mains ! On a adressé notre première lettre à la Direction nationale du Travail à ce sujet en 2005 après être passés de 48 heures de travail hebdomadaire à 45. Qu’a fait l’entreprise ? Elle nous a retiré notre demi-heure de collation et nous, on a continué à travailler autant. Il aura fallu huit ans, et une grève d’ampleur nationale, pour que l’Etat réagisse.

Le récit de sa détention 

"Deux jours après le début des manifestations, les forces spéciales sont arrivées. En tout, quatre camions de police. On avait l’impression qu’ils venaient arrêter un escadron de terroristes. Mais c’était moi qu’ils venaient chercher, comme je dirigeais la grève. Douze membres des forces spéciales ont sauté de leur camion. Ils m’ont menotté et jeté dans le fourgon où ils m’ont donné des coups de pied, broyé les testicules avec leurs mains."

"Ils m’ont amené à l’hôpital. La médecin leur a dit qu’il fallait m’opérer du nez d’urgence, mais ils ont refusé. De là, je suis parti au cachot du commissariat. J’y suis resté une heure à peu près. J’ai demandé à passer un coup de fil ou à voir un avocat. Cela m’a été refusé.

Enrique Solar attendra des soins médicaux pendant des heures ce 18 mars. © Anonyme

Une ambulance m’a finalement conduit à l’hôpital régional d’Antofagasta. Une infirmière m’a prêté son téléphone, j’ai donc pu avertir mes collègues de la situation. Arrivé à l’hôpital, j’ai été menotté à une chaise roulante. On m’a donné du sérum, rien d’autre. Je suis resté sur cette chaise pendant huit heures, jusqu’à l’arrivée d’un avocat. A 3 heures du matin, j’ai recouvré ma liberté, au motif que ma détention était illégale et que mes droits n’avaient pas été respectés.

Je ne sais pas si la police avait prévenu tous les hôpitaux de la région  mais aucun n’a voulu me prodiguer des soins, à chaque fois la même réponse : « nous n’avons pas de lits ». Une clinique privée d’Antofagasta, La Portada, m’a finalement accepté. Il était 9 heures du matin. J’ai été hospitalisé une semaine. Diagnostic : fracture du nez, pommette fissurée, conduit de l’oreille enflammé, d’ailleurs aujourd’hui j’ai encore des problèmes d’audition, et enfin hématomes et lésions multiples sur tout le corps."

La presse traditionnelle s'est très peu fait l'écho de cette grève. Seuls les réseaux sociaux et les médias locaux, de la région d'Antofagasta, ont couvert l'affaire et parlé des conditions de l'arrestation d'Enrique Solar. Le chanteur de Calle 13 avait d'ailleurs soutenu le mouvement des travailleurs portuaires (Au nord du Chili on respire aussi la lutte...). L'actualité sociale chilienne se diffuse mieux à Puerto Rico qu'à Santiago ?

--- > Sur YouTube :

Le jour de la violence policière contre Enrique Solar.

Dans cette vidéo, Enrique Solar témoigne de sa chambre d’hôpital.

 <blockquote class="twitter-tweet"><p>En el norte de Chile también se respira lucha.. <a href="https://twitter.com/search/%23paroportuariomejillones">#paroportuariomejillones</a> <a href="http://t.co/aMqrT6XyEt" title="http://revoluciontrespuntocero.com/chile/2013/03/19/dirigente-hospitalizado-en-antofagasta-por-salvaje-golpiza-de-ffee-paroportuariomejillones/">revoluciontrespuntocero.com/chile/2013/03/…</a></p>&mdash; Residente C13/ RC13 (@Calle13Oficial) <a href="https://twitter.com/Calle13Oficial/status/314087588531163136">March 19, 2013</a></blockquote>

<script async src="//platform.twitter.com/widgets.js" charset="utf-8"></script>

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Le documentaire de retour sur Mediapart
Après quelque 150 projections-débats dans des cinémas partout en France, « Media Crash » est désormais disponible sur Mediapart, avec des bonus. Le film a suscité l’inquiétude des dizaines de milliers de spectateurs qui l’ont déjà vu, face à la mainmise sur l’information de quelques propriétaires milliardaires, aux censures qu’il révèle et à la fin annoncée de la redevance.
par Valentine Oberti et Luc Hermann (Premières lignes)
Journal — Exécutif
Macron, la gauche Majax
Pour la majorité présidentielle et certains commentateurs zélés, Emmanuel Macron a adressé un « signal à la gauche » en nommant Élisabeth Borne à Matignon. Un tour de passe-passe qui prêterait à sourire s’il ne révélait pas la décomposition du champ politique orchestrée par le chef de l’État.
par Ellen Salvi
Journal
Élisabeth Borne à Matignon : le président choisit la facilité
Trois semaines après sa réélection, Emmanuel Macron a décidé de nommer Élisabeth Borne comme première ministre. À défaut d’élan ou de signal politique, le chef de l’État a opté pour un profil loyal, technique et discret, dans la veine de son premier quinquennat.
par Dan Israel et Ilyes Ramdani
Journal
Orange, nouvel exemple de la gouvernance à la française
L’assemblée générale du groupe de télécommunications doit approuver le 19 mai la nomination de Jacques Aschenbroich comme président d’Orange. Choisi par l’Élysée, le président de Valeo ne connaît pas le monde des télécoms. Tout cela au moment où cette industrie est en pleine révolution.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
« Grand remplacement » : un fantasme raciste qui vient de loin
La peur d’un « grand remplacement » des « Blancs chrétiens » est très ancienne en France. Elle a connu une véritable explosion à l’ère coloniale, face à la présence, pourtant quantitavement faible, des travailleurs africains en métropole. Alain Ruscio montre ici que ce fantasme raciste fut un filon politique et un calcul abondamment exploités du XIXe siècle à nos jours.
par Histoire coloniale et postcoloniale
Billet de blog
Migrations environnementales #1 : la sécheresse dans la Corne de l’Afrique
Le manque d’eau pourrait, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), concerner 40 % de la population mondiale avant 2050 et pousser à la migration jusqu’à 700 millions de personnes. Dans la Corne de l'Afrique, le réchauffement climatique entraîne déjà des déplacements de population.
par BPI - Migrants, réfugiés, exilés
Billet de blog
Le radeau de la Méduse ou le naufrage du vieux monde
[Rediffusion] Les connivences du pouvoir politique et financier aux affaires du vieux monde témoignent chaque jour de leur mépris pour les populations et la démocratie. Partout la nostalgie impérialiste de la domination s'impose comme sauvetage de la mondialisation sauvage. Ne laissons pas le saccage et la peur nous plonger en eaux troubles et relisons plutôt Le radeau de la Méduse du génial Géricault.
par jean noviel
Billet de blog
L'UE a dépensé plus de 340 millions d’I.A. pour le contrôle des frontières
Comme l'écrit Statewatch depuis 2007 l'UE a dépensé plus de 340 millions pour la recherche sur les technologies de l’Intelligence Artificielle (I.A.) destinée au contrôle des frontières, des demandeurs d’asile, de l’immigration, alors que la proposition de loi en la matière actuellement en discussion ne fournit pas les sauvegardes contre les emplois dommageables de ces technologies.
par salvatore palidda