En Equateur, 18 mois de prison ferme pour avoir applaudi

Le 30 septembre 2010, Francisco Endara a applaudi le discours d’opposants au président Rafael Correa. Cinq ans plus tard, cet économiste de 35 ans et quatre autres personnes sont condamnés en dernière instance à 18 mois de prison ferme pour «sabotage et terrorisme». Rafael Correa actuellement en France, doit recevoir mercredi le titre de docteur Honoris Causa à l’université Claude-Bernard à Lyon.

18 mois de prison ferme pour « sabotage et terrorisme ». Rien ne justifie une telle condamnation. Bien que les événements du 30 septembre 2010 (renommé le 30-S) aient été violents, bien que ce pays soit habitué aux coups d’Etat - trois entre 1997 et 2007, date de l’arrivée au pouvoir du président de gauche Rafael Correa. 

Après le vote d’une loi supprimant les primes de certains fonctionnaires, la police s’est mise en grève. Et de quelle manière : blocage de l’aéroport, interdiction aux députés d’entrer au Congrès en représailles à cette loi votée la veille, et barricades au sein d’une caserne de la capitale, Quito. Le président, malmené lors de sa visite aux grévistes, a déclaré l’état d’urgence avant d’empêcher à toutes les radios et télévisions d’émettre autre chose que les informations de la chaine publique Ecuador TV, favorable au gouvernement.

Des centaines d’opposants à Correa, indignés de cette « censure », se sont dirigés vers le siège de Ecuador TV pour faire entendre leur point de vue, scandant bras et poing levés « non à la dictature, oui à la démocratie ». Bilan de la journée :  Simple grève qui a mal tourné ? Ou tentative de coup d’Etat comme l’affirme le président ?

Là n’est pas la question. Cinq ans plus tard, l’annonce de la condamnation à 18 mois de prison ferme d’une personne innocente, Francisco Endara, qui n’a fait qu’applaudir les prises de parole des opposants de Correa sur le plateau de la chaine Ecuador TV est inquiétante. Inquiétante pour la liberté d’expression. 

Dans ce procès, treize personnes ont été initialement accusées de terrorisme. Deux d’entre elles ont été graciées à l’occasion de la visite du pape Francois en Equateur en juillet dernier. Pablo Guerrero, candidat à l’élection présidentielle de 2009, et son frère ont trouvé refuge en République Tchèque. Prague a refusé en mai dernier leur extradition au motif que ce procès montre « des signes évidents de persécution politique ». 

 

Omerta dans la presse

Il semblerait que ces graves manquements à la liberté d’expression soient absents des médias. Règnerait-il une loi du silence dans ce pays andin, aussi bien dans les rédactions équatoriennes que chez les correspondants de la presse étrangère ? Ces derniers craindraient-ils de connaitre le même sort que Manuela Picq ?

Cette professeure d’université franco-brésilienne s’est vu confisquer son visa par les autorités après avoir participé à une manifestation le 13 aout dernier. « Mon visa était tout à fait en règle », rétorque l’intéressée dont les demandes de visa effectuées au Brésil, depuis sa sortie de l’Equateur, ont jusqu’à présent toutes essuyé un refus. « C’est une vengeance contre mon compagnon », lâche Manuela, aujourd’hui en poste à Berlin. Carlos Pérez est un dirigeant indigène, opposé aux projets miniers en Amazonie et au gouvernement Correa, ce qui lui a valu d’être lui aussi accusé de sabotage et terrorisme. Dans son dernier rapport, Amnesty International souligne que « les défenseurs des droits humains continuent d’être discrédités et pris pour cible ». 

Cette tribune n’est pas un pamphlet anti-corréiste mais une simple dénonciation de l’inéquivoque violation de la liberté d’expression des cinq personnes condamnées pour sabotage et terrorisme le 21 octobre dernier. 

La justice les accuse d’avoir « paralysé un service public ». Une aberration juridique pour envoyer en geôle des opposants au président Correa. Les seules vidéos disponibles  du « 30-S » montrent Francisco Endara les mains levées, appelant au calme. Si aucun des 13 accusés dans ce procès n’a interrompu le fonctionnement d’un service public, en revanche il y a bel et bien eu paralysie d’informer de manière indépendante ce 30 septembre 2010, et pas seulement. 

La loi de communications empêche désormais aux médias de parler d’un procès en cours et de nommer les accusés. Comment alors défendre publiquement dans ses colonnes des innocents si la loi vous l’interdit ? Impossible, à moins d’encourir une amende. La fondation andine de l’observation des médias Fundamedios recense 279 agressions à la liberté d’expression pour cette année en cours.

 Le président Correa, symbole grandissant de la gauche autoritaire en Amérique latine, s’apprête à se rendre en France pour la conférence mondiale sur le climat, la COP21. L’économiste s’apprêterait également à recevoir le titre de docteur Honoris Causa à l’université Claude-Bernard à Lyon. Peut-être serait-il judicieux de revoir cette nomination au vu de l’iniquité du système politico-judiciaire en Equateur qui envoie en prison cinq innocents, et empêche à une Franco-Brésilienne de retourner dans ce pays.

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