Le retour du suffrage censitaire

Élection après élection, le même scénario se renforce : les électeurs les plus riches et les plus âgés votent, les plus jeunes et les classes populaires s’abstiennent, permettant le maintien des conservateurs au pouvoir. Cet ordre des choses portait un nom au XIXème siècle : le suffrage censitaire. Alors imposé, il est désormais spontané : retour d’une servitude, cette fois volontaire.

Le vote au village, Lithographie, 1848 © Gostiaux Le vote au village, Lithographie, 1848 © Gostiaux

L’Ancien Régime, puis la Restauration au XIXème siècle, avaient élaboré des règles électorales qui maintenaient à l’écart de la vie politique tous ceux qui étaient susceptibles de venir jouer les troubles-fêtes d’un ordre social fondé sur la protection des intérêts des privilégiés.

Contre les gueux, la plèbe, ceux qui ne sont rien et de ce fait par nature impropres à une participation raisonnée et raisonnable à la gestion des affaires, l’ordre bourgeois avait institué le suffrage censitaire : en 1814 ne pouvaient voter que les hommes de plus de 30 ans payant plus 300 francs d’impôt. Il fallut une révolution, en 1848, pour abolir le cens (et presque un siècle de plus, comme chacun sait, pour l’extension de ce droit aux femmes en 1944).

Instaurer l’apathie politique

Face à deux siècles d’émergence des droits civiques et au bouillonnement des Trente Glorieuses, Samuel Huntington, dans un rapport présenté à la commission trilatérale en 1975 estimait le temps venu de siffler la fin de la partie. « Le problème dans toutes les démocraties occidentales, écrivait-il, c’est qu’il y a trop de démocratie, le peuple se prend au sérieux. Or, pour en finir avec cette attitude et pour que les dirigeants puissent diriger, il faut installer de l’apathie politique ».

La conversion du Parti Socialiste au TINA (There Is No Alternative) thatchérien au début des années 1980 et la fausse alternance qui s’en est suivi aura permis de merveilleusement réaliser ce programme : quarante-cinq ans plus tard, deux tiers des électeurs choisissent désormais de s’abstenir lors des élections locales. L’effet de cette abstention est immédiat : la droite bourgeoise caracole en tête.

On ne saurait reprocher aux détenteurs de capitaux, d’immobilier, d’actions, de patrimoine, de voter pour leurs intérêts. Ils ont compris la seule chose qu’il y a à comprendre : celui qui est élu gouverne. Ils votent, ils gagnent, et ils sont servis en retour.

Prouesse des dominants

La prouesse, c’est d’être parvenus à convaincre les autres, ceux qui jusqu’à l’abolition du cens en 1848 étaient exclus du vote, que « voter ne sert à rien ». Mais aussi que « manifester ne sert à rien » et « faire grève ne sert à rien »... Rien ne sert à rien, quoi. À part faire ses courses à la coop bio, peut-être.

Une proposition de loi qui proposerait le rétablissement du suffrage censitaire (élargi aux femmes, quand même, on est moderne), limitant le droit de votes aux majeur-e-s de plus de 30 ans payant plus de 1 000 euros d’impôt sur le revenu susciterait une levée de boucliers comme nous n’avons pas dû en voir depuis longtemps.

Mais une telle proposition n’arrivera jamais devant le parlement. Ils n’en ont pas besoin : elle est déjà entrée en vigueur.

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