Perte des libertés : des médias trop dociles

Depuis le début du confinement, les médias français se sont adaptés : récits de confinement, témoignages, "live"... L'émotion est au rendez-vous. Les médias ont adopté unanimement la "culture de guerre" recommandée par Macron. Au détriment de l'esprit critique indispensable à la démocratie, 1ère victime de cette bataille perdue contre l'épidémie.

Début février, un document émanant du Parti communiste chinois rappelait les instructions à suivre pour « orienter l’opinion publique » durant l’épidémie de coronavirus :

« Il ne faut pas cesser de raconter les histoires méritoires et émouvantes du personnel soignant et des chercheurs en première ligne ; il ne faut pas cesser de rapporter la mobilisation populaire dans sa lutte pour contrôler ensemble la propagation du virus, de construire une ambiance médiatique d’unité et de mobilisation de la nation toute entière... Tout cela doit grandement renforcer la détermination et la confiance du peuple en la capacité de vaincre l’épidémie, et les inciter à se consacrer à cette « guerre défensive » du peuple tout entier. »

Quiconque suit depuis plus de deux semaines les médias audiovisuels, papier ou numérique en France, serait tenté de croire qu’ils obéissent aussi à une telle directive du gouvernement français.

Absence totale de remise en cause de la politique de confinement

Plutôt consommateur des grands médias internet et papier, et auditeur de Radio France, je n’ai jamais observé de remise en cause directe et frontale de la politique de confinement appliquée en France et dans une partie de l’Europe. Si des « tribunes » ou des billets de blog questionnent parfois cette mesure exceptionnelle et inédite, aucun article ou éditorial ne semble l’avoir dénoncée. Au contraire, les médias ont immédiatement joué le jeu de cette politique, et des « Journal du confiné » ou récits de confinement en tous genres ont très vite rempli les pages et les antennes des médias.

Les innombrables « live », « directs », reportages, émissions de radio, etc., ont tous pour seule ambition d’expliquer comment gérer le confinement : avec force pédagogie, les « journalistes » explicitent « ce que l’on a le droit de faire ou de ne pas faire », nous enseignent comment s’occuper, comment s’organiser, etc... L’émission « Grand bien vous fasse », sur France Inter, a depuis le 16 mars adapté sa grille d’émissions avec des titres aussi lénifiants que : « Comment bien vivre le confinement avec quelques conseils culturels », « Astronaute, skipper, sous-marinier : les “pros” du confinement partagent leur expérience », ou encore « Attestation, abonnement, déplacement... Toutes vos questions pratiques et juridiques au temps du Coronavirus »...

Mise en place d’une propagande jouant sur l’émotion

Comme le préconisent les instructions du PCC, les médias français ont très vite rivalisé de témoignages de victimes, de soignants, de « soldats » et « héros » du quotidien. L’alignement sur la parole présidentielle est total, le vocabulaire de la guerre est repris partout.

Le ressort émotionnel est joué à fond, à grand renfort de témoignages touchants, voire lacrymaux. C’est particulièrement le cas dans l’émission Le téléphone Sonne, devenue consternante depuis la première allocution d’Emmanuel Macron. Fabienne Sintès, animatrice de l’émission, paraît regretter depuis le début que « les mesures ne soient pas plus strictes », et s’étonne que « les Français ne semblent pas avoir encore tous compris ». Vendredi 20 mars, l’émission gravitait autour des mots-clés d’« autorité » et d’« obéissance », l’animatrice s’interrogeant avec ses invités sur la difficulté des Français à répondre aux injonctions du pouvoir. Cette émission de grande écoute aborde l’aménagement du confinement (comment vivre avec ?), sans qu’en revanche la question de sa justification ne soit jamais posée.

Une perte des libertés pourtant sans précédent

Depuis l’allocution présidentielle du 16 mars et sa transcription dans la réalité le lendemain, l’atteinte aux libertés de réunion et de circulation est sans précédent. « Les réunions familiales ou amicales ne seront plus permises » a pu déclarer Emmanuel Macron, sans qu’aucun média ne s’offusque ni même ne sourcille. Les conséquences de ces mesures sont incalculables aux niveaux économique, psychologique, éducatif, politique, social, et sanitaire, mais on commence déjà à en entrevoir certains aspects : atteintes à l’État de droit, contrôle accru des citoyens à travers l’exploitation des données téléphoniques... pour un risque somme toute encore très mal mesuré.

Union sacrée et auto-censure pour temps de « guerre »

Cette « union sacrée » et l’adhésion au vocable guerrier employé par le chef de l’État participent à cette fabrique du consentement auquel les médias croient de leur devoir de participer en ces temps de « guerre ». Car ils savent - les membres du Conseil scientifique l’ont dit - que le confinement n’est efficace que si l’adhésion de la population à ce dispositif est forte. Avant tout hommes et femmes, en proie aux peurs qu’ils suscitent et relaient eux-mêmes, les personnels des médias ont choisi de se mettre au service des injonctions de l’État et de la parole du pouvoir. Pouvoir politique qui s’est couvert des oripeaux de la légitimité scientifique : « On appelle cela des conseils scientifiques, mais ils sont politiques », dénonce le professeur Raoult. Finalement, l’épidémie de la peur aura eu raison de la volonté d’informer. La « culture de guerre » a envahi les médias dans le but de faire adhérer la population, au risque d’une « parenthèse » démocratique. L’auto-censure a envahi les médias mais aussi les réseaux sociaux : le réseau social Twitter a annoncé « un renforcement du contrôle des contenus allant à l’encontre des consignes de santé publique », et supprime désormais les tweets qui remettraient en cause les mesures de confinement.

Dans 14 - 18, Retrouver la guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker écrivaient (cité ici) :

« Tout le problème a trait à ce grand consentement [...] Le décalage est considérable entre le sens dont les hommes et les femmes du début du siècle ont investi la guerre et son absence de signification qui nous frappe aujourd’hui jusqu’à l’absurde. »

Gageons que la période actuelle sera regardée de la même façon par nos enfants...

Chroniqueurs et animateurs partout, journalistes nulle part

Comment en est-on arrivé là ?

En l’absence de contrainte explicite de l’État, cette crise révèle la déliquescence systémique des médias en France.

Aujourd’hui, la formation des journalistes est principalement centrée sur les techniques : manipulation de data, réalisation de contenus avec les nouveaux outils numériques, techniques d’écritures adaptés aux nouvelles plateformes, etc. Les formations ne laissent presque plus de place à la réflexion critique, l’analyse discursive et narrative.

L’unanimité du discours sur la crise pose la question de l’entre-soi, elle révèle la communion d’opinion qui habite aujourd’hui le personnel médiatique : la préférence pour la sécurité, contre la liberté.

Enfin, dernier aspect principal de cette déliquescence : la disparition des figures du journaliste de terrain et du reporter, pour celles de l’animateur, du chroniqueur, de l’humoriste. Sous couvert de commenter l’actualité, le plus souvent sans réelle compétence, ils orientent l’opinion. Et ces guides de l’opinion sont d’autant plus prêts à s’aligner sur le discours du pouvoir en temps de crise, qu’ils se croient « irrévérencieux » en temps normal...

L’union sacrée des médias autour du discours politique actuel est très inquiétante, elle révèle une faiblesse profonde de nos démocraties. Le personnel des médias en France porte une responsabilité, d’autant plus grave qu’au contraire des médias chinois, ils n’ont pas - normalement - reçu d’instructions du pouvoir.

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