Monsieur le préfet,
Samedi 26 septembre, vous avez étendu l’obligation du port du masque en plein air, de 6h à 1h du matin, à l’ensemble de la commune de Grenoble, ainsi qu’aux communes limitrophes de Saint-Martin d’Hères, Fontaine, Échirolles et Eybens. Que la mesure ne concerne pas d’autres communes également limitrophes, comme celle de la Tronche (où se trouve le CHU), Saint-Égrève, ou Meylan, pourtant proche, pourrait étonner. On ne s’étonne plus.
Ainsi, toute personne seule se promenant à 7h du matin dans un parc, ou le soir à 22h sur les berges arborées de l’Isère, jugeant inutile de gêner sa respiration par un masque, prend le risque d’une amende de 135 euros. Cette mesure décriée par l’OMS, qui divise les scientifiques, qui méprise le libre-arbitre des individus/citoyens et leur sens des responsabilités, est pourtant une des premières mesures mises en place par les autorités, après le port du masque dans les lieux clos.
Comme la grenouille que l’on ébouillante en élevant progressivement la température de l’eau, les mesures « sanitaires » préfectorales sont allées crescendo : le 11 août, à la demande du maire de Grenoble, le port du masque était imposé sur les marchés en plein air, les brocantes et les vides greniers. Le 29 août, toute déambulation dans l’hypercentre grenoblois devait dorénavant se faire le visage masqué. Le jeudi 17 septembre, vous étendiez cette zone à tout le centre-ville délimité par ce qu’on appelle les grands boulevards, à l’intérieur desquels se trouve le parc Paul Mistral, 21 hectares, plus grand parc de la ville.
Incohérence
Miracle de la politique sanitaire « à la française » : le seul endroit du parc où il est possible aujourd’hui de respirer librement sans risquer une contravention de 135 euros, c’est à l’intérieur ou en terrasse du bar de la Bobine, un des premiers débits de boissons d’Isère.
Cette incohérence n’aura échappé à personne, à Grenoble comme ailleurs, mais dans la capitale des Alpes, c’est encore plus visible. Alors que la place Grenette est occupée majoritairement par les terrasses de bars où sont attablés en rangs serrés des clients buvant et fumant, inspirant et expirant en toute liberté, les piétons environnants doivent retenir leur expiration dans un bout de tissu.
Hypocrisie
A cette incohérence manifeste s’ajoute l’hypocrisie. Comment ne pas soupçonner en effet que l’arrêté du 17 septembre attendait seulement le départ de la caravane du Tour de France ? La veille, le préfet et la mairie de Grenoble accordaient leur bénédiction au plus grand rassemblement de cette rentrée, en plein cœur du parc Paul Mistral, le long des boulevards Clémenceau et Edouard Rey. Des milliers de personnes se sont rassemblées dans ce parc le mercredi 16 pour assister au départ des coureurs du Tour ; le maire Éric Piolle a eu sa photo. Si la situation était déjà si préoccupante pour édicter un arrêté le jour même pour le lendemain, pourquoi ne pas avoir interdit cette étape afin d’éviter la foule massive qui l’accompagnait ?
Cette hypocrisie a duré tout l’été : alors que dès le 11 août le port du masque était imposé sur les marchés en plein air, l’Été Oh parc, vaste manifestation organisée par la ville dans le parc Paul Mistral, continuait comme si de rien n’était. A la fin du mois d’août, la ville maintenait les concerts et les spectacles en plein air, organisant ainsi des rassemblements de plusieurs centaines de personnes. La préfecture et la mairie ne toléreraient-elles que les rassemblements organisés sous leur tutelle ? Y a-t-il une étude scientifique qui indiquerait que seuls les rassemblements à l’initiative de citoyens seraient responsables de l’épidémie ?
Cela rappelle le spectacle nocturne du Puits-du-fou, où le préfet de Vendée avait jugé bon d’autoriser le rassemblement de 9000 spectateurs pour la Cinéscenie du 15 août, alors que partout ailleurs les rassemblements « officiels » étaient limités à 5000 personnes.
Pour les jeux du cirque, il existera toujours des passe-droits.
Politique policière plus que sanitaire
Le 8 septembre, vous avez déclaré au micro de France Bleu Isère que votre objectif était « de protéger la population d’être atteint du coronavirus ». Mais est-ce seulement votre rôle, Monsieur le préfet, et celui de la police, d’empêcher qu’un virus n’atteigne la population ? Devra-t-on vous juger à l’aune de cet objectif ?
« La police n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive » alertait l’écrivain Alain Damasio au début du confinement. Sept mois plus tard, on en est toujours là. La police est appelée à suppléer une politique sanitaire toujours aussi incompétente, incohérente, néfaste.
Sept mois après le début de l’épidémie en France, la politique de tests est notoirement inadaptée : les laboratoires sont submergés, les tests PCR sont réalisés plusieurs jours après l’ordonnance, et les résultats sont parfois reçus plus d’une semaine après. Pire, c’est en grande partie sur la base des résultats de ces tests (nombre de tests positifs, taux de positivité...) que sont justifiées des mesures arbitraires de fermetures d’établissements (commerces, lieux de sociabilité comme les gymnases, les restaurants, les salles des fêtes, etc.) ou l’obligation du port du masque en plein air. Or ces tests sont employés à mauvais escient : les tests PCR et leur taux de positivité n’indiquent rien de la propagation de l’épidémie, de sa prévalence dans la population, ou de sa gravité, et ils ne sont que le témoin d’une présence de séquences génétiques du virus, parfois infime, à un moment T.
Sept mois après le début de l’épidémie, les moyens humains et matériels à l’hôpital font toujours cruellement défaut : en France le nombre de lits est resté le même, tandis que les soignants sont exténués, angoisseux, moins nombreux. La politique de soins n’a pas suivi.
Sept mois après, les Ehpad et autres maisons de soins ne sont parfois toujours pas prêtes à faire face à la maladie.
Monsieur le préfet, allez-vous compenser par des mesures toujours plus restrictives cette incurie sanitaire ?
La ligne Maginot de la stratégie sanitaire
Il faut en finir avec l’obligation du port du masque à l’extérieur, car c’est une mesure qui nuit à la cohérence de la politique sanitaire, sape les fondements démocratiques et la confiance dans l’État.
En termes de stratégie, l’obligation du port du masque en plein air est la ligne Maginot de cette guerre : une ligne de défense à la fois futile et coûteuse. Futile, car c’est la dernière des mesures utiles. Coûteuse, car ses conséquences démocratiques et sociales sont délétères pour la société française.
Le port du masque en extérieur devrait être la dernière des mesures sanitaires non pharmaceutiques, une fois que toutes les autres ont été mises en œuvre graduellement et correctement. Aucun foyer épidémique n’a été recensé en plein air, contrairement aux grands magasins, lieux de travail, etc. C’est donc la mesure dont l’efficacité sanitaire est la plus marginale.
L’imposition du port du masque à l’extérieur pendant l’été, alors que bars et restaurants restaient ouverts, a profondément nui – et nuit encore – à la cohérence et à la compréhension de la politique sanitaire. Comment comprendre que le masque soit obligatoire dans les rues désertes d’une ville, à n’importe quel moment de la journée ou de la soirée, ou dans un parc, alors que le masque devient inutile dans un bar ou dans un restaurant, pourvu que l’on ait un verre ou une cigarette à la main ?
Alors que c’est une mesure qui s’impose durement et financièrement aux Françaises et Français (avec une amende de 135 euros, soit 1/9e du SMIC), l’absence d’exemplarité des autorités nourrit un ressentiment durable, anéantit la confiance, et sape la crédibilité de vos actions. Le 17 septembre, devant la commission sénatoriale qui l’auditionnait, Gérald Darmanin annonçait le nombre de verbalisations pour non-port du masque dans l’espace public depuis le mois de mai : près de 45 000. Au mépris de tous, sûr de lui, le ministre de l’Intérieur s’est cru autorisé à enlever son masque, alors qu’il se trouvait pourtant en lieu clos (la vidéo est sur Public Sénat)... Le déclassement de la parole publique est à son comble. Ce n’est pas sans rappeler le ministre de la Défense des Pays-Bas, qui après avoir qualifié d’« antisociaux » les Hollandais ne se soumettant pas aux mesures de distanciation, avait fêté son mariage fin août sans masque, au mépris de toutes les règles par lui édictées.
Le nombre de verbalisations pour non-port du masque (81 verbalisations en Isère au 25 septembre, chiffre à la fois ridiculement faible et dramatiquement élevé) révèle le danger de ce type de mesures : l’arbitraire. À Grenoble, le port du masque est obligatoire dans presque toute l’agglomération ; malgré cela, les citoyens sont nombreux à estimer que le port du masque est injustifié dans un parc, une rue déserte, seul le soir ou dans la journée, mais ils s’y soumettent, car ils risquent à tout moment une verbalisation. Celle-ci qui ne pourra relever que d’une décision arbitraire de police, jugeant nécessaire de condamner l’infraction à un moment précis. La démocratie peut-elle se satisfaire de cet arbitraire ? N’y a-t-il pas un double risque de décrédibiliser l’État et l’autorité, à la fois en sanctionnant trop, ou en ne sanctionnant pas assez ?
La démocratie est ruinée dans ses fondations.
Elle est ruinée dans ses fondations car l’inflation des décrets et arrêtés préfectoraux met à l’écart le législatif et la représentation citoyenne, et les délégitimise.
Elle est ruinée dans ses fondations car l’obligation du port du masque en extérieur, en l’absence de consensus scientifique et pour une utilité sanitaire sujette à caution, devrait relever du libre-arbitre. Libre-arbitre, liberté d’appréciation et de choix, qui sont les fondements de la citoyenneté. Si le pouvoir ne croit pas à la faculté d’appréciation des citoyens sur le port du masque, pourquoi leur accorder le droit de vote sur des questions au moins aussi importantes ?
Ordre moral
Plus grave, la démocratie est ruinée en son cœur avec l’opposition d’une France contre une autre. Un Ordre moral qui ne dit pas son nom est mis en avant par l’État et certains médias, aboutissant à la stigmatisation d’une population soi-disant « irresponsable », voire « antisociale », selon le mot du ministre hollandais. L’accent est mis sur la discipline individuelle, le contrôle social des comportements des uns par les autres ; « l’esprit de jouissance » et l’égoïsme des jeunes générations seraient la cause de la reprise de l’épidémie.
Monsieur le préfet, ne vous faîtes pas le héros d’une guerre qui n’existe pas. Car en termes de stratégie militaro-sanitaire, celle-ci ressemble plus à celle de Maginot ou Gamelin qu’à celle de de Gaulle.
En évoquant les jours heureux dans son discours du 13 avril, Emmanuel Macron a – certainement sans le vouloir – caractérisé la période actuelle.
Je vous le demande, en tant que citoyen : revenez sur les mesures liberticides et arbitraires que vous imposez au nom d’une soi-disant urgence sanitaire.
Il y a d’autres moyens que la répression policière pour venir à bout d’une épidémie...
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Préfet, mes sentiments citoyens.
PS : Je suis signataire de la Déclaration de Great Barrington, rédigée et signée le 4 octobre 2020 par le Dr. Martin Kulldorff, professeur de médecine à l’université Harvard, la Dr. Sunetra Gupta, professeure à l’université d’Oxford, et le Dr. Jay Bhattacharya, professeur à l’Ecole Médicale de l’université de Stanford. Vous trouverez ce texte dans les deux pages suivantes.
Ce texte est signé par déjà (au 8/10/2020) plus de 4000 chercheurs en santé, et 8000 professionnels de santé.
Lien vers le site de la déclaration de Great Barrington : https://gbdeclaration.org/.
Voici le texte de la déclaration:
La Déclaration de Great Barrington
En tant qu’épidémiologistes des maladies infectieuses et scientifiques spécialisés en santé publique, nous sommes inquiets des impacts physiques et mentaux causés par les politiques actuelles contre le COVID-19 et nous recommandons une approche alternative que nous appelons Protection focalisée (Focused Protection).
Que nous soyons de gauche ou de droite, et quel que soit notre pays d’origine, nous avons consacré nos carrières à la protection des populations. Les politiques actuelles de confinement produisent des effets désastreux sur la santé publique à court, moyen et long terme. Parmi les conséquences, on peut citer, entre autres, une baisse des taux de vaccination chez les enfants, une aggravation des cas de maladies cardio-vasculaires, une baisse des examens pour de possibles cancers ou encore une détérioration de la santé mentale en général. Cela va engendrer de grands excès de mortalité dans les années à venir, notamment dans la classe ouvrière et parmi les plus jeunes. Maintenir les écoliers en dehors de l’école est une grande injustice.
Conserver ces mesures en attendant qu’un vaccin soit disponible causera des dégâts irréparables. Les couches sociales les moins favorisées seront les plus touchées.
Heureusement, notre compréhension du virus s’améliore. Nous savons que la vulnérabilité à la mort par le COVID-19 est plus de mille fois plus haute parmi les personnes âgées et infirmes que chez les jeunes. En effet, pour les enfants, le COVID-19 est moins dangereux que bien d’autres maux, y compris la grippe.
L’immunité grandissant dans la population, le risque d’infection baisse pour tout le monde, y compris les plus vulnérables. Nous savons que toutes les populations vont finir par atteindre l’immunité collective, c’est-à-dire le point où le nombre de nouvelles infections est stable, et que ce processus peut s’accompagner (sans pour autant dépendre) de l’existence d’un vaccin. Par conséquent, notre objectif devrait être de minimiser la mortalité et le mal fait à la société jusqu’à ce qu’on atteigne l’immunité collective.
Une approche à la fois compassionnelle et prenant en compte les risques et les bénéfices consiste à autoriser celles et ceux qui ont le moins de risques de mourir du virus de vivre leurs vies normalement afin qu’ils fabriquent de l’immunité au travers d’infections naturelles tout en protégeant celles et ceux qui ont le plus de risques de mourir. Nous appelons cela la Protection Focalisée (Focused Protection).
Le fait d’adopter des mesures pour protéger les plus vulnérables devrait être le but central des réponses de santé publique au COVID-19. A titre d’exemples, les résidences pour personnes âgées devraient être dotées de personnel qui a acquis l’immunité et qui réalise fréquemment des tests PCR pour les autres membres du personnel et les visiteurs. Par ailleurs, la rotation du personnel devrait être la plus faible possible. Les personnes retraitées qui vivent chez elles devraient se voir livrer leurs courses à domicile. Quand c’est possible, elles devraient rencontrer les proches en plein air plutôt qu’à l’intérieur. Une liste de mesure complète et détaillée, incluant des approches pour les foyers comprenant plusieurs générations, peut être mise en œuvre. C’est largement dans la capacité et les prérogatives des professionnels de la santé publique.
Ceux qui ne sont pas vulnérables devraient immédiatement être autorisés à reprendre une vie normale. Des mesures d’hygiène simples, comme se laver les mains et rester chez soi si l’on est malade, devraient être pratiquées par chacun pour réduire le seuil de l’immunité collective. Les écoles et les universités devraient rouvrir pour des enseignements en présentiel. Les activités extrascolaires comme le sport devraient reprendre. Les jeunes adultes qui présentent peu de risques devraient travailler normalement plutôt que depuis chez eux. Les restaurants et les commerces devraient ouvrir. Les arts, la musique, le sport et les autres activités culturelles devraient reprendre. Les personnes qui présentent plus de risque peuvent participer si elles le souhaitent à ce processus tandis que la société dans son ensemble bénéficie de la protection ainsi conférée aux plus vulnérables par ceux qui ont construit l’immunité collective.
Cette déclaration a été rédigée et signée le 4 octobre 2020 à Barrington, aux Etats-Unis, par :
Le Dr. Martin Kulldorff, professeur de médecine à l’université Harvard, biostatisticien et épidémiologiste spécialisé dans la détection et la surveillance du déclenchement des maladies infectieuses et l’évaluation de la sécurité des vaccins.
Le Dr. Sunetra Gupta, professeure à l’université d’Oxford, épidémiologiste spécialisée en immunologie, dans le développement de vaccins et la modélisation mathématique des maladies infectieuses.
Le Dr. Jay Bhattacharya, professeur à l’Ecole Médicale de l’université de Stanford, médecin, épidémiologiste, économiste de la santé et expert en santé publique spécialiste des maladies infectieuses et de leurs effets sur les populations vulnérables.