Le port du masque librement obligatoire

L’histoire ne se répète jamais à l’identique. C’est d’ailleurs pour cette raison que les répétitions de l’histoire, sous forme de drame ou de farce, passent souvent inaperçues en leur temps.

L’histoire ne se répète jamais à l’identique. C’est d’ailleurs pour cette raison que les répétitions de l’histoire, sous forme de drame ou de farce, passent souvent inaperçues en leur temps.

Défense d’entrer

La dernière semaine de mai, j’ai eu la désagréable expérience de me voir refuser l’entrée de la librairie Le Square, à Grenoble. La raison ? Pas de masque, et la librairie n’en fournit pas aux insouciants de mon genre. J’étais un peu étonné : à la sortie du confinement pourtant, tout content de pouvoir retrouver des rayons physiques de livres, j’avais pu y acheter, sans masque, du Marc Ferro (L’aveuglement, une autre histoire de notre monde) et du Giorgio Agamben (État d’exception), la direction et les syndicats n’ayant pas encore jugé opportun d’imposer aux clients ce petit voile de tissu (plus souvent de plastique).

Depuis le 11 mai en France, chaque enseigne et magasin se dépatouille avec le plan de déconfinement dévoilé par Edouard Philippe, qui n’impose pas le port du masque en dehors des transports en commun. Par conséquent, c’est en ordre dispersé que les enseignes choisissent de faire appliquer les « gestes barrières » et outils sanitaires qu’elles jugent elles-mêmes nécessaires.

« Pour la sécurité de tous, le port du masque est obligatoire dans la librairie et la papeterie », annonce ainsi Arthaud, une autre librairie grenobloise. « Pour notre sécurité à tous, nous pensons que ces mesures sont essentielles : Le

Consignes de sécurité à la FNAC Consignes de sécurité à la FNAC
masque obligatoire pour tous (à partir de 12 ans). Ne seront autorisées à entrer dans nos magasins que les personnes munies d’un masque », avertit l’enseigne Decathlon sur son site internet. Chez Ikea, « le port du masque est obligatoire pour tous à partir de 11 ans », sans que l’on comprenne bien ce qui justifie la différence d’un an entre l’enseigne de sport et le magasin d’ameublement. À C&A, on assume faire du zèle pour « assurer le meilleur des services » : « Pour cela, nous avons pris la décision d’aller plus loin que les recommandations du gouvernement et d’imposer le port du masque à nos clients »[i].

En plus d’imposer le masque à tous, la FNAC rappelle qu’il faut « ne pas serrer la main », et à la Caserne de Bonne, un centre commercial de Grenoble, on complète : il faut « saluer sans se serrer la main » et « arrêter les embrassades ».

Les consignes de sécurité pour la magasin Hifi vidéo Gambetta à Grenoble Les consignes de sécurité pour la magasin Hifi vidéo Gambetta à Grenoble

Pour qui cela vaut-il ? Tout le monde ? Pour les personnes au sein d’une même famille ? Un vigile va-t-il venir nous arrêter et nous sortir si on serre la main à un voisin ou un ami vu la veille ?

Une nouvelle police de l’espace public

En France et dans plusieurs pays d’Europe, il est laissé aux magasins et autres centres commerciaux la liberté d’apprécier la pertinence d’une mesure sanitaire. Est-ce seulement leur rôle ?

Si on pense que oui, jusqu’où peut s’arrêter ce pouvoir des lieux de commerce, espaces à la frontière entre le public et le privé ? On peut imaginer qu’un jour (très) prochain, des enseignes comme la FNAC, Decathlon, ou la petite libraire Le Square à Grenoble, conditionnent l’entrée de leur magasin au téléchargement de l’application StopCovid, ou toute autre application jugée nécessaire « pour le bien de tous ». C’est le cas à Moscou (et ailleurs en Russie ?), dans certaines villes de Chine, et à Singapour : l’entrée des centres commerciaux est interdite si le code QR que l’on est obligé de présenter n’est pas au vert, preuve formelle et algorithmique que l’on est « sain ». À la suite de l’échec de l’application de traçage de contacts Trace Together, le gouvernement de Singapour a décidé de rendre obligatoire l’application SafeEntry[ii], son code QR et sa géolocalisation, pour prétendre accéder aux commerces, hôtels, et tout bâtiment public[iii]. Autant dire, que pour survivre à Singapour, cette application, bien plus invasive que TraceTogether, est indispensable pour tout résident de la Cité-État, qu’il soit citoyen ou simplement de passage. Mais Singapour a décidé d’aller plus loin dans la surveillance des citoyens et leur culpabilisation : pour venir à bout du nouveau coronavirus, un outil à porter sur soi (boitier, montre connectée...), dissocié du smartphone, sera bientôt disponible et pourrait être rendu obligatoire[iv]. « Help us keep you safe », clame le slogan de la « Smart Nation »[v].

Soumission librement consentie

Dans sa grande lâcheté, le gouvernement français laisse au privé la marge de manœuvre pour apprécier une politique de santé publique, car il sait qu’il n’a plus la légitimité pour le faire. Comment imposer le port du masque alors qu’on a organisé sa pénurie auparavant ? Surtout, il s’agit de focaliser l’attention de la population sur la question du masque et sur les mesures barrières, qui dépendent des individus. Ainsi, la responsabilité des contaminations est reportée sur la population, et les quelques individus qui ne seraient pas « solidaires », « responsables », en un mot « citoyens », sont cloués au pilori, ou interdits de circulation. Après le slogan autoritaire de « Restez chez vous », on a vu apparaitre celui plus culpabilisant de « Tous responsables », ou celui-ci, « Tous mobilisés »[vi], qui reprend la rhétorique militaire chère au chef de l’État.

« La liberté d’agir dans nos démocraties avancées ne serait-elle pas l’arme absolue des manipulateurs ? », interroge Nicolas Guéguen : « Croyant agir en toute liberté, nous serions, en fait, manipulés par celle-ci »[vii].

Ne pouvant ou ne voulant pas user de la contrainte pour fabriquer du consentement[viii], le gouvernement français, comme ceux d’autres démocraties, a recouru à la « soumission librement consentie »[ix]. La psychologie sociale ayant démontré depuis plusieurs dizaines d’années que la pédagogie de la « liberté » est plus efficace que la contrainte, les représentants de l’État ont choisi de faire appliquer par d’autres la politique qu’ils entendaient mettre en œuvre, en recourant aux techniques de manipulation bien connues que sont le « mais-vous-êtes-libres-de », et à celle de l’engagement.

Les acteurs privés, patrons et personnel de petits magasins ou de grandes enseignes, syndicats, se sont donc empressés, puisqu’ils étaient libres de le faire, d’imposer masques et « gestes barrière », nouveau vocable dont chacun s’est approprié l’usage, tout fier de maitriser cet élément de novlangue sanitaire. L’engagement de tout ce petit personnel est d’autant plus important qu’il est visible, que le but vertueux, et qu’il se double d’une responsabilité : ne pas faire repartir l’épidémie.

Procédé dangereux qui a vu fleurir des abus

Le procédé est dangereux, et il a montré au cours de cette crise que les abus étaient extrêmement rapides. Ainsi, sous prétexte de faire respecter le confinement et de « protéger » sa clientèle et son personnel, des commerces ont interdit leur entrée aux enfants[x]. Des mamans célibataires (plus rarement des papas), ont été humiliées publiquement par des vigiles leur refusant l’entrée de supermarchés. Face à ce comportement illégal et sanitairement injustifié, le défenseur des droits à dû rappeler la loi, sans que l’on sache si cela a été d’un quelconque effet sur le terrain. En effet, que valent l’état de droit, la démocratie, quand il s’agit de protéger ? On a vu que le gouvernement pouvait s’en affranchir allégrement avec l’état d’urgence, et il est tentant, pour qui dispose d’un quelconque pouvoir, de s’écarter de la loi, pour le bien commun : « dès lors qu'il s'agit d'un but vertueux, les libertés passent à la trappe ! »[xi]

Nécessité sanitaire non justifiée

L’obligation du port du masque n’apparait cependant pas justifié sanitairement. La Chine a, la première, rendue obligatoire le masque aussi bien en extérieur que dans les espaces publics confinés (centres commerciaux, restaurants...). Il s’agissait d’imposer au plus vite sur les corps la discipline de l’État-Parti. Le gouvernement de l’Espagne, fortement touchée, va continuer à imposer le masque sur la voie publique, même après la dernière phase de déconfinement et la levée de l’état d’alerte, prévue le 21 juin, avec la menace d’une amende de 100 euros[xii]. Le ministre de la Santé Salvador Illa a ajouté que le masque serait obligatoire pour les plus de six ans, jusqu’à ce que le coronavirus soit « définitivement vaincu ». Belle perspective...

Et pourtant, chacun peut constater que le masque est rarement utilisé correctement : il est souvent sorti de la poche ou du sac avant de rentrer dans un commerce, remis d’un jour sur l’autre, et même parfois il ne couvre pas le nez. Il faut bien respirer... C’est d’ailleurs pour cette raison que l’OMS ne recommande toujours pas le masque pour les personnes bien portantes, car « les risques seraient multipliés lors d’une mauvaise utilisation de ces objets. Nous déconseillons de porter une protection buccale lorsque l’on n’est pas soi-même malade »[xiii]. Cet avis, qui était celui de tous les experts avant la crise, est devenu inaudible...

Peu importe que le port du masque par tous, tout le temps, soit une mascarade à laquelle on est obligé de participer : l'essentiel est de montrer à tous que l'on est responsable.

Le masque : un voile sur les problématiques essentielles

Cette focalisation sur la question des masques a une double utilité.

D’une part, elle permet de voiler d’autres problématiques sanitaires bien plus essentielles. Il s’agit de faire oublier l’impéritie des gouvernements dans la gestion de la crise de l’épidémie : système de santé défaillant ; impréparation et surtout inertie des autorités sanitaires entre l’émergence de la maladie et son explosion en Europe ; incapacité ou absence de volonté de mettre en place des tests fiables, pourtant utilisés rapidement dans les pays asiatiques ; volonté délibérée, en France, d’interdire certaines thérapies avant que des études fiables en aient démontré l’inefficacité ; mise à l’écart, en France, de la médecine de ville, entrainant une surcharge programmée des services hospitaliers ; et le plus risible, l’incapacité, dans toute l’Europe, à suspendre les matchs de football, qui auront continué de rassembler des dizaines de milliers de personnes jusqu’aux derniers jours précédant le confinement... De façon incroyable, que ce soit en Italie, en Espagne, en Angleterre ou en France - quatre pays où le nombre de morts aura été longtemps parmi les plus élevés en proportion de la population[xiv] -, les matchs de Ligue auront été les grands vecteurs de la maladie[xv] : l’Europe est malade de ses stades et de ses jeux du cirque...

D’autre part, à plus long terme, il s’agit d’initier de nouvelles techniques de contrôle et de soumission. En effet, la stratégie de l’engagement consistant à faire imposer le masque par des acteurs privés, ou à encourager le port du masque individuel, va modifier durablement les idées. En effet, la stratégie de la soumission librement consentie, selon Joule et Beauvois, consiste à ne plus « peser sur les idées pour modifier les comportements, mais [à] peser sur les comportements pour modifier les idées »[xvi].

Les changements de comportements induits par la crise, imposés, suggérés, et adoptés, vont modifier durablement les idées. Il n’est pas encore possible de dresser un bilan, mais déjà on peut entrevoir que certaines conceptions se font sournoisement jour :

  • L’idée que la propagation de l’épidémie résulte plus de comportements individuels déviants que d’une déficience de l’État ;
  • En corollaire, que la discipline individuelle est une solution à l’épidémie ;
  • Que tout le monde est légitime pour être acteur du contrôle de l’autre. On retrouve cette idée dans une citation de Saint-Exupéry, détournée de son sens originel, et mise en exergue par l’hebdomadaire le 1 : « Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. »[xvii]
  • Que sur un soupçon de contamination par un traçage de contacts plus ou moins avérés, on peut interdire l’accès à certains espaces. C’est le cas en Chine, à Singapour, en Russie (la liste s’allongera) avec les applications à code QR de couleur.

Finalement, les dispositifs de soumission de nos pays démocratiques aboutissent aux mêmes résultats qu’en Chine, où l’État-parti a une ambition totalitaire. La perte des libertés s’est propagée à travers le monde aussi vite que le virus, et des citoyens de nombreuses nations, principalement dans cet « Occident » qui fait semblant de croire à des valeurs aussi ancrées qu’universelles, se sont vus interdits de circuler dans l’espace public. Des personnes bien portantes, mais portant le stigmate du « non-port-du-masque », se voient toujours refuser l’entrée de commerces, ou sont punies. Dans de nombreux pays, en raison du stigmate d’un code couleur sur smartphone (cela remplace avantageusement la couture fastidieuse d’un signe distinctif sur le revers de la veste), des espaces publics sont interdits, des personnes isolées.

En parallèle, l’État n’est toujours pas capable de proposer des tests fiables[xviii], il empêche, comme en France, la médecine de ville de soigner, il rouvre les bars et les restaurants tout en étant incapable de rouvrir les écoles normalement. Les gouvernements qui ont failli cherchent à transférer la responsabilité sur leur population, à la faire participer à son propre contrôle, librement, « démocratiquement », pour la protection du peuple et de la nation. Et ainsi proroger l’état d’exception, nouvelle normalité du monde de demain, qui a pu être celle d’hier[xix].

C’est dangereux.

 

[i] https://www.c-and-a.com/fr/fr/shop/service/questions-reponses

[ii] https://www.letemps.ch/economie/singapour-tracage-app-degenere-surveillance-masse

[iii] Le site de SafeEntry : https://www.safeentry.gov.sg/, et la liste des lieux où cette application est obligatoire : https://www.safeentry.gov.sg/latest_news/#news-2.

[iv] https://www.presse-citron.net/singapour-veut-distribuer-un-appareil-electronique-de-contact-tracing-a-tous-ses-residents/, https://www.reuters.com/article/us-health-coronavirus-singapore-tech-idUSKBN23C0FO, et https://www.journaldugeek.com/2020/06/06/singapour-un-appareil-pour-surveiller-les-contaminations-au-coronavirus/.

[v] https://www.safeentry.gov.sg/individual_help

[vi] https://www.ter.sncf.com/nouvelle-aquitaine/horaires/etat-trafic/coronavirus-en-train-tous-responsables

https://particulier-employeur.fr/tous-responsables-tous-proteges-les-bonnes-pratiques-a-adopter-avec-votre-salarie/

[vii] GUÉGUEN Nicolas, Psychologie de la manipulation et de la soumission. Dunod, 2014, 304 p.

[viii] Voir ici le documentaire Propaganda, diffusé sur Arte le 29 mai 2018, visible sur Dailymotion (https://www.dailymotion.com/video/x7lp3oo).

[ix] JOULE Robert-Vincent, BEAUVOIS Jean-Léon, La soumission librement consentie. Comment amener les gens à faire librement ce qu’ils doivent faire ? Presses Universitaires de France, 2010, 224 p.

[x] https://www.leprogres.fr/sante/2020/04/09/confinement-peut-on-vous-interdire-l-entree-du-supermarche-avec-votre-enfant

https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/confinement-un-supermarche-peut-il-refuser-a-votre-enfant-de-vous-accompagner-7800374370

https://www.magicmaman.com/une-maman-solo-interdite-d-entree-dans-le-supermarche-avec-sa-fille-de-4-ans,3654175.asp

[xi] La phrase est de Vincent Delhomme (https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/des-qu-il-s-agit-d-un-but-vertueux-les-libertes-passent-a-la-trappe-18-05-2020-2375881_1913.php). Voir aussi l’observatoire des libertés confinées : https://www.generationlibre.eu/observatoire-des-libertes-confinees/

[xii] https://www.larepubliquedespyrenees.fr/2020/06/09/espagne-le-masque-restera-obligatoire-notamment-sur-la-voie-publique,2705901.php

[xiii] https://www.franceinter.fr/monde/masques-quelle-strategie-les-autres-pays-adoptent-ils

[xiv] https://www.liberation.fr/checknews/2020/05/22/covid-19-quels-pays-comptent-le-plus-de-morts-rapportes-a-leur-population_1789112

[xv] https://www.leparisien.fr/sports/coronavirus-en-italie-l-epidemie-aurait-explose-apres-un-match-de-foot-23-03-2020-8285874.php

https://www.francebleu.fr/infos/societe/coronavirus-la-venue-de-3-000-supporters-italiens-a-lyon-pour-le-match-fait-polemique-1582712457

https://www.20minutes.fr/sport/football/2746271-20200323-coronavirus-atalanta-valence-bombe-biologique-pneumologue-bergame-consterne-tenue-match

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-le-match-liverpool-atletico-serait-lie-a-41-deces-supplementaires_3980019.html

[xvi] JOULE Robert-Vincent, BEAUVOIS Jean-Léon, La soumission librement consentie.

[xvii] Le 1, n° 300. La citation de Saint-Exupéry se retrouve dans Pilote de guerre : « La communauté spirituelle des hommes dans le monde n’a pas joué en notre faveur. Mais, en fondant cette communauté des hommes dans le monde, nous eussions sauvé le monde et nous-mêmes. Nous avons failli à cette tâche. Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. Je comprends pour la première fois l’un des mystères de la religion dont est sortie la civilisation que je revendique comme mienne : « Porter les péchés des hommes… » Et chacun porte tous les péchés de tous les hommes ».

[xviii] Voir ici ce scandale qui pointe : https://www.lemediatv.fr/emissions/2020/tests-covid-19-revelations-sur-un-nouveau-scandale-sanitaire-dEdPMI_qTcuDGwxrmVU7Sw

[xix] https://fr.wikipedia.org/wiki/Reichstagsbrandverordnung

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.