Protocole sanitaire à l’école : la souffrance des enfants étouffée

Malgré un climat scolaire profondément bouleversé et l’application d'un énième protocole sanitaire, le ressenti des enfants n'est pas pris en compte, leur souffrance est niée. Quand donc les adultes vont cesser de s'affranchir de leur devoir d'écoute et de respect de la parole de l'enfant ? C'est pourtant une obligation, comme l'a rappelé la Défenseure des Droits dans son dernier rapport.

[Une version courte de ce texte a été envoyée à plusieurs médias. Aucun n'a donné suite.]

Depuis le 2 novembre, le port du masque est imposé à tous les enfants, dès l’école primaire. Parfois avant l’âge de six ans, puisque certains élèves de classe préparatoire (CP) ont à peine cinq ans, comme c’est le cas dans l’école de mes enfants. Alors qu’Olivier Véran déclarait en avril dernier que « c’est très compliqué de demander à un enfant de 10 ou 11 ans, qui est à l’école primaire, d’aller porter un masque toute la journée, à l’intérieur, en extérieur, de jouer avec dans la cour de récré », les enfants jusqu’à dix-huit ans le portent aujourd’hui quasiment sans discontinuer sur les temps scolaires et périscolaires, soit pour certains, de 8h du matin à 18h. Dix longues heures.

C’est beaucoup plus que ce que la quasi-totalité des adultes s’imposent, notamment grâce au télétravail ; et pour celles et ceux en « présentiel », le port du masque sur le temps de travail (environ 8h) est entrecoupé de nombreuses pauses.

Afin de supporter ce masque toute la journée, des enfants avaient jusqu’à maintenant la possibilité de porter, comme les adultes, des masques confectionnés à la maison, plus respirants que ceux du commerce, et plus adaptés à leur morphologie. Avec le nouveau protocole sanitaire, cette dernière liberté va disparaître, puisque le gouvernement a décidé d’interdire ces masques qui ont pourtant fait leur office jusqu’ici. Les enfants ne sont d’ailleurs toujours pas considérés comme « cas contact » s’ils portent un masque en tissu, même fait maison.

Sur quoi se fonde le gouvernement pour appliquer un nouveau protocole sanitaire dans les écoles ? Depuis fin décembre, des nouvelles alarmistes venant d’Angleterre font état de variants « potentiellement plus contagieux ». Mi-janvier, sur la base de modèles britanniques, Oliver Véran s’alarmait que ce variant soit également « potentiellement plus contagieux pour les enfants ». Pourtant, selon le bulletin de Santé Publique France du 4 février dernier, le taux d’incidence chez les 0-14 ans n’a que faiblement augmenté depuis la rentrée de janvier. De même, alors que le taux de dépistage des 0-9 ans a plus que doublé (passant de moins de 100 tests à environ 200 pour 100 000) entre début janvier et début février, le nombre de cas positifs dans cette tranche d’âge n’a augmenté que d’environ 50 % (source : Géodes). Loin de l’explosion annoncée.

Le discours anxiogène de la rentrée sur une contagiosité accrue des enfants, qui n’est pas sans rappeler la psychose entourant les enfants lors du premier confinement, conduisant l’Espagne à les confiner « plus strictement que les chiens », n’est pas corrélé à une hausse des cas chez les enfants. Surtout, cet énième renforcement du protocole sanitaire relève principalement du « principe de précaution », alors qu’aucune donnée fiable n’indique une hausse des contaminations au sein des écoles. Au contraire, depuis le début de l’épidémie, aucune rentrée scolaire n’a été associée à une hausse des contaminations.

À ce port du masque obligatoire s’ajoutent des mesures sanitaires qui ne font que s’alourdir au fil du temps. Sur le temps scolaire, les enfants en bas âge se lavent les mains une dizaine de fois : une hygiène exagérée et délétère pour leur immunité à moyen terme. Le temps de restauration n’est plus un moment de convivialité : les enfants n’y rencontrent plus leurs camarades des autres classes, et les élèves plus âgés sont séparés en petits groupes, qui doivent rester fixes. Les récréations, avec les gestes barrières et l’interdiction des brassages, n’ont plus d’intérêt en termes de sociabilité entre grands et petits, et ne permettent plus les rencontres avec les enfants d’autres classes. Les activités sportives, déjà extrêmement limitées, sont réduites à peau de chagrin : le sport en intérieur (gymnases, piscines) est interdit, ce qui ne laisse plus beaucoup d’occasion de bouger pour nombre d’écoliers et d’écolières de France. L’école actuelle ne fait donc que renforcer et encourager la sédentarité des enfants et des adolescents, un phénomène qui met en danger leur santé à court terme, et va réduire leur espérance de vie en bonne santé.

Le gouvernement a décidé de garder les écoles ouvertes, mais à quel prix ? Il faut bien le dire : le contrat pédagogique est rompu.

L’aspect disciplinaire de l’école ne fait que se renforcer au détriment de l’aspect pédagogique, au gré d’un climat anxiogène toujours plus prégnant.

L’école et ses contacts entre élèves, à mille lieues de l’idée d’un sanctuaire apaisé, est le lieu de projection des angoisses enseignantes et parentales. Le climat anxiogène véhiculé par des enseignants et des parents soumis à des discours médiatiques et médicaux contradictoires – et volontiers alarmistes –, est culpabilisant pour les enfants. Ces derniers subissent de plein fouet un discours stigmatisant leurs comportements, leur soumission aux règles « sanitaires » étant lourde d’enjeux. En apparence, les enfants « s’adaptent à tout ». En apparence seulement : jusqu’à quel point allons-nous tester leur capacité d’adaptation et leur docilité ? Les conséquences psychiques et sociétales sont à venir.

Alors que le cadre scolaire a considérablement changé avec le protocole sanitaire, il est symptomatique que l’Éducation nationale dans son ensemble, et les collectivités locales, ne se soient pas intéressées à ceux qui sont prétendument au centre de ce système. Le silence des adultes concernés est à cet égard déconcertant et consternant.

Le rapport de la commission d’enquête de l'Assemblée nationale « pour mesurer et prévenir les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse », remis le 16 décembre dernier, regrette que la parole des enfants et des jeunes ait été insuffisamment recueillie durant cette crise. Une litote. Le rapport rappelle l’article 12 de la Convention internationale des droits de l’enfant de 1989 (CIDE), qui stipule que tout enfant « capable de discernement [a] le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant ». Auparavant, le rapport de la Défenseure des Droits, intitulé « Prendre en compte la parole de l’enfant : un droit pour l’enfant, un devoir pour l’adulte », s’étonnait qu’« à l’heure où les discours sur l’enfant semblent très en vogue, la parole de l’enfant est étrangement absente ». Et de poursuivre : « Pourtant, le droit de l’enfant à participer aux décisions le concernant conditionne l’effectivité de bien d’autres de ses droits. Chaque fois que son expression est recherchée et sa parole écoutée, l’enfant est mieux protégé contre toute forme de violences ».

Ces recommandations ont-elles été mises en œuvre ?

La crise actuelle a prouvé, s’il en était encore besoin, que les enfants ne sont pas au centre de l’institution scolaire. La parole des enfants sur le protocole sanitaire, leur ressenti vis-à-vis des contraintes nouvelles et sans cesse plus fortes qui s’imposent à eux, n’ont jamais été recueillis par les équipes pédagogiques. Les syndicats d’enseignants ont exigé un protocole sanitaire destiné à protéger leur profession, sans jamais s’inquiéter des conséquences psychologiques et pédagogiques sur les enfants. C’est le cas par exemple du SNUipp-FSU, syndicat enseignant qui milite pour le port du masque des trois ans, déniant toute conséquence sur les enfants. Sans leur poser la question.

Pour les médias non plus, cela ne semble pas poser de problème : dans un article du journal Le Monde sur le énième protocole sanitaire, la journaliste ne relaie que les inquiétudes du SNUipp-FSU pour les écoles, et du syndicat SNPDEN-UNSA pour le collège. Il s’agit donc uniquement de protéger les enseignants des enfants. Mais qui protège les enfants et adolescents de ce petit monde apeuré ?

Les associations de parents d’élèves n’ont fait également que relayer les angoisses des adultes. La FCPE, sur son site, indique pourtant, parmi les « 10 actions clés du parent délégué », que ce dernier doit défendre « les droits de tous les enfants de l’école », et rappelle que « les élèves sont d’abord des enfants ». La FCPE et la PEEP ont-elles tenté de recueillir leur parole ? Se sont-elles inquiétées des répercussions psychologiques et des conséquences sur les apprentissages, pourtant soulevées à de nombreuses reprises par des pédiatres, psychologues et de nombreux professionnels de l’enfance ?

Face à ce déni des institutions françaises – qui n’ont de représentatives que le nom –, d’autres pays ont commencé à accorder une oreille attentive aux récits de la jeunesse. C’est le cas en Allemagne, où l’université de Witten/Herdecke a lancé mi-octobre l’enquête « Co-Ki » (pour Corona & Kids), visant à documenter les effets du port du masque chez les enfants et les adolescents. Les résultats provisoires, publiés début janvier, sont sans ambiguïté : sur presque 26 000 enfants portant en moyenne le masque 4 heures trente par jour, 68% font état de troubles liés au masque, les principaux étant les maux de tête, les difficultés de concentration, l’inconfort, et les difficultés d’apprentissage. Parmi les élèves portant le masque 6h par jour en moyenne, ils sont 75% à faire état de troubles. Les parents rapportent également des changements de comportement : les enfants sont plus souvent irrités, moins joyeux, et ne veulent plus aller à l’école. Ces résultats sont d’autant plus troublants que les écoliers allemands portent en moyenne le masque moins longtemps que leurs voisins à qui il est imposé. En Allemagne, les enfants n’ont le plus souvent cours qu’entre 8h et 13h, et la moitié des répondants ne portaient pas le masque en classe, seulement dans les couloirs et durant les pauses, lorsqu’ils sont en mouvement. Ce n’est pas le cas en France, où le masque est obligatoire sur la totalité de temps scolaires plus allongés.

En France, quelques courageux ont malgré tout mené des enquêtes sur le ressenti des enfants. A Oradour sur Vayres (Haute-Vienne), 1500 habitants, des parents ont lancé un questionnaire sur le port du masque. Le constat est sans appel : les trois quarts des élèves interrogés se sentent « moins bien à l’école qu’avant ». Cela rejoint les conclusions d’une autre enquête réalisée par un cabinet d’avocats sur 470 enfants âgés de 6 à 16 ans. 93% d’entre eux se sentent gênés par le port du masque, et pour les deux-tiers, c’est la mesure la plus difficile qu’ils aient à subir.

Face à une mission d’enseignement bouleversée par les choix sanitaires du gouvernement, il est donc urgent de s’interroger sur le ressenti des élèves, et de se poser sérieusement la question de la maltraitance de l’institution scolaire. On ne peut pas se contenter d’enquêtes isolées menées par quelques parents audacieux. La crise sanitaire, largement provoquée par un manque de moyens hospitaliers - d’ailleurs toujours inadaptés -, ne peut pas tout justifier, encore moins la souffrance sourde des enfants. Celle-ci ne s’exprimera pas tout de suite, mais il vaut mieux la prévenir que la guérir. Quand mettrons-nous enfin en œuvre cette maxime ?

Il est urgent d’établir un moratoire sur le protocole sanitaire actuel, d’interroger ses effets iatrogènes, et de l’évaluer au vu des bénéfices/risques attendus, et non au prétexte d’un principe de précaution mal compris. Les écoles doivent rester ouvertes, mais le protocole sanitaire ne peut se renforcer indéfiniment : il faut d’urgence trouver une autre manière de fonctionner. Avec les enfants, et non à leurs dépens.

 

 

Quelques Références sur les effets néfastes du protocole sanitaire à l’école :

Port du masque à 6 ans : avons-nous perdu (l’âge de) raison ?. A. Flouris, E. Lacaze, S. de Bournonville, C. Landais et M.Schmoll. Tribune Libération, 01/11/2020. https://www.liberation.fr/debats/2020/11/01/port-du-masque-a-6-ans-avons-nous-perdu-l-age-de-raison_1804083

Le port du masque à l’école élémentaire entrave l’apprentissage des enfants. G. Bussy, J. Mériaux et M. Muneaux. Le Monde, 20/11/2020. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/19/le-port-du-masque-a-l-ecole-elementaire-entrave-l-apprentissage-des-enfants_6060277_3232.html

Masques à l'école primaire : « Les enfants sont baignés dans un climat anxiogène général ». Céline Cellier, Marianne, le 26 novembre 2020. https://www.marianne.net/agora/humeurs/masques-a-lecole-primaire-les-enfants-sont-baignes-dans-un-climat-anxiogene-general

Interview dans l'émission "La maison des Maternelles", Alexandra Flouris, psychologue, France 5, le 23 novembre. https://www.lamaisondesmaternelles.fr/article/port-du-masque-des-6-ans-des-psychologues-s-alarment-des-consequences-sur-les-plus-jeunes

  • « Avec le masque, c'est la spontanéité de la communication de l'enfant, son impulsivité naturelle et le lien avec les autres, qui sont interrogés et ce sont des choses déterminantes pour la construction de chaque enfant. »

Interview : « La cheffe des urgences pédiatriques monte au créneau », Isabelle Claudet, cheffe du Pôle Enfants et cheffe des Urgences Pédiatriques au CHU de Toulouse, Actu Toulouse, le 3 novembre 2020. https://actu.fr/occitanie/toulouse_31555/toulouse-covid-19-faut-il-fermer-les-ecoles-la-cheffe-des-urgences-pediatriques-monte-au-creneau_37220692.html

  • « Personnellement, je n'y suis pas favorable [au port du masque à partir de 6 ans]. Ces enfants sont à la fois très peu porteurs et très peu transmetteurs. Par ailleurs, je doute de l'efficacité avec les plus petits : ils vont s'arracher le masque, l'élastique va se détacher, le masque va tomber... Nous avons plus l'impression que cette mesure vise surtout à rassurer des adultes ! »

Septante (70) médecins flamands demandent l'abolition du masque dans les écoles, Collectif de 70 médecins, RTBF, le 9 septembre 2020. https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_septante-medecins-flamands-demandent-l-abolition-du-masque-dans-les-ecoles?id=10579881

  • "L'obligation du port du masque dans les écoles est une menace sérieuse pour leur développement [des enfants]. Il ignore les besoins essentiels de l'enfant en croissance (...) L'obligation du port du masque fait de l'école un environnement menaçant et dangereux, où la connexion émotionnelle devient difficile. »

L'ancien chef de service de pédiatrie de Pontarlier s’élève contre l’obligation du masque à l’école primaire, Jean-Yves Pauchard, centre hospitalier de Lausanne, ancien directeur du service de pédiatrie de l’hôpital de Pontarlier, L'Est Républicain, 16 novembre 2020. https://www.estrepublicain.fr/sante/2020/11/16/un-pediatre-s-insurge-contre-l-obligation-du-masque-a-l-ecole-et-le-retour-du-distanciel-au-lycee

  • « Pour le masque en dessous de 10 ans, le professionnel ne voit pas l’intérêt : « Les enfants porteurs se contaminent très peu entre eux, très peu vers les adultes. Les taux sont faibles, voire nuls. Les mesures sanitaires classiques sont suffisantes. » Alors comment explique-t-il ces tours de vis ? « On est dans le domaine de l’irrationnel, c’est la peur qui dicte ces choix, davantage en tout cas que les données scientifiques », appuie-t-il, « car on en a, notamment d’Allemagne. Et les clusters se trouvent dans le cadre familial, privé, le travail… L’intérêt des enfants devrait prévaloir, le retentissement à long terme de ces mesures m’inquiète. La société française de pédiatrie a pris clairement position. Mais nous ne sommes pas entendus, c’est très étonnant. » »

Corona children studies "Co-Ki": First results of a Germany-wide registry on mouth and nose covering (mask) in children. S. Schwarz et al., Research square, 05/01/2021. https://www.researchsquare.com/article/rs-124394/v2

Prendre en compte la parole de l’enfant : un droit pour l’enfant, un devoir pour l’adulte, Défenseur des droits, 16 novembre 2020. https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/rapports-annuels/2020/11/rapport-annuel-sur-les-droits-de-lenfant-2020-prendre-en-compte-la-parole

Rapport fait au nom de la commission d’enquête pour mesurer et prévenir les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse, Mörch Sandrine, Buffet Marie-George, 16 décembre 2020. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cecovidj/l15b3703_rapport-enquete#

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