Macron va démissionner !

Macron va démissionner, cette annonce faite le 16 mars est passée inaperçue... Pourtant, toutes les raisons de cette démission sont dans ses discours du 12 et du 16 mars face à l’épidémie de coronavirus.

Macron va démissionner !

C’est une annonce passée inaperçue dans le discours du Président, ce 16 mars. De façon sibylline, mais c’est une habitude chez lui, Macron l’a annoncé : il va démissionner !

Cette annonce est, je vous l’accorde, à lire entre les lignes, mais pour qu’on la saisisse, il a tenu à la répéter deux fois en fin de discours : « Nous aurons appris, et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences, toutes les conséquences ».

Peut-on être plus clair ?

Macron va démissionner, donc. Car il a compris que lui et son gouvernement n’étaient pas à la hauteur de l’enjeu : en annonçant « que toutes les réformes en cours seraient suspendues, à commencer par la réforme des retraites »[i], il a compris, dans un sursaut de lucidité, la mesquinerie d’avoir voulu faire passer cette réforme en utilisant le 49.3 le 29 février, en pleine épidémie, lors d’un conseil des ministres pourtant consacré au coronavirus. On aurait aimé qu’il lui soit entièrement consacré...

Macron va démissionner car il a compris que les réformes qu’il menait appartenaient à l’ancien monde. En reportant l’application de la réforme de l’assurance chômage[ii], lui et son gouvernement ont admis que cette réforme n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui, ce que lui répétait depuis longtemps population et syndicats. Pourtant, il reste un doute : Muriel Pénicaud n’a annoncé qu’un report au 1er septembre en justifiant : « La réforme a été conçue dans un contexte qui n’a plus rien à voir avec celui que nous connaissons aujourd’hui ». N’aurait-elle pas compris qu’une réforme qui n’est plus adaptée quelques mois après sa conception n’est adaptée à aucun contexte ?

Macron va démissionner car dans son discours du 16 mars, il a au fond désavoué toute la politique menée depuis le début de son mandat. Lorsqu’il reconnait qu’« il faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies », il oublie que nombre de personnes questionnaient déjà ce modèle de développement avant l’épidémie : sans revenir à des mouvements écologistes, anticapitalistes, ou encore des économistes et des citoyens, qui dès les années 1970, dénoncent notre modèle de croissance et de développement, on peut lui rappeler la démission fracassante de Nicolas Hulot au début de son mandat, qui aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. A-t-il exprimé des excuses pour ne s’être pas interrogé plus tôt ? Non, ce n’est pas le genre de la maison Elysée, et il n’y a d’ailleurs eu aucune excuse aux Français pour les décisions prises depuis plus de deux ans, qu’il remet en cause aujourd’hui.

Lorsqu’il reconnait que « ce que [lui] révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché »[iii], et abandonne, « dans l’immédiat », la privatisation d’ADP, il admet que ses « certitudes » en matière économique sont balayées par la crise actuelle. Elle lui révèle en effet que les permanences auxquelles il croit (croissance, résilience du libre-échange, etc.) sont bien fragiles...

Aucune excuse non plus pour s’être rendu au théâtre le 6 mars pour cette représentation de Par le bout du nez (quel nez !), et nous inciter à sortir et à ne pas « modifier nos habitudes de sortie ». Aucune excuse pour cette contradiction absolue, alors qu’il fermait les écoles, de maintenir le 1er tour des élections municipales, tout en s’offusquant le lendemain que « du monde se [rassemble] dans les parcs... » [iv]

Saturation des hôpitaux

Mais Emmanuel Macron va démissionner car il l’a compris, la crise est sanitaire. La crise est sanitaire et elle ne date pas d’hier. Elle ne date pas d’hier car les politiques néo-libérales menées par les gouvernements successifs ont détruit l’hôpital public.

Si l’on n’a pas une mémoire trop courte et qu’elle fonctionne encore malgré le flot d’informations en continu, on sait que l’hôpital public ne fait pas face à la saturation de ses services pour la première fois. De façon récurrente, chaque année, la grippe saisonnière provoque la saturation des services d’urgence. Sans remonter très loin, alors que la grippe de 2012 saturait les services d’urgence de la plupart des régions, Patrick Pelloux, urgentiste et président de l’AMUF (Association des médecins urgentistes de France), déclarait :

« Nous payons le prix d’années d’inertie. [...] Mais surtout, c’est la troisième année consécutive [...] que les hôpitaux sont étranglés par des mesures budgétaires très contraignantes. Des lits sont fermés et les médecins doivent travailler en flux tendu, sans aucune marge de manœuvre. [...] La droite et la gauche ont un discours quasiment semblable en matière de santé. A coup sûr, rien ne changera. Là, les candidats préfèrent se montrer au Salon de l’agriculture et serrer les fesses en attendant que la situation dans les hôpitaux se débloque. »[v]

Non, non, ne vous trompez pas, Patrick Pelloux n’évoquait pas le Salon de l’agriculture 2020...

Les hivers suivants, mais particulièrement en 2015, 2017 et 2018, les services d’urgence étaient de nouveau saturés face aux épidémies de grippe. Christophe Prudhomme, également membre de l’Amuf, expliquait dans 20 Minutes, le 19 mars 2018, que cette saturation reflétait selon lui un « effet de seuil » :

« On a tiré sur la corde pendant des années, en enchaînant les plans d’économies et la suppression de 100.000 lits en vingt ans, d’où la tension permanente dans les urgences aujourd’hui. Cela ne va pas s’arranger : en 2018, on nous demande de supprimer 55 postes de personnel non médical et 8 postes de médecins dans le groupe hospitalier de Seine-Saint-Denis ».

L’article continuait ainsi :

« Il faut distinguer le problème de l’épidémie de grippe de celui, plus profond et chronique, de la saturation globale des urgences », abonde Loïc Marpeau, président de la commission médicale du CHU de Rouen, interrogé sur France 3. Le nombre de passages aux urgences augmente depuis plus d’une décennie : plus de 20 millions en 2016, contre 18 millions en 2011 et 14 millions en 2002.[vi]

La situation de 2018 n’était pas propre à la France, puisque la saturation des hôpitaux, plus que l’épidémie de grippe, contraignait les Anglais à se faire soigner à Calais. Theresa May avait dû prononcer ses excuses, « après l'annulation de 55 opérations jugées non-urgentes et alors que les hôpitaux [saturaient] »[vii]. Cette situation de saturation avait été prévue en amont, mais la réponse n’était pas tout à fait celle attendue : un partenariat avait été conclu en 2016 entre le NHS et le centre hospitalier de Calais, afin que ce dernier pallie l’insuffisance du système de santé britannique !

En France, la situation s’est tellement empirée que les hôpitaux ont multiplié les actions inédites en cette année 2019. Début mars, c’est l’hôpital Saint-Antoine qui débutait une grève bientôt suivie dans toute la France. En juin, le mouvement s’amplifie dans les services d’urgence afin de protester contre le manque de moyens, et des soignants du service des urgences de Lariboisière se mettent en arrêt maladie. La réponse d’Agnès Buzin ? Elle proteste contre le « dévoiement » de cette disposition...

Un article publié en juin 2019 sur le site de France Info relayait les inquiétudes urgentistes, et mettait en garde :

"Des années de politiques d'austérité, exclusivement guidées par une vision comptable d'économies à court terme, ont fini par gravement détériorer notre système de santé."

"Il n'y a plus de soupape de sécurité. On a l'impression que ça ne s'arrêtera jamais", confiait Philippe Fradin, chef des urgences de La Roche-sur-Yon (Vendée).[viii]

En octobre 2019, les médecins, phénomène exceptionnel, rejoignent le mouvement de grève pour dénoncer « la dégradation des conditions de travail et l'étranglement financier de l'hôpital »[ix]. En janvier 2020, environ 1100 médecins démissionnent de leurs fonctions administratives.

Ces grèves, ces crises à répétition marquées par les saturations de services de réanimation et d’urgence, ces avertissements lancés au gouvernement étaient-ils suivis d’effets ? Non. Il aura fallu qu’une crise plus grave encore, mais pas inédite, vienne fracasser les « certitudes », les « convictions » d’Emmanuel Macron, et qu’il découvre - enfin - les vertus de l’État-Providence :

« Ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. » (Discours du 12 mars 2020)

Emmanuel Macron a éludé le « me », ou le « nous » gouvernemental, complément d’objet indirect indispensable à son verbe « révéler ». Il avait ainsi l’occasion d’admettre avec franchise et honnêteté son décalage complet avec la réalité, ce monde que n’a pas changé le coronavirus. Ce monde où des incendies de plus en plus violents, des inondations de plus en plus dramatiques, une pollution de l’air de plus en plus étouffante, une pollution des eaux, des terres, de plus en plus mortifère, n’ont pas fait changer d’un iota les politiques destructrices des « élites » politiques et économiques.

La « guerre » et la menace sur la démocratie

Alors que des démocraties asiatiques proches de la Chine ont su prendre des mesures efficaces et préserver leur population en répondant rapidement sans mettre à mal les libertés, comme Taiwan[x] et la Corée du Sud[xi], la France et d’autres pays d’Europe ont préféré adopter le même vocabulaire guerrier que Xi Jinping, et la même arme du confinement et de la répression. Plus inquiétant, de nombreux citoyens, mal informés, vantent le modèle chinois de gouvernance[xii].

En 2016, plusieurs articles relayaient une crainte de « voir la France évoluer rapidement vers un régime autoritaire »[xiii]. Même si l’inquiétude venait d’ailleurs (xénophobie, virage sécuritaire lié aux attentats, état d’urgence...), Yves Sintomer rappelait que « La France a moins d'antigène contre les régimes autoritaires qu'une démocratie libérale comme le Royaume-Uni (...), la France a montré que lors de périodes difficiles, elle pouvait vite avoir des réflexes autoritaires ».

Hier, la suite leur donnait raison : l’état d’urgence était renouvelé, puis ses dispositions « exceptionnelles » intégrées au droit commun. Aujourd’hui, c’est l’état d’urgence sanitaire qui est déclaré, qui autorise le premier ministre à prendre par décret des mesures « limitant la liberté d’aller et venir, la liberté d’entreprendre et la liberté de réunion et permettant de procéder aux réquisitions de tout bien et services nécessaires afin de lutter contre la catastrophe sanitaire ».

Hier, François Hollande déclarait « La France est en guerre ». Aujourd’hui, Macron déclare : « Nous sommes en guerre ».

La France et son peuple ont désormais une guerre et un chef de guerre à chaque quinquennat !

Mais il ne faut pas se tromper : les mesures de confinement auxquelles nous sommes réduits aujourd’hui, la baisse de liberté qui nous est imposée, ont été prises pour protéger de l’effondrement un système de santé que les gouvernements successifs détruisent depuis des années, et pour légitimer l’autorité de l’État dans son rôle de protection des citoyens.

Alors, pour que l’expression « il y aura un avant et un après » ne soit pas une tautologie vide de sens :

Oui, l’hôpital doit pouvoir disposer d’une marge de manœuvre suffisante en temps de paix pour pouvoir réagir en temps de guerre.

Oui, le système social doit être assez solidaire en temps de paix pour ne pas voir la société s’effondrer en tant de guerre.

Oui, le système politique doit être assez démocratique en temps de paix pour éviter l’autoritarisme en tant de guerre.

Oui, le système économique doit être assez écologique en temps de paix pour ne pas provoquer la guerre...

Macron et l’ancien monde vont démissionner. Mais qui pour les remplacer ?

 

 

[i] Discours du 16 mars : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/16/adresse-aux-francais-covid19

[ii] https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-penicaud-annonce-le-report-de-la-reforme-de-lassurance-chomage_fr_5e6f2b45c5b6bd8156face2f

[iii] Discours du 12 mars : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/12/adresse-aux-francais

[iv] Discours du 16 mars.

[v] https://www.caminteresse.fr/sante/grippe-pourquoi-les-urgences-sont-elles-saturees-1126567/

[vi] Citation tirée d’un article de 20 minutes : https://www.20minutes.fr/sante/2239611-20180319-hopitaux-pourquoi-services-urgences-satures-plusieurs-villes-france

[vii] https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/calais/grippe-saturation-hopitaux-anglais-invites-venir-se-faire-soigner-calais-1400605.html

[viii] https://www.francetvinfo.fr/economie/greve/greve-aux-urgences/hopitaux-quelles-sont-les-revendications-des-soignants-engreve_3484345.html

[ix] https://www.francetvinfo.fr/sante/hopital/hopitaux-en-greve-le-ras-le-bol-des-soignants_2412669.html

[x] https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/Taiwan-gere-coronavirus-facon-exemplaire-2020-03-06-1201082441

[xi] https://www.mediapart.fr/journal/international/180320/la-coree-du-sud-le-pays-qui-ne-s-est-pas-cadenasse

[xii] Lire à ce propos une analyse de la stratégie du gouvernement chinois, par Antonie Bondaz : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/16/coronavirus-le-modele-de-gouvernance-chinois-n-est-pas-un-modele-a-suivre_6033206_3232.html

[xiii] Voir notamment : http://www.slate.fr/story/119461/france-derive-autoritaire, et https://www.nouvelobs.com/politique/20160213.OBS4610/yves-sintomer-la-france-peut-evoluer-vers-un-regime-autoritaire.html

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