Coronavirus: «L’étrange défaite»

Pour penser le moment que nous vivons, il convient d'ouvrir L’étrange défaite de Marc Bloch, et comme nous le recommande notre Président, le (re)lire.

Dans son « Adresse aux Français » du 16 mars, Emmanuel Macron a filé l’analogie militaire, allant jusqu’à déclarer six fois : « Nous sommes en guerre ». Le mois de Mars portait son discours...

Le Président de la République nous a offert l’occasion de penser ce moment, profitons-en.

Si le discours de notre chef des armées rappelait pour certains un verbe gaullien (L’Obs), il faut pour penser ce moment bien plus sûrement ouvrir L’étrange défaite de Marc Bloch, et comme nous le recommande notre Président, le (re)lire.

Pourquoi L’étrange défaite ? Le rapprochement de la situation décrite dans cet ouvrage avec celle provoquée par l’arrivée du Covid-19 en Europe en irritera plus d’un, pourtant, les similitudes sont tellement flagrantes qu’il serait impardonnable de ne pas en citer quelques-unes.

Drôle de guerre

Reprenons la temporalité : la victoire allemande fait suite à plusieurs mois de « drôle de guerre », pendant lesquels le gouvernement français observe l’Allemagne nazie sans arriver à prendre les bonnes dispositions. Depuis l’apparition du coronavirus à Wuhan, en Chine, nous avons eu notre drôle de guerre. Dès le 31 décembre 2019, alors que la Chine venait tout juste d’informer l’OMS de l’émergence d’une nouveau virus, Taiwan imposait des quarantaines pour les passagers de Wuhan ayant des symptômes. Début janvier, les vols en provenance de Chine étaient contrôlés puis annulés. En Corée du Sud, où les premiers cas de contamination sont arrivés plus tard, des tests ont été produits et rendus disponibles très rapidement et massivement. En France, les stades 1, 2, et 3 se sont enchaînés sans que ne soient produits de façon suffisante des tests, sans que des stocks de masques ne soient constitués, et la quarantaine était instaurée puis abandonnée dès le stade 2. Encore mardi 17 mars, au lendemain matin du discours présidentiel, aucun suivi des personnes venant de Chine n’était mis en place...

Que dire de l’aveuglement des autorités françaises ? Le 24 janvier, Agnès Buzin déclarait que les risques de propagation étaient faibles, voire nuls, car Wuhan était une ville isolée. Le 6 mars, Emmanuel Macron aurait déclaré, lors de sa visite fameuse au théâtre, « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie ». Le 15 mars, avec le même raisonnement, il encourageait à se rendre aux urnes, pour un scrutin qui sera finalement reporté. Comme l’écrivait Marc Bloch : « Cette guerre a donc été faite de perpétuelles surprises » !

L’historien ajoutait plus loin : « Les rencontres avec l’ennemi n’ont pas seulement été trop souvent, par le lieu et l’heure, inattendues. Elles se produisaient aussi, pour la plupart, et se produisirent surtout avec une fréquence croissante, d’une façon à laquelle ni les chefs ni, par suite, les troupes ne s’étaient préparés. »

L’impréparation

Dans L’étrange défaite, Marc Bloch livre son analyse sur le vif des raisons de la débâcle qui aboutit à l’invasion allemande et à la perte des libertés sur le territoire français.

La première était l’impréparation de l’armée, l’impréparation des officiers. En retard d’une guerre, voire de plusieurs, l’armée était inadaptée à la guerre qui s’annonçait sur les plans de la théorie, de la stratégie, et des moyens. Marc Bloch fustige une organisation de l’armée inadéquate, la mobilisation constante des troupes qui déstabilise le soldat, le manque de matériel, le budget militaire englouti dans une « barrière » d’un autre âge (la ligne Maginot...), la rotation trop rapide des cadres et les fonctions administratives trop paralysantes...

Que dire de l’hôpital public aujourd’hui, qui est cette armée envoyée au front ? C’est un hôpital désorganisé par des réformes successives, des budgets rabotés, en manque cruel de moyens, de lits, de personnel. Ce mois de mars 2020 est aussi le 1er anniversaire d’un mouvement de contestation, de plainte, de colère, qui avait débuté au service des urgences de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, le 18 mars 2019. Résultat de 30 ans de stratégie erronée de notre « État-major » politique, un système de santé en totale déconnexion de la guerre qui surgit : alors que la population fragile a augmenté avec le vieillissement de la population, que la fréquentation des urgences a plus que doublé en 20 ans, le nombre de lits a diminué et passait sous la barre des 400 000 lits en 2017, public et privé confondus, soit 100 000 lits de perdus en vingt ans. En 2018, dans un courrier à Édouard Philippe, des médecins alertaient sur « une mise en danger de la vie d'autrui et non-assistance à personne en danger. Mise en danger de la population qui s'adresse à nous, et mise en danger des professionnels qui doivent remplir cette tâche sans en avoir les moyens ».

La prise en mains de notre système de santé par des gestionnaires, des techniciens du budget, a été fatale à notre système de santé, pourtant encore « le meilleur du monde » en l’an 2000, selon l’OMS. Emmanuel Macron et son gouvernement ne sont pas les seuls responsables, loin de là, mais ils ont poursuivi la même logique gestionnaire, comptable, que leurs prédécesseurs, et ce n’est pas le discours du 12 mars qui changera les choses, car toutes leurs paroles et mesures précédentes disent le contraire.

Marc Bloch, enfin, dénonçait le manque d’informations et surtout le manque de transparence, qui entretenaient le peuple dans l’impréparation : les informations importantes étaient classées secret-défense, au contraire des informations insignifiantes. Dans sa critique de l’État et des partis, il dénonce « l’absurdité de notre propagande officielle, son irritant et grossier optimisme, sa timidité, et par-dessus tout, l’impuissance de nos gouvernants à définir honnêtement leurs buts de guerre ». On ne pourrait mieux décrire la période que nous venons de vivre...

Le manque de transparence et d’informations sur la pertinence des masques et des tests a conduit la population française à négliger le port du masque, une importante mesure de prophylaxie. S’il s’avère que certains en portent, la plupart ne savent pas l’utiliser, en ne le changeant pas assez fréquemment, ou en le touchant à répétition... La population française n’était pas prête à l’arrivée du virus, mais à qui la faute ? À un gouvernement qui a multiplié les déclarations contradictoires sur le port du masque, la nécessité de tests, etc.

Vers le modèle chinois ?

Mais abandonnons-là les causes de l’invasion du Covid-19, bien que nous pourrions continuer longtemps et approfondir, pour nous consacrer maintenant aux conséquences. Nous savons celles qu’a eu l’invasion allemande.

Début mars, le Huffington Post titrait, sous la plume de Gregory Rozières : « Voici comment la Chine a contenu le coronavirus (et la France va devoir s'y prendre autrement) », un article qui rappelait l’attachement de la France aux libertés individuelles et l’impossibilité d’y appliquer les mesures chinoises. Au cours du mois de février, le journal Le Monde couvrait la réponse chinoise en titrant sur l’importance des moyens policiers mis au service de la lutte contre l’épidémie, le durcissement des mesures de confinement, et on s’amusait des drones utilisés par l’État chinois ; Chloé Froissart, dans une tribune, voyait en sinologue avertie et lucide dans l’épidémie un révélateur de « la matrice totalitaire de l’État chinois ». Fin février, Antoine Flahault, épidémiologiste, expliquait sur France Culture que « fermer les frontières ne sert à rien », et d’autres virologues, spécialistes, historiens, mettaient en doute l’intérêt et la pertinence d’un confinement, en pointant son coût social, politique, et économique. Le 16 mars, une dernière tribune d’un sinologue, Antoine Bondaz, mettait en garde : « Le modèle de gouvernance chinois n’est pas un modèle à suivre ».

Alors, comment en est-on arrivé là ? Que nous prépare la suite ?

En Chine, la restriction des libertés par le confinement était une réponse bien plus politique que sanitaire, visant à réaffirmer la légitimité de l’État protecteur. L’activation massive et forte de l’État policier dans le cadre de la crise sanitaire visait, et vise toujours, à justifier un contrôle social permanent mais généralement de moindre intensité, et son activation plus intense lors des crises sociales et politiques. Le confinement de certaines villes a été mis en place pour faire oublier les errements du pouvoir lors des premiers jours suivant l’apparition de l’épidémie, qui rappelait celle du SRAS, et pour répondre à la peur d’une population qui ne croit plus en l’information. Le contrôle des déplacements, qui a été plus ou moins localisé, et inégal sur le territoire, pouvait se justifier plus que dans d’autres pays, par le contexte dans lequel se trouvait la Chine à l’époque : c’était le Nouvel an chinois, période de déplacements intenses (« chunyun ») et de saturation des transports. Les mesures qui ont été le plus efficaces, selon Bruce Aylward, épidémiologiste ayant dirigé la mission de l’OMS en Chine, ont été les consignes de santé publique, les tests massifs, et la suppression des rassemblements publics. Pas le confinement et la mise en quarantaine des villes.

Perte des libertés dans deux France

En France, la réponse politique qui a suivi la « drôle de guerre » et les incohérences du pouvoir a finalement été le sacrifice de libertés. Afin de justifier « la perte de la liberté de mouvement » que les observateurs dénonçaient en Chine, Emmanuel Macron a choisi la rhétorique de la peur, la rhétorique de la guerre. Il a choisi de culpabiliser une partie des Français, en élevant contre eux les autres, ceux, exemplaires, « qui se sont rendus aux urnes, dans le strict respect des consignes sanitaires, des gestes barrières contre le virus ». Mais dans le même temps, il constatait, « alors même que les personnels soignants des services de réanimation alertaient sur la gravité de la situation, [...] du monde se rassembler dans les parcs, des marchés bondés, des restaurants, des bars qui n’ont pas respecté la consigne de fermeture ».

Le Président de la République a décidé de jouer une partie de la nation contre l’autre, en fustigeant le relâchement moral des uns contre l’héroïsme des autres, l’esprit de jouissance contre celui de sacrifice...

C’est pourquoi, à la suite de ce constat, il nous annonce des jours sombres, les conditions sont sévères : « Cela signifie que les regroupements extérieurs, les réunions familiales ou amicales ne seront plus permises. Se promener, retrouver ses amis dans le parc, dans la rue, ne sera plus possible. Il s'agit de limiter au maximum ces contacts au-delà du foyer ».

Jamais, depuis la 2nde Guerre mondiale, les Français n’ont connu une telle limitation de leurs déplacements. Tout cela pour une épidémie de Covid-19 dont Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), disait encore le 5 mars : c’est « une maladie sérieuse. Il n’est pas mortel pour la plupart des gens, mais il peut tuer ». Une maladie qui a (eu) un taux de létalité de 0,08% au Zhejiang, une des provinces chinoises les plus touchées, de 4,6 % à Wuhan, de 1,5% à Pékin, de 1,17% en Corée du Sud et à Taiwan... Mais effectivement, aujourd’hui, un taux supérieur en France (moins de 4%), en Espagne (6%), et en Italie (9% !), en raison de modes de calcul différents et de systèmes de santé locaux défectueux, comme c’est le cas en Italie, qui a mis du temps à comprendre qu’elle ne constitue qu’un et un seul pays.

Emmanuel Macron, en choisissant le confinement de la population française, a préféré répondre à la peur de la population par l’abandon des libertés de circulation et de réunion, même en cercle restreint, familial ou amical. Aujourd’hui, des amis, des voisins, des parents, ne se voient plus, ne se rencontrent plus. Au lieu d’avoir le courage de lutter en donnant à « l’armée des soignants » les moyens de lutter, avec des masques, des lits, des moyens financiers supplémentaires, il a préféré renoncer et s’enfoncer dans la stigmatisation des citoyens.

Dans plusieurs médias, l’heure est aujourd’hui à la réprobation « des Français qui n’ont pas encore compris ». Sur France Inter, le Téléphone sonne du vendredi 20 mars tournait autour des mots-clés « autorité » et « obéissance », sans remise en cause de la mesure pourtant exceptionnelle du confinement, reflétant un alignement unanime des médias d’État et plus largement du monde politique sur la ligne gouvernementale, unanimisme que l’on croyait propre à des pays plus autoritaires.

On a vu des drones montés de haut-parleurs dans Paris et à Nice, scènes que l’on croyait réservées à la Chine de Xi Jinping.

Le couvre-feu est déclaré dans certaines villes.

Les parcs, les plages, les forêts, les chemins de montagnes et de campagnes sont interdits à la circulation.

Toute personne peut être interdite, sans autre forme de procès, de sortir de son domicile.

Toute personne peut être passible de sanctions, allant jusqu’à la prison, pour le « délit » de sortir de chez soi, alors même que « l’infraction » est laissée à l’entière subjectivité des forces de l’ordre.

Et on a vu et entendu Lallement, préfet de police de Paris, le 17 mars, déclarer : « Vous savez, rien n’est compliqué... [...] Mon travail n’est pas de lister les problèmes, mon travail est de trouver des solutions, je vais les trouver », propos qui reflètent une mentalité caractéristique décrite dans un ouvrage d’Hannah Arendt publié en 1963...

Aurait-on pu croire cela il y a encore un mois ?

« La guerre est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux militaires »

Mais le pire est peut-être encore à venir. Car ce dimanche 12 mars, le Syndicat des Jeunes Médecins a appelé le gouvernement au confinement total, en plus de l’état d’urgence sanitaire. Dans une requête au Conseil d’État, ce syndicat, en justifiant notamment d’une « atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie », a demandé que soient mises en place ces quatre mesures :

  1. « l’interdiction totale de sortir de son lieu de confinement sauf autorisation délivrée par un médecin pour motif médical » ;
  2. « l’arrêt des transports en commun » ;
  3. « l’arrêt des activités professionnelles non vitales (alimentaire, eau et énergie, domaines régaliens) » ;
  4. « l’instauration d’un ravitaillement de la population dans des conditions sanitaires visant à assurer la sécurité des personnels chargés de ce ravitaillement ».

« La guerre est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux militaires », avait déclaré Clémenceau, qu’aime à citer Emmanuel Macron.

En laissant la politique de la nation dictée par des médecins, comme en temps de guerre elle pouvait être dictée par les militaires, la France s’expose à une perte de démocratie et une absence de vision de l’intérêt général. La peur des médecins, du personnel hospitalier, est légitime, elle est réelle, mais elle ne doit pas dicter les politiques de privation des libertés d’une nation entière ; elles doivent être mesurées en fonction d’autres risques : sociaux, politiques, démocratiques, et dans une moindre mesure, économiques. Ce que demandent ici les médecins pour la France entière, le pouvoir totalitaire de la Chine ne l’avait même pas envisagé.

Cet abandon face aux demandes du pouvoir médical est malheureusement proportionnel à la déroute du gouvernement face à cette crise sanitaire et à son absence d’écoute les années précédentes.

Il est aujourd’hui urgent de remettre en cause le confinement général subi par la population française et la perte des libertés de mouvement et de réunion.

Car si nous capitulons aujourd’hui, il est peu probable que nous voyions une amélioration de notre système de santé, mais nous verrons un affaiblissement pérenne de nos libertés, auxquels certains réfléchissent déjà : outils de traçage des citoyens, bracelets électroniques pour les contaminés comme à Hong Kong, etc.

Une défaite intellectuelle et morale

Marc Bloch écrivait enfin : « Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave. »

Pour le paraphraser, nous pourrions conclure ainsi : « Le triomphe du coronavirus pourrait être, essentiellement, une défaite intellectuelle et morale, si elle nous menait à penser qu’un modèle de gouvernance autoritaire et de contrôle social est une voie à suivre, et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave. »

Alors, arrêtons aujourd’hui la mascarade, et refusons collectivement cette « étrange défaite ».

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