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Billet de blog 24 juin 2022

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La pandémie n’était qu’un mauvais rêve !

Dans le dernier numéro de La Nouvelle vague, le collectif grenoblois Ruptures revient sur la nécessité de débattre des deux dernières années, et sur l'importance de réfléchir aux causes de l'épidémie et de sa gestion catastrophique. Le numéro complet à retrouver sur le site : https://collectifruptures.wordpress.com/ Pour leur écrire : contact-ruptures@riseup.net

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pendant deux ans, de mars 2020 à mars 2022, la vie sociale a été bouleversée par les mesures répondant à la pandémie de Covid-19. Confinements, couvre-feux, fermeture des lieux publics, restrictions d’accès, interdictions de se réunir ou de s’éloigner à plus d’un kilomètre de chez soi, obligation du port du masque, certificats électroniques de vaccination… Deux années éprouvantes qui auront, c’est évident, des résonances pendant des années. Les blessures individuelles et collectives ouvertes pendant la crise ne guériront pas toutes seules.

Laissez-moi rêver

Pourtant, c’est avec une nonchalance proche de l’inconscience que la société a tourné la page de cette crise. Aucune discussion collective n’a eu lieu pour tenter de tirer les leçons de la pandémie. Rappelez-vous, pendant ces deux ans, au prétexte de « l’urgence de la situation », on nous refusait le débat sur les causes et les conséquences de ce que nous vivions ; à la place nous avions droit au récit et aux injonctions martelés par le gouvernement. Maintenant que tout ceci s’est calmé, nous pouvions croire que cette réflexion cruciale émergerait. Celle-ci est finalement soigneusement refoulée, tant au niveau du débat public qu’individuel. Il faut dire que les grands médias y sont à nouveau pour beaucoup : une actualité en chasse une autre… et voilà que les élections et la guerre en Ukraine prennent le devant de la scène et invisibilisent tout le reste. Mais, nous dira-t-on, ce qui nous est arrivé ne se reproduira certainement pas : la pandémie n’était qu’un mauvais rêve !
Hélas : non. Les conditions qui ont permis l’émergence de la pandémie sont toujours là. Dans l’excellent livre de Marie-Monique Robin La fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé publique (publié à La découverte en 2021, sur lequel nous nous appuyons en partie pour cet article), les spécialistes affirment : le Covid n’était qu’un avertissement. Ainsi, « toutes les conditions sont réunies pour que de nouvelles pandémies succèdent à celle-ci et que nous soyons entrés dans une ère de confinement chronique, à moins que nous ayons le courage de prendre à bras le corps les causes qui nous ont conduit dans cette impasse collective » (1). Il paraît donc nécessaire de lutter contre ce refoulement, et d’examiner lucidement les facteurs qui ont favorisé la pandémie. Il n’y a qu’ainsi que nous pourrons espérer ne pas revivre à l’infini des épisodes de ce genre, comme Bill Murray dans Un jour sans fin.

Recette pour une pandémie

Connaissez-vous les « nouvelles maladies émergentes » ? C’est sous ce nom qu’on regroupe les virus comme le SARS, Ebola, la fièvre de Lassa, la grippe aviaire H1N1, ou encore le zika. Des maladies de plus en plus présentes, ce qui intrigue les scientifiques. En effet, « alors que dans les années 1970, une nouvelle pathologie infectieuse était découverte tous les dix à quinze ans, depuis les années 2000, le rythme s’est considérablement accéléré pour passer à au moins cinq émergences identifiées par an » (2). Cinquante fois plus ! L’imminence d’une pandémie de l’ampleur du Covid-19 était ainsi anticipée par nombre de spécialistes.
La montée en puissance de ces nouvelles maladies a des causes bien identifiées. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ces facteurs d’émergence ne se résument pas à l’existence d’agents pathogènes : ils sont d’origine humaine. « Le premier, celui par lequel tout le problème arrive, c’est la déforestation (…) ; le deuxième, ce sont des animaux domestiques qui servent de pont épidémiologique entre la faune et les humains, mais aussi d’amplificateur, quand ils sont élevés de manière industrielle ; le troisième, c’est l’intégration dans le marché global (…) » (3). C’est donc à cause de « la pression sur les écosystèmes, la densité de population, la globalisation et notre mode de vie hyper-mobile » (4) que ces nouveaux virus se propagent. À ce sujet, on peut rappeler que le nombre de passagers du transport aérien double tous les quinze ans, une hausse inouïe qui favorise la circulation des maladies.
Par ailleurs, l’état des lieux de la dégradation de l’environnement sous le poids des activités économiques est aussi archi-connu qu’hyper-sombre. Pour rappel : « les trois quarts de la planète sont sous domination humaine et en état de dégradation parfois très avancée. (…) l’érosion de la biodiversité s’accélère et, pour de nombreuses espèces, on s’approche d’un point de non-retour » (5). « Un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction (sur huit millions recensées, dont un quart des mammifères, un sixième des oiseaux, un tiers des amphibiens, des mammifères marins et des récifs coralliens) ». « Le taux d’extinction est inédit dans l’histoire de l’humanité » « Nous sommes entrés dans la « sixième extinction de la biodiversité » (6). Or, on constate que « le nombre de maladies émergentes est positivement corrélé au nombre d’espèces de mammifères et d’oiseaux menacés d’extinction » (7). Quand la biodiversité réduit, le nombre d’épidémies infectieuses croît. Une leçon à méditer…
Une question particulièrement importante est encore de comprendre comment ces maladies traversent la « barrière des espèces », comment elles se transmettent à l’humain. À ce sujet, la massification de la production animale, avec les élevages industriels, joue un rôle décisif : « le bétail a un double impact renforçant le risque pandémique : il a besoin de protéines végétales, ce qui contribue à la diminution des espaces où vit la faune sauvage, et il sert de pont épidémiologique pour le passage des agents infectieux zoonotiques aux humains. Le bétail est devenu le principal facteur pandémique. » (8)
Au vu de ces éléments, quelles prévisions peut-on faire ? Quand on sait que tous les facteurs identifiés comme concourant à l’émergence de nouvelles maladies sont symptomatiques du fonctionnement de notre société, il n’est d’abord pas étonnant qu’une pandémie comme celle du Covid-19 se soit produite. Et il n’est pas besoin d’être devin pour dire qu’elle en annonce de nouvelles à l’avenir. D’ailleurs à l’heure même où nous écrivons ces lignes, la réalité nous rattrape avec la menace d’une nouvelle maladie : la variole du singe…

La guerre au vivant

Un autre facteur favorisant les pandémies, quoiqu’en bout de chaîne, est la dégradation des systèmes de santé. En France, la casse de l’hôpital public par les gouvernements successifs, la libéralisation du secteur, les mauvaises conditions de travail, la gestion à court terme et la tarification à l’acte sont dénoncées de longue date par les collectifs et syndicats de soignants… sans grand succès, puisque ces logiques sont toujours et plus que jamais à l’œuvre.
Au-delà de la question des moyens accordés à la santé, il faudrait également se pencher sur la conception de celle-ci portée par la médecine occidentale et la recherche scientifique. On sait en effet qu’il existe plusieurs manières d’être au monde et de cohabiter avec les maladies qui l’occupent. Depuis plusieurs siècles, l’Occident a choisi d’être dans une relation de domination avec son environnement par l’instrumentalisation, la destruction, la domestication du vivant. L’hypothèse de cohabitation, compagnonnage, symbiose et coopération n’a guère le vent en poupe.
Ainsi, depuis des années, la doctrine en vigueur pour la lutte contre les pandémies s’appelle « biodéfense », « biosécurité », « preparedness ». Mais ne voit-on pas que ce mode d’action guerrier, qui se présente comme une manière de lutter contre les pandémies, présente des risques et des effets considérables, allant-même jusqu’à provoquer des pandémies. Actant que « les armes biologiques pourraient bien jouer au XXIème siècle le rôle des armes nucléaires au XXème » (9), les Etats investissent massivement dans des laboratoires de recherches biologiques où l’on collecte les souches de virus dangereux. But officiel : travailler sur les remèdes et antidotes. Officieusement, un certain nombre d’États travaillent sur « l’amélioration » de ces virus. Ce type de recherche scientifique n’aurait-il pas des conséquences sociales démesurées en cas de fuite de laboratoire (comme cela s’est par exemple passé avec l’anthrax aux États-Unis en octobre 2001 (10)) ?
Le Covid-19 est-il passé directement d’une espèce sauvage à l’être humain, ou bien la contamination est-elle passée par une étape intermédiaire impliquant d’une façon ou d’une autre un laboratoire de recherche chinois ? La question est pour l’instant sans réponse. Mais comme le relève le chercheur François Graner, on ne peut pas l’écarter d’un revers de main : elle est à considérer sérieusement. Il est ainsi pour le moins troublant d’apprendre qu’un laboratoire de Wuhan (en partie financé par la France) travaillait en 2020 sur une souche de Coronavirus proche du SARS‑Cov2 (11).
Les effets pervers de la médecine occidentale s’incarnent de mille manières. Pour rester sur le terrain des pandémies, Jacques Pépin étudie l’influence des campagnes de lutte contre les maladies tropicales menées par les Européens en Afrique de l’Ouest dans la diffusion mondiale du VIH (12). Le sida ne date en effet pas des années 1980 : depuis les années 1920, il arrivait que des chasseurs camerounais soient infectés par le VIH. Mais le virus restait cantonné à la communauté villageoise de ces chasseurs. C’est sous les effets de la colonisation (villes coloniales s’apparentant à des camps de travail, dans lesquelles le ratio hommes-femmes est déséquilibré, ce qui favorise la prostitution, lutte contre les maladies tropicales à l’aide d’injections intraveineuses non stériles, marchés mondiaux de vente de plasma sanguin) qu’au fil du XXème siècle le virus du sida s’est mis à circuler massivement, pour finalement atteindre Haïti, les États-Unis et le monde entier. On peut s’interroger à travers cet exemple historique sur la guerre menée au vivant et sur le manque de sagesse des médecins qui pensaient pouvoir éradiquer des maladies tropicales, et qui ont au final participé à créer une pandémie qui a déjà fait trente-neuf millions de morts.

Sortir de la guerre

La recherche en virologie, tout comme la doctrine appliquée pour lutter contre le Covid est le reflet d’une idéologie militaire. Nous sommes en guerre. En guerre contre le vivant, qu’il s’agit de maîtriser, dominer, coloniser. En guerre contre les autres États, qu’il s’agit de dépasser dans la course aux armements. En guerre contre les virus, qu’on compte annihiler à coups de vaccins à ARN, nouvelle technologie qui consiste à modifier artificiellement la « structure » du vivant !
Quand on est en guerre, on trouve facilement des ennemis. Mais cette vision du monde ne permet pas de s’attaquer aux causes de l’émergence des pandémies. Elle est même partie prenante de ces causes, par le mode de vie qu’elle promeut et la destruction de milieux qu’elle provoque. Les maladies de civilisation sont légion : cancers, diabète, asthme, allergies, etc, favorisant en retour l’impact des pandémies.

Ce n’est pas une « guerre » qu’il faut mener au virus, mais changer de système économique pour inventer un nouveau rapport au vivant, une nouvelle écologie. Non, la pandémie n’était pas un mauvais rêve, mais le produit du fonctionnement habituel du système capitaliste, qui favorise l’émergence de nouveaux virus à l’échelle mondiale.
Pour éviter de rejouer sans cesse le même film tragique, pour éviter de basculer dans un monde de confinements chroniques et de vaccinations obligatoires, la solution est entre nos mains.

Ruptures,
le 5 juin 2022

Pour aller plus loin :
Marie-Monique Robin, La fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé publique, La découverte, 2021 ; également le film de Marie-Monique Robin La fabrique des pandémies (2022) ; Jacques Pépin, Aux origines du Sida. Enquête sur les racines coloniales d’une pandémie, Seuil, 2019 ; la série de podcats « Mécanique des épidémies », sur franceculture.fr ; Ivan Illich, Némesis médicale. L’expropriation de la santé, Seuil, 1975.

Notes :
(1) Georg Cadish, directeur de l’Institut de l’agriculture tropicale de Stuttgart, dans La fabrique des pandémies.
(2) La fabrique des pandémies. Même si l’on peut imaginer que cette augmentation est en partie liée à une amélioration de la détection des maladies, la hausse est indéniable.
(3) Serge Morand, dans La fabrique des pandémies.
(4) Pierre Ibisch, professeur de « conservation de la nature », dans La fabrique des pandémies.
(5) Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de la PIBES (équivalent du GIEC pour la biodiversité), dans La fabrique des pandémies.
(6) Rapport 2019 de la PIBES, dans La fabrique des pandémies.
(7) Serge Morand, dans La fabrique des pandémies.
(8) idem.
(9) Libération, 22 août 2001.
(10) Le Monde, 4 juillet 2002.
(11) François Graner, « Devons-nous continuer la recherche scientifique ? » sur http://www.piecesetmaindoeuvre.com. Lire aussi Pièces et Main d’Œuvre, Le règne machinal, Service compris, 2021.
(12) Jacques Pépin, Aux origines du Sida. Enquête sur les racines coloniales d’une pandémie, Seuil, 2019.

Article publié dans La nouvelle vague numéro 6, juin 2022. https://collectifruptures.wordpress.com
contact-ruptures@riseup.net

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