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Billet de blog 24 août 2021

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Soutien à Laurent Mucchielli : L’insulte ne saurait remplacer le débat scientifique

Je publie ici une tribune de Mme Geneviève Massard-Guilbaud, directrice d’études à l’EHESS, en soutien à Laurent Mucchielli. Son texte a été refusé par Le Monde, qui tel le préfet Lallement, n'est "pas dans le même camp". Mucchielli est victime d'une chasse à l'hérésie : face à de nouveaux Inquisiteurs s’estimant tout puissants, espérons qu’un peu de raison puisse encore se faire entendre...

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L’insulte ne saurait remplacer le débat scientifique.
Réponse à une tribune parue dans Le Monde du 19 août

Geneviève Massard-Guilbaud

Directrice d’études à l’EHESS

 [tribune proposée au Monde le 23 août 2021,
refusée par Le Monde le 24 août « faute de place »]

La tribune intitulée “Vaccination contre le Covid-19 : « La sociologie ne consiste pas à manipuler des données pour étayer une position idéologique »”, publiée dans ces colonnes le 19 août dernier, rédigée par huit collègues sociologues dont quatre appartiennent à la même institution que moi, m’a paru particulièrement choquante. Dans cette tribune, les signataires s’attaquent avec virulence à un directeur de recherches au CNRS, Laurent Mucchielli, à propos d’un billet publié sur son blog Mediapart, puis censuré par ce journal au motif qu’il diffuserait de fausses nouvelles (alors que ce billet analyse des données officielles mais ne diffuse aucune « nouvelle ») mais republié par d’autres media souhaitant défendre la liberté d’expression. Cette tribune dans Le Monde, qui entend défendre l’honneur de la discipline sociologique, accuse l’auteur de confondre concomitance et causalité, et appelle le CNRS à « une réaction plus ferme ». Mon avis est qu’au lieu de défendre la sociologie, cette tribune va à l’encontre des règles couramment admises en matière de recherche scientifique et ne fait pas honneur à la profession.

Je ne suis pas sociologue, mais historienne. Je crois cependant pouvoir revendiquer quelque compétence en matière de construction et de lecture de données statistiques, ayant longuement enseigné ces techniques dans l’université où j’enseignais au début de ma carrière. Je ne pense pas, personnellement, que Mucchielli ait jamais confondu causalité et concomitance, mais l’on pourrait discuter ce point, si besoin, comme on peut discuter toute interprétation, en sciences sociales. Cependant, ce n’est pas de la lecture des données dont je voudrais parler ici — les lecteurs pourront se reporter à la réponse de Mucchielli sur son blog Mediapart et à l’article incriminé lui-même pour se faire une opinion (la référence de l’article initial se trouve également dans cette réponse), mais de la « façon » et du ton de la tribune de ces huit collègues. Je précise, avant de poursuivre, que je ne connais pas L. Mucchielli, ne l’ai jamais rencontré, et n’ai jamais échangé avec lui plus de trois lignes par email, à l’occasion d’une tribune dont il était l’auteur principal et que j’avais souhaité signer, comme plusieurs centaines d’universitaires et de chercheurs.

Les accusations que nos huit collègues portent contre Mucchielli sont graves, et de surcroît fort méprisantes. Il s’agit d’attaques ad hominem, puisqu’elles incriminent un article signé en réalité par six chercheurs ou praticiens de disciplines diverses (sociologie, mais aussi biologie, pharmacie, informatique, médecine, mathématique, pharmacovigilance), L. Mucchielli, donc, mais aussi E. Darles, V. Pavan, H. Banoun, É. Ménat, A. Umlil (NB : je ne connais aucune de ces personnes). Or la tribune du Monde ne nomme que Mucchielli. Faut-il penser que les cinq autres signataires sont si peu compétents qu’ils ne méritent même pas d’être évoqués ? C’est un premier signe de mépris et du fait que c’est bien à un homme en particulier que l’on s’en prend.

Vient ensuite une série de termes qui me paraissent relever de l’insulte plutôt que du débat scientifique. Je les reprends, dans l’ordre d’apparition. « Falsification des données » : il n’y a aucunement falsification, puisqu’il s’agit de données officielles, que personne ne conteste — même si l’on peut parfois discuter la façon dont ces données officielles sont construites. Le désaccord porte sur leur interprétation. C’est donc mentir que d’accuser Mucchielli de falsifier des données. Et pourtant, le grief est lourd ! Quant à l’accusation centrale, celle de confondre causalité et concomitance, elle est considérée comme du niveau « d’étudiants de première année », et comme une « démonstration d’incompétence professionnelle ». Le grade de directeur de recherches au CNRS ne se trouve pourtant pas dans les pochettes-surprises, et Mucchielli a évidemment dû, pour y parvenir, faire preuve de sa compétence. De quel droit quelques collègues peuvent-ils « fusiller » ainsi l’un de leurs pairs sans l’ombre d’une démonstration mais sur simple argument d’autorité ? Les membres des jurys qui ont évalué la compétence de Mucchielli tout au long de sa carrière sont-ils donc tous des imbéciles et, eux aussi, la honte du CNRS ? Une démonstration de la raison pour laquelle Mucchielli se trompe, s’il se trompe, aurait été plus digne, de la part des auteurs. Ces derniers vont jusqu’à lui reprocher de faire état de son grade de directeur de recherche au CNRS, arguant que son opinion n’engage que lui. Mais pourquoi diable n’aurait-il pas le droit d’afficher le titre qui est le sien ? Et depuis quand les écrits des chercheurs du CNRS devraient-ils être à l’unisson ? Depuis quand le CNRS aurait-il un point de vue qui lui soit propre, et unique ? Rien de tout cela n’est conforme à la tradition universitaire qui privilégie la pluralité des analyses et la discussion de celles-ci dans séminaires et colloques...

Mucchielli serait ensuite « complotiste ». Affirmation qui renvoie cette fois à l’ensemble de ses recherches récentes et non au seul article initialement incriminé, mais que les auteurs ont oublié d’assortir d’une quelconque preuve. Où est le complot ? Où sont les références qui montreraient un quelconque complotisme ? La seule qui soit fournie renvoie à un article du site Conspiracy Watch, qui mériterait d’être passé au crible de la critique, lui aussi... J’aurais pour ma part préféré une démonstration de première main par les auteurs de la tribune eux-mêmes. Il faut être tout à fait convaincu de ce que l’on dit pour traiter ainsi un collègue. Lui répondre sur le fond, critiquer ses conclusions (leurs conclusions, en fait) n’aurait donc dû poser aucun problème aux auteurs de la tribune. Et pourtant... rien. En revanche, chacun a pu remarquer comment, ces derniers temps, l’argument du complotisme est devenu la panacée pour déconsidérer ceux qui professent une opinion différente de celle de la majorité (à tous les sens du terme). Tout désaccord devient ainsi un complotisme, comme si la connaissance n’avait jamais avancé autrement que par discussion critique et controverses. Et au risque d’en oublier les vrais complotistes, ceux qui arguent de l’existence d’un complot caché pour asseoir leurs affirmations, antisémites ou autres... C’est désolant, mais encore bien plus désolant de la part de chercheurs patentés, qui devraient s’abstenir d’emboucher ce genre de trompettes.

On peut ensuite se demander ce qui permet aux auteurs de la tribune d’employer des termes comme « tour de passe-passe », « douteuse production », « balivernes », « manipul[ation] de données », « travaux de rechercher indigents, voire frauduleux », toujours sans l’ombre d’une démonstration qui pourrait justifier ces termes. On est là encore dans le domaine de l’injure, de la colère, pas du débat scientifique. J’ai personnellement lu l’ensemble des écrits de Mucchielli sur la Covid, et je me permets de dire que je les trouve sérieux, argumentés, souvent déroutants, généralement convaincants — et toujours référencés. Si j’ai parfois quelques divergences d’interprétation, je trouve cela normal. Et j’invite chacun.e à se faire un opinion personnelle en allant les lire, sans a priori. Ils constateront que rien ne permet de mettre ainsi violemment en cause la réputation de ce collègue — que, je le répète, je ne connais pas.

Car, et c’est cela qui m’a poussée à écrire cette tribune, je trouve détestable que l’on puisse ainsi mettre en doute la compétence et la probité d’un collègue chercheur, l’insulter publiquement simplement parce que l’on n’est pas d’accord avec lui, et ceci sans prendre même la peine de défendre son propre point de vue — qui irait donc de soi et ne supporterait aucune discussion. Pire, que l’on appelle à des sanctions contre lui (n’est-ce pas ce qui est suggéré ?). Je trouve de telles dérives fort inquiétantes (et le cas dont je parle ici n’est malheureusement pas le seul cas récent). Le monde scientifique s’honorerait de refuser de hurler avec loups, fussent-ils majoritaires, de ne jamais perdre son sens critique, et de ne pas oublier les principes de respect d’autrui et de liberté d’expression qui sont au fondement de nos démocraties.

Dareizé, le 23 août 2021

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