Le Covid-19 révèle la matrice autoritaire de l’État français

Le Parti communiste chinois a gagné la bataille de l'opinion : son modèle et les mesures appliquées face à la crise provoquée par le coronavirus s'appliquent aujourd'hui dans plusieurs pays d'Europe, dont la France. Pourtant, le confinement était une mesure décriée il y a peu par nombre d'épidémiologistes et de virologues, et sa justification s'appuie sur une vision erronée de la réalité chinoise.

La population française est dans l’état de sidération qu’aurait subi une personne après un viol. Viol des libertés de circulation et de réunion, viol de l’État de droit.

Lundi 16 mars, Emmanuel Macron a pu affirmer sans sourciller : « Les réunions familiales ou amicales ne seront plus permises. Se promener, retrouver ses amis dans le parc, dans la rue, ne sera plus possible ».

Cette injonction, cette immixtion dans la vie privée, même Xi Jinping et aucun autre membre du gouvernement chinois n’ont osé la prononcer, alors même que la Chine a été l’épicentre et la source de l’épidémie. Les reportages à Wuhan ou dans le reste du pays, du reporter-citoyen Chen Qiushi et d’autres, montrent que le confinement total et l’absence de contacts entre voisins, amis, et famille, ne sont jamais allés aussi loin qu’en France.

Les causes du confinement sont connues

Les causes du viol des libertés aujourd’hui en France, et dans les pays européens voisins, sont connues.

Beaucoup justifient le confinement comme une mesure de pis-aller : puisque nous n’avons ni masques, ni tests en quantité suffisante, et que notre système de santé est au bord de l’asphyxie, c’est notre dernier recours.

Le corps médical dans certaines régions françaises est au bord de l’asphyxie car c’est un corps souffrant de nombreuses comorbidités, incapable de lutter contre le Covid-19 : désorganisation profonde du corps médical avec des regroupements précipités de fonctions vitales (fusions de services et fermetures de services d’urgences ou de soins jugés « non essentiels »...), défenses immunitaires fragilisées (budget, lits, personnel insuffisants...), état de déprime généralisée (grèves et ras-le-bol global du personnel depuis des années).

Pendant la « drôle de guerre » qui a suivi la menace d’une invasion de la France par le coronavirus, le gouvernement n’a pas modernisé l’armée du corps médical avec les armes nécessaires et adaptées, à savoir masques, tests de dépistage, et autres instruments de prophylaxie.

Surtout, les mesures actuelles de confinement mises en œuvre notamment en France reflètent une incompréhension ou une méconnaissance totale des mesures adoptées en Chine et du contexte spécifique d’apparition du virus.

Méconnaissance du contexte chinois

Ce qui s’appelait encore « coronavirus » est apparu en Chine fin décembre à Wuhan, mais les premières mesures sanitaires n’ont été prises que fin janvier. C’était en Chine la période du Nouvel an, qui s’accompagne chaque année de déplacements massifs de population, avec un engorgement de tous les transports : aérien, ferroviaire, etc. Cette période touristique du Chunyun (littéralement « voyages de printemps ») est aussi la plus grande migration humaine du monde, avec près de 4 milliards de voyageurs en 2019, concentrée sur 40 jours. On comprend que ce contexte ait nécessité des restrictions de déplacement.

Le gouvernement chinois a également mis en quarantaine le « cluster » de Wuhan afin que le virus ne se répande plus, puis d’autres clusters comme certaines régions du Zhejiang ou des villes importantes comme Pékin et Shanghai, mais avec des mesures différentiées.

Parallèlement, un contrôle aux frontières, sans fermeture, a été établi, avec prise de température systématique, suivi des déplacements et des contacts, comme dans les pays démocratiques voisins (Taiwan, Japon, Corée du Sud).

De notre côté, en France, rien de cela n’a été instauré. Le 17 mars au matin, lendemain de l’allocution d’Emmanuel Macron, on pouvait revenir de Chine ou d’Italie sans aucun contrôle, suivi, ou prise de température.

Alors que Paris, l’Oise, et le « Grand Est » sont rapidement devenus des foyers d’épidémie, aucune restriction de déplacements n’a été décidée. Au contraire, - cela était prévisible puisque cela s’est passé à Wuhan- des milliers de Français, et notamment des Parisiens [màj du 26/03 : près d'1,2 million de Franciliens], ont fui leur lieu d’habitation à l’annonce du confinement, accélérant en ça la diffusion du virus.

Un confinement ni bénéfique ni nécessaire

Les erreurs sont passées, il faudra en tirer les conséquences. Alors que le contexte français n’a rien à voir avec celui de la Chine, la question se pose : le confinement est-il bénéfique et nécessaire ?

La réponse est non, mille fois non.

Le confinement n’est ni bénéfique ni nécessaire car il est appliqué aujourd’hui de façon absurde et sans discernement.

Des lieux de promiscuité (supermarchés, bureaux de tabac, entreprises toujours en fonctionnement...) sont accessibles sans gants, alors que le premier facteur de transmission reste le contact par les mains. Ils sont aussi accessibles sans masque, puisqu’on n’en a pas assez... Dans le même temps, les parcs, les jardins, des cours d’immeuble, les berges de rivières et de fleuves, les chemins de campagne et de montagne, les forêts (comme celle de Fontainebleau), sont interdits à la circulation.

Le confinement n’est pas bénéfique car il est appliqué aujourd’hui de manière discrétionnaire, inégale et inégalitaire.

Le confinement s’applique de manière discrétionnaire : aujourd’hui, sortir de chez soi peut être un délit sanctionné par les forces de l’ordre, à leur libre appréciation et en totale subjectivité. Alors qu’en théorie les sorties pour l’activité physique individuelle ou s’aérer sont permises, mon expérience et plusieurs témoignages révèlent que les forces de l’ordre menacent et répriment en toute subjectivité. Le commissariat du 20e arrondissement de Paris conseille des sorties de « 15 minutes maximum ». À Grenoble, des CRS m’ont demandé de rentrer chez moi malgré mon attestation dument remplie ; j’étais dehors avec mes deux enfants de 6 ans et 4 ans et demi, pour leur première sortie de la journée. Ils m’ont menacé d’une amende de 135 euros. Pour d’autres pays, cet arbitraire se nomme une suspension de l’État de droit.

Le confinement s’applique de manière inégalitaire. Tout le monde connait des personnes de son entourage ayant « fui » après les discours présidentiels, qui dans une résidence secondaire, qui chez des parents, parfois âgés. Ce sont parfois les mêmes qui exigent aujourd’hui des mesures plus strictes encore... Quand certains profitent d’un jardin, d’une maison à la campagne, on sait que d’autres sont enfermés à plusieurs dans des logements parfois insalubres ou trop petits. Mardi 17 mars, la Seine-Saint-Denis concentrait à elle seule 10 % des contraventions liées au confinement, et depuis, les premières gardes à vue ont suivi pour « mise en danger de la vie d’autrui », une infraction passible d’un an de prison et 15 000 euros d’amende.

Le confinement sera vécu différemment par chacun. Quand certains ne verront peut-être aucune force de police durant toute la durée de « l’état d’urgence sanitaire », d’autres devront y faire face tous les jours...

Le confinement n’est pas bénéfique pour la nation car il accentue les inégalités sociales, ce qui laissera une marque durable dans la société française. Le ressentiment se fait déjà sentir entre « les privilégiés du confinement » et celles et ceux qu’il frappe de plein fouet, entre ceux qui peuvent (et veulent) des restrictions de liberté encore plus extrêmes, et ceux pour qui elles ne sont déjà plus tenables.

Le confinement n’est pas bénéfique pour la nation car les conséquences vont être dramatiques. Elles seront sociales, éducatives, politiques, économiques, intellectuelles...

L’unanimité des médias aujourd’hui pour des mesures de privation de liberté, justifiées par la crise sanitaire, rappelle l’unanimité qui avait surgi après l’assassinat à Charlie hebdo. Les « ceux-qui-ne-sont-pas-Charlie » d’aujourd’hui sont cloués au pilori. L’état d’urgence est vu comme une nécessité, il n’est pas discuté.

L’objectif est louable : il s’agit de protéger nos soignants. Pourtant, ils n’ont jamais été si peu protégés : il y a toujours un manque de masques, de gel hydroalcoolique, d’équipement.

A la suite des attentats du 13 novembre 2015, l’état d’urgence avait été déclaré. Il n’aura pas empêché l’attaque au camion à Nice le 14 juillet 2016, mais les dispositions de l’état d’urgence sont maintenant inscrites dans notre droit commun*. Malgré cela, nos forces de l’ordre ne sont pas en meilleure santé. Les atteintes au droit se sont multipliées, tout comme la réduction des libertés - toujours centrée sur quelques-uns-, et d’innombrables violences policières ont émaillé le début du quinquennat Macron

Le confinement est-il nécessaire ? Non, car aujourd’hui des mesures de distanciation sociale, des « mises en quarantaine » des foyers d’épidémie, des restrictions de déplacement, pourraient suffire. Il faut évidemment donner plus de moyens aux soignants, et les soutenir au maximum. Il faut permettre à celles et ceux qui se trouvent dans des zones faiblement touchées de venir en aide à leurs collègues surchargés.

Le confinement : une réponse politique plus que sanitaire

Ne nous trompons pas : dans les pays où il est appliqué, le confinement est une mesure politique plus que sanitaire, qui vise à répondre dans l’urgence à l’inquiétude de la population et à la pression du personnel hospitalier. La peur des soignants vis-à-vis de cette épidémie est réelle et légitime, mais elle ne doit pas faire perdre de vue l’intérêt général.

Cet abandon face aux demandes du pouvoir médical est malheureusement proportionnel à la déroute du gouvernement face à cette crise sanitaire et à son absence d’écoute les années précédentes.

Le Covid-19 met à mal nos systèmes politiques, nos systèmes de pensée. Il faut de toute urgence sortir de l’émotionnel en prenant le recul nécessaire et en retrouvant l’esprit critique indispensable à la survie démocratique.

De façon similaire à la Chine, le coronavirus révèle aujourd’hui la matrice autoritaire de l’État français, mais aussi la demande d’autorité de la population française. Ce qui est plus grave et n’augure rien de bon pour l’avenir.

 

* https://www.franceculture.fr/sciences/jean-gabriel-ganascia-la-france-va-t-elle-espionner-les-telephones-des-malades-du-coronavirus

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