Le Club Mediapart
Sabrina Kassa, Livia Garrigue, Guillaume Chaudet Foglia et Sarah Bosquet sont les responsables du Club Mediapart
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Billet de blog 18 févr. 2022

Le Club de Mediapart face à la désinformation professionnelle

Comment une campagne de déstabilisation menée par le pouvoir hongrois de Viktor Orbán contre ses opposants, via le quotidien « Magyar Nemzet », a-t-elle pu utiliser le Club de Mediapart, notre espace de libre expression ? Retour sur les règles régissant nos pratiques de modération.

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Sabrina Kassa, Livia Garrigue, Guillaume Chaudet Foglia et Sarah Bosquet sont les responsables du Club Mediapart
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Dans le Club, de nombreux comptes traitent d’enjeux géopolitiques ou d’actualité étrangère, parfois de manière très experte. Nous n’ignorons pas que certains contenus peuvent s’apparenter à de la propagande professionnelle et tâchons de vérifier leur conformité à la charte avec la même rigueur que pour l’ensemble des billets, en mobilisant toutes les sources qui nous sont accessibles. Mais la vérification de leur contenu est souvent ardue, nécessitant une connaissance approfondie du sujet et des subtilités politiques locales.

Jeudi 17 février, le blog de « l’experte en géopolitique » Samira Della a été une illustration des difficultés de notre travail, qui vise à préserver un espace de débats participatifs et démocratiques de qualité, en dépit de celles et ceux qui tentent de le pourrir.

Nous avions déjà constaté que l’activité de recherche de cette « blogueuse » était très peu visible en ligne (aucun CV, colloque ou affiliation à une université ou think tank), ce qui nous avait conduit à douter de la fiabilité de son identité. Mais le cadre juridique relatif à la confidentialité des données de nos abonné·es ne nous avait pas permis d’aller plus loin dans l’investigation.

Dans l’après-midi et la soirée du jeudi 17 février, nous avons reçu plusieurs alertes de journalistes spécialisés sur l’actualité hongroise, dont notre collaborateur Corentin Léotard (lire son article ici), concernant le billet intitulé « La WAN-IFRA révèle comment des intérêts privés font pression sur les médias » (en Hongrie). Nous l’avons aussitôt dépublié, considérant que, sans sources solides, plusieurs passages de ce billet s’apparentaient à des « propos injurieux, diffamatoires, portant atteinte à la vie privée, au droit à l’image, ou à la réputation et aux droits d’autrui ». D’autant qu’en cas de tromperie sur l’identité et la qualité de l’autrice, les conditions n’étaient pas réunies pour considérer que ces informations étaient fiables.

En février 2021, nous avions déjà dépublié deux billets de ce blog, ayant estimé qu’ils contrevenaient à notre Charte de participation. Aussitôt, son « autrice » avait été avertie que nous serions amené·es à suspendre ses droits participatifs, en cas de réitération. C’est chose faite depuis ce jour, et ce pour six mois.

À la suite du message que nous lui avons envoyé, jeudi 17 février, pour la tenir informée de la dépublication de son billet, « Samira Dellaa » s’est alors indignée des « méthodes » du Club, l’accusant de protéger « des organisations qui manipulent l’information », tout en le considérant comme « le média de référence en matière de journalisme ». Elle assurait aussi qu’elle disposait de sources permettant d’étayer son propos. Nous l’avons incitée à les communiquer aux journalistes enquêtant sur le sujet qui a motivé la publication de son texte. Pas de réponse depuis.

Un espace ouvert, pas chaotique

Au Club de Mediapart, comme dans le reste du journal (concernant les commentaires), la modération est assurée a posteriori des publications. Concrètement, cela signifie que chaque personne abonnée à Mediapart peut créer son blog et publier à son rythme des billets sans en référer à personne, dès lors qu’elle respecte le droit d’auteur, la législation en vigueur et la Charte de participation de Mediapart.

Cette charte, mise à jour en juillet 2021, est le fruit d’un long travail collectif du pôle « Communautés » de Mediapart, initié à la suite de nombreuses questions et demandes d’abonné·es. Elle marque une volonté de transparence sur les règles du jeu, accessibles à toutes et tous, et vise à préserver un cadre respectueux et inclusif. La charte proscrit notamment les propos injurieux, racistes, sexistes et discriminatoires, mais aussi les incitations à la haine, la réclame et la diffusion de fausses nouvelles.

L’équipe des salarié·es a accompagné la publication de cette nouvelle charte d’un manifeste qui, s’il ancre l’attachement de Mediapart aux principes de liberté d’expression et de pluralisme, rappelle aussi que la protection de cet espace, unique aujourd’hui dans le paysage médiatique français, repose sur la responsabilité individuelle de chacun·e de ses participant·es.

Les lecteurs et les lectrices peuvent signaler à l’équipe de modération les contenus (billets de blog ou commentaires) qui leur paraissent problématiques, via un bouton « alerter ». Cet outil nous permet d’identifier les textes dont nous allons vérifier en priorité la conformité à la charte. Nous les dépublions aussitôt que nous constatons qu’ils n’en respectent pas les règles. Chaque dépublication est ensuite signalée aux contributrices et contributeurs à l’origine des billets via la messagerie privée du Club.

Parce que l’erreur est humaine et que nous partons du principe que la plupart des contributions du Club sont de bonne foi, la modération des contenus n’implique pas automatiquement la suppression des comptes qui en sont à l’origine. Lorsque plusieurs contenus contrevenant à la charte sont publiés par un même auteur ou une même autrice, nous adressons à l’intéressé·e un message d’avertissement : en cas de réitération, l’équipe de la modération suspendra temporairement ses droits participatifs (celui de publier mais aussi de commenter les billets et articles du journal). Malgré cette sanction, l’abonnement au journal reste valide, et l’auteur ou l’autrice des billets peut continuer à consulter les contenus du Club.

Outre la réaction aux alertes, la modération implique un travail de veille rigoureux, continu et réactif. Vérifier le contenu d’un billet, le fact-checker en cas de doutes sur la fiabilité des informations qui y sont rapportées, nécessite le temps du travail journalistique. Croiser les sources, échanger avec le ou la signataire du billet. Cela implique aussi de lire l’ensemble des contenus publiés par les blogs repérés – quand certains ont déjà publié plusieurs centaines de billets, parfois d’une longueur importante. Les enquêtes déjà menées par nos confrères et consœurs journalistes, mais aussi par des internautes, peuvent alors s’avérer être une ressource précieuse.

Le cadre fixé par la charte, et ses limites

Ce travail de modération, s’il peut s’appuyer sur des principes solides et des procédures collectives, comporte aussi des limites. Étant donné le rythme de publication, l’ampleur de nos archives et les moyens dont nous disposons, il nous est difficile d’abord de prétendre à un contrôle exhaustif. Parce que le Club de Mediapart représente plus de deux mille blogs actifs et que plus de deux mille billets y sont publiés chaque mois1 - et surtout parce que la modération est elle aussi humaine, elle implique une priorisation dans le contrôle des textes publiés.

Par ailleurs, le cadre fixé par la charte, s’il empêche des pratiques de modération arbitraire, ne permet pas de couvrir l’ensemble des situations problématiques. Par exemple, si les contributeurs ou les contributrices sont incité·es à créer un blog à leur nom et à respecter un principe d’honnêteté quant à leur identité, rien n’interdit pour autant l’utilisation de pseudonymes. C’est même un principe que nous défendons, et qui permet à de nombreuses personnes de prendre la parole librement, sans craindre d’être exposé·e à des réactions irrespectueuses ou violentes.

En outre, le règlement RGPD nous empêche de consulter et d’utiliser les données personnelles de nos abonné·es. Nous ne devons les communiquer à la police et à la gendarmerie qu’en cas de réquisition judiciaire. Cette « faille » peut en effet permettre l’irruption dans le Club de personnes anonymes, uniquement motivées par la diffusion de fausses informations (parfois à des fins commerciales), la volonté de nuire à la réputation de tiers, d’organisations, ou à l’image du journal. Et depuis longtemps, nous ne pouvons que déplorer le contexte politique de polarisation, où notre équipe est régulièrement la cible d’attaques et de menaces, mais aussi la professionnalisation de militant·es d’extrême droite, qui utilisent sans vergogne la diffusion de fausses informations afin de capter les colères et d’élargir leur audience.

Il arrive aussi que des blogs soient créés sur la base d’identités factices. C’est vraisemblablement ce qui est arrivé avec le compte de « Samira Dellaa ». Cette personne, se présentant comme « experte en relations internationale et chercheuse émérite », a ouvert un blog dans le Club en février 2019. Au 18 février 2021, elle y avait publié 137 billets, traitant de sujets divers, allant du commentaire de l’actualité américaine, chinoise, congolaise, à l’analyse des vertus du bitcoin. Le caractère hétéroclite, instable et opaque de sa ligne éditoriale avait déjà attiré notre attention.

Pour rappel, l’objectif de la modération à Mediapart demeure le même : garder vivant l’esprit participatif et faire en sorte que le Club reste un espace de débat honnête, ouvert à des personnes différentes, à des opinions plurielles. Nous remercions une nouvelle fois nos abonné·es pour leur confiance et en appelons une fois de plus à leur vigilance.

1 Chiffres de juin 2019.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

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