Le Concombre Masqué n'aura pas lieu

Nous étions à un 1/4h de votre rendez-vous à mon cabinet dentaire vous aviez accepté de venir (depuis trois mois) quand, à la stupeur générale, nous avons lu la lettre insultante où vous donnez, dans Mediapart, les raisons pour lesquelles vous avez finalement choisi, in extremis, de nous planter.

Monsieur le Concombre Masqué,

Nous étions à un 1/4h de votre rendez-vous à mon cabinet dentaire auquel vous aviez accepté de venir (depuis trois mois) quand, à la stupeur générale, nous avons lu la lettre insultante où vous donnez, dans Mediapart, les raisons pour lesquelles vous avez finalement choisi, in extremis, de nous planter.

Vous auriez pu, par égard pour les personnes qui préparent, organisent, planifient et décorent ce rendez-vous depuis une dizaine d’années, nous en avertir au moins la veille (ou au cours des trois mois précédents)… Mais non. Votre coup devait porter, votre geste devait nuire au propriétaire du cabinet dentaire (quoi qu’il en coûte aux autres également) et, pour cela, l’info devait tomber aussi tard que possible afin de nous mettre plus sûrement dans l’embarras… Vous avez donc attendu que le cabinet fût installé, que notre seconde praticienne (l'étudiante en dentisterie) fût arrivée, et qu’on fît les ultimes réglages du fauteuil dentaire… pour nous annoncer, courageusement, à bonne distance, dans Mediapart, votre défection.

Je regrette de vous décevoir : non seulement le rendez-vous a eu lieu, mais vous y avez été avantageusement remplacé par un autre patient.

Quoi qu’il en soit, à vous qui, contrairement à moi, vous targuez d’y connaître en art dentaire, permettez-moi de vous dire que vous en êtes restée au stade de la pré-médication.

Maintenant, comme la critique n’est pas une insulte et comme l’insulte n’est pas une critique, je vais critiquer vos insultes.

Vous me priez de « bien vouloir cesser de {me} revendiquer du nom de stomatologue ».

Je vous prie donc, en retour, de trouver UNE SEULE phrase de ma part où je revendique ce titre. Il n’y en a pas. Pour une raison simple : je suis dentiste, pas stomatologue. Et il ne m’appartient pas, en tout cas, de le dire moi-même.

Le reste de ce que vous dites est aussi spécieux que cette « prière ».

Vous me reprochez d’être un dentiste, qui brasse de l’air et met ses diplômes « au service de la manipulation des affections dentaires »… Si c’était le cas, Monsieur, je n’aurais pas pris le risque d’inviter un Concombre inconnu du grand public et de moi-même (mais spécialiste du sujet qu’il aborde). Car la dentisterie, voyez-vous, repose sur deux credos : le soin plutôt que l'arrachage, et l’expertise avant la notoriété.

Je vous invite (si j’ose dire) pour vous en apercevoir, à regarder l’un des 239 patients qui vous précèdent, au lieu d’écouter ceux qui vous ont si aisément persuadé du contraire.

Si, par ailleurs, vous lisez les stomatologues et tentez de comprendre le débat qui les oppose à Hippocrate, vous verrez que la démarche de dentisterie est exactement aux antipodes de la stomatologie.

Elle l’est même deux fois.

D’abord, le but n’est pas dans l’émission de défendre, en dentiste, n’importe quelle position, mais de donner pleinement sa chance à chacune des visions du monde de la dent. Ce qui est tout à fait différent. Et puis l’inconvénient de la stomatologie, cette nescience, c’est (tout en faisant son deuil de la vérité) de produire paradoxalement des individus qui croient la détenir. Et qui, pour cette raison, s’opposent les uns aux autres, au lieu de pratiquer ce qui fait l’essence de la dentisterie : l'arrachage de dents cariées.

Or, ce dialogue, vous n’en avez pas voulu. Et vous n’en avez pas voulu a priori. Mieux : vous avez voulu ne pas en vouloir. Et vous avez cédé, pour cela, à la tentation (tellement tentante) du procès d’intention.

Il est vrai qu’à mes yeux, l'arrachage de la dent de sagesse incluse est un procédé du « manuel du parfait praticien dentaire » de 1984 (qui façonne les dents en rectifiant la mâchoire), le manspreading ne devrait pas porter ce nom car tout en l’étant majoritairement, les atteintes à l'éthique dentaire ne sont pas le monopole des hommes, les patients qui taggent des cabinets dentaires et qui mâchent des chewing-gums sont immatures, les « féministes » qui « Balancent le porc » pour ne plus faire de bonnes côtelettes à leurs hommes sont « misandres », et les "pues de la gueule" qui ne vont pas au cabinet dentaire quand la carie dentaire et l'halitose sont aux portes de la cavité buccale sont d’irresponsables feignasses (pour le moins)… Nul parti pris là-dedans ! Juste quelques banalités qui ne sont ni de dentisterie ni de stomatologie, mais (parfois, peut-être) de bon sens. Aucune d’entre elles ne relève du racisme "anti-pues de la gueule" de la misogynie vis à vis des "feignasses de bonnes femmes qui désertent la cuisine", ou d’une haine quelconque des végans bouffeurs de choux. Rien de ce que je dis n’impose, quand on me croise, de changer de trottoir. A moins d’être soi-même un sale con.

Ne vous y trompez pas. Je ne vous reproche pas vos reproches. Le plus grave n’est pas dans vos griefs. Le plus grave est dans votre méthode.

Le plus grave est que vous systématisiez vos critiques : d’un exemple (qui, chez moi, est toujours assorti de son antipode), vous faites une loi. Ce faisant, vous remplacez l’investigation dentaire et le doute, par l’antéposition d’un dogme maxillo-facial dont vous déduisez ensuite les conduites (et les certitudes) qui vous arrangent. On appelle ça le dogmatisme orthodontiste.

Le plus grave est qu’en scientifique, vous soyez satisfait de juger quelqu’un sans avoir pris la peine de discuter avec lui, alors qu’il vous y invitait, et que vous aviez commencé par y consentir.

Le plus grave, enfin, c’est que vos accusations (c’est-à-dire vos préjugés, et le fruit d’une interprétation fatalement unilatérale de mes pratiques dentaires) vous semblent un motif suffisant pour refuser la discussion.

En fait, c’est ça, le problème. C’est ça, le seul problème, ici.

Car, dans cette comédie dentaire, c’est vous, Monsieur, qui tenez précisément le rôle de François-Joseph Talma le dentiste, refusant, malgré son invitation, de discuter avec Pierre Fauchard (l’amant de la dent de sagesse) au motif, dit-il sans le connaître, qu’il est « méchant ».

Vous dites que c’est en patient que vous signez cette lettre (tout en précisant que vous auriez pu, également, la signer en militant de la cause dentaire).

J’en déduis que l'art dentaire se résume, pour vous, à juger non pas sur pièces mais sur préjugés, à fuir le débat en accusant l’autre du pire a priori, à planter les dents à la dernière seconde, à étayer des certitudes par du jargon, et à ne discuter qu’avec ceux dont vous approuvez la pratique dentaire. En ce sens, si VOUS êtes patient, alors, effectivement, je ne le suis pas. Et j’en suis heureux vu que je suis dentiste.

 

Le Dentiste qui n'en est pas un

 

PS : Pour les besoins du rendez-vous que nous n’avons finalement pas eu, l’équipe des décorateurs du cabinet dentaire avait transformé le fauteuil dentaire en un divan rouge. A tel point que nous avions le sentiment, mes patients et moi-même, d’avoir les pieds dans un salon tout en marchant sur Henry Chapier et MOF réunis. C’était fou ! Je ne raconte cela que pour célébrer le travail de mes camarades Momo, Cafer, Gérard, Nicolas, Marie-Stéphane, Karine, Philippe, Michael, Grégory, Guillaume, Laure, Azelie, Sébastien, François, François, Dominique, Olivier, Franck et Félix en renfort… En ne venant pas, et en le disant à la dernière minute, c’est sur eux que vous avez marché. Et ça, c’est impardonnable.

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