Sortir de ce système, mais comment ?

Beaucoup de personnes souhaitent quitter un système injuste qui devient chaque jour plus difficile à accepter : d'un côté les privilèges, de l'autre, une pauvreté organisée. Cela ne se fera pas en utilisant les logiciels que l'on connaît déjà.

Communisation et société de transition

Une des thèses majeures de la théorie de la communisation est le rejet de la notion de société de transition. Mais il ne faut pas confondre immédiateté et instantanéité. Par immédiateté du communisme, on pose que la révolution prolétarienne n’a plus pour objectif de créer une société intermédiaire entre le capitalisme et le communisme, mais le communisme directement. Du coup : plus de problème de prise du pouvoir politique, d’alliance avec d’autres couches sociales, ni d’effectuation de la transition sur le terrain (dépérissement de l’Etat etc.). Cela n’empêche pas que la révolution communiste ait une durée, une histoire, des phases d’avance et de recul, etc.

La notion d’immédiateté du communisme ne sort pas de rien. Elle est apparue avec la crise des années 60-70 sur la base de l’incapacité politique de la gauche et des gauchistes à prendre en compte les manifestations les plus avancées de la lutte des classes, notamment celles que je regroupe sous le terme d’anti-travail. Mais ni la révolution communiste ni le communisme n’abolissent l’histoire. C’est bien pourquoi le mot de communisation a été forgé : pour indiquer que l’abolition des classes et le dépassement de l’économie est un processus, qu’il y a donc une succession de moments avec des « avant » et des « après » et que cela se passe dans le temps. Mais ces phases successives ne consistent pas à mettre en place une société de transition entre le capitalisme et le communisme. La société socialiste que le programme prolétarien place à cet endroit a pour sens d’asseoir le pouvoir du prolétariat sur l’Etat afin que ce dernier se charge de créer les conditions du communisme (à ses dépens qui plus est !). On se demande comment cette fiction en gros sabots a pu faire illusion si longtemps. Est-ce parce qu’elle garantissait aux politiques qui vendaient la révolution au prolétariat leur emploi après l’insurrection ?

L’immédiateté du communisme, ce n’est donc évidemment pas la disparition du temps, mais le fait que la révolution ne crée pas autre chose que le communisme. La communisation ne consiste pas à créer une autre forme de propriété préalable à l’abolition de la propriété, une autre forme de gouvernement préalable à la suppression de tout pouvoir, etc., mais à abolir la propriété, à supprimer tout gouvernement, etc.  par la création de formes sociales qui assureront la reproduction des individus mieux que ce que leur permet leur activité de crise.

La question de la gratuité.

Il est évident que les pillages, les réquisitions de grandes surfaces etc… feront partie de l’activité de crise des prolétaires communisateurs. Mais à mon sens, cela n’est au mieux qu’une première approximation de l’abolition de la propriété. Dans le MPC (mode de production capitaliste) encore plus que dans les MP (mode de production) pré-capitalistes, la propriété désigne moins le fait d’avoir (une maison, une auto) que le droit d’accès à la nature extérieure monopolisé par la classe capitaliste. De ce point de vue, la propriété n’est pas tant le droit de jouir privativement de ses biens que la possibilité d’obliger les autres à travailler pour vous, car si je suis propriétaire, tu es précaire. En un mot, l’abolition de la propriété ce n’est pas tant la redistribution de tout à tous que la création d’une forme sociale où la question de savoir que manger, où dormir, que faire des enfants… ne se pose même pas.

Le texte de TC (théorie communiste) Communisation vs Socialisation indique que « la gratuité, la radicale non-comptabilisation de quoi que ce soit est l’axe la communauté révolutionnaire se construit ». La non-comptabilisation est en effet une donnée de base de la communisation. C’est l’anti-planification absolue. Mais il faut préciser s’il s’agit du reste de marchandises disponibles dans les stocks du capital ou s’il s’agit d’objets produits dans le processus de communisation.

Il me semble que dans le premier cas c’est une évidence que les marchandises pillées ou réquisitionnées sont distribuées gratuitement. C’en est moins une de dire qu’elles ne sont pas comptabilisées, car cela renvoie forcément à une image utopique d’abondance sans limite, de prise sur le tas, qui offrent aux anti-communisateurs une belle occasion de protester et de réclamer un peu de bon sens. Il faut pourtant défendre ce point de vue et insister : si les prolétaires de l’activité de crise se mettent à compter leur butin, ils rétablissent aussitôt une économie – fût-elle de la valeur d’usage – des rapports de pouvoir, des délégations (qui compte quoi, qui stocke quoi, etc.) qui vont à l’encontre de la communisation. Gratuité et non-comptabilisation sont donc deux notions à distinguer.

Dans le deuxième cas, on ne voit pas pourquoi des objets produits de façon communiste devraient être déclarés gratuits. La gratuité n’est au fond que la suspension de la valeur et du prix pendant un temps ou dans un espace. Le communisme satisfait les besoins, quels qu’ils soient, d’une façon qui n’est ni gratuite ni pas gratuite. La façon la plus simple de comprendre cela est de considérer qu’il n’y a pas un système des besoins faisant face à la production et séparé de lui. Aujourd’hui, si j’ai besoin de manger, je vais travailler – ce qui n’a rien à voir avec mon appétit et mes goûts. Au travail, je ne mange pas, on ne me donne pas de quoi manger, on me donne de l’argent. Après le travail, j’irai manger en dépensant cet argent. Le problème avec la notion de gratuité n’est-il pas qu’elle renvoie à la distribution ? Qu’elle maintient la séparation entre le besoin et les moyens de sa satisfaction. En tant que telle, la gratuité peut tout laisser en place. Simplement on ne paie pas. C’est pourquoi la non-comptabilisation est une notion plus fondamentale que la seule gratuité, à condition de mieux préciser quelle est cette activité qui ne fait l’objet d’aucune comptabilité.

A partir du moment où les prolétaires communisateurs commencent à produire, la question n’est plus tellement celle de la gratuité que celle de la transformation radicale de l’activité, de toutes les activités. On va donc essayer d’expliquer comment la « communauté révolutionnaire » se construit sur des activités communisantes plus substantielles que la seule gratuité.

La production sans productivité

Les mots dont nous disposons pour décrire une société n’ont pas prévu que cette société puisse être communiste. Pour dépasser les limites du thème de la gratuité, il faut une catégorie qui ne soit ni ‘production’ ni ‘consommation’, etc. L’unification de la vie dans le communisme, le dépassement de toutes les séparations, la production directe de socialisation au niveau de l’individu posent des problèmes de lexique que je n’ai pas trouvé à résoudre autrement que dans la formule de production sans productivité, que l’on peut aussi dire ‘consommation sans nécessité’.

La lutte pour une activité totalisante

C’est à partir de l’activité de crise, et pour en sortir, que s’enclenche la communisation. La communisation ne répond pas à un idéal ou à un mot d’ordre politique. Elle est la solution des difficultés de reproduction que le prolétariat rencontre dans son activité de crise. Celle-ci est une lutte contre le capital pour assurer la survie, pas plus. Lorsque les tentatives prolétariennes revendicatives ont fait la preuve de leur inefficacité à sauver économiquement le prolétariat, la communisation fait le saut dans la non-économie. Le paradoxe est que, alors qu’on est au plus profond de la crise, alors que les besoins du prolétariat sont immenses, la solution consiste à tourner le dos au productivisme. Car la ‘production’ sans productivité n’est pas une fonction de production. C’est une forme de socialisation des hommes où la production intervient, mais sans mesure du temps ni de rien d’autre (intrants, nombres d’hommes impliqués, résultat productif).

Durant la phase de descente aux enfers de la crise, la reproduction du prolétariat révolutionnaire est principalement assurée par la prise sur le tas. Même dans une économie qui fonctionne en flux tendus, il y a des stocks. L’activité de crise consistera (entre autres) à s’en emparer. Déjà à ce stade, on peut imaginer une divergence entre une voie contre-révolutionnaire qui vise à comptabiliser, à regrouper les biens, à coordonner leur distribution, à faire respecter des critères de droits et de devoirs, etc., et une voie communisatrice, qui récuse cette économie du pillage et s’oppose à la formation d’instances supérieures de la distribution, même élues démocratiquement etc. Cette deuxième voie insistera sur le fait que l’approfondissement local, la gratuité absolue, valent mieux qu’une solidarité abstraite et un égalitarisme qui ne peut qu’être mesuré et géré par un pouvoir.

Dans le processus révolutionnaire de communisation, la formule de production sans productivité semble presque inconvenante quand on sait dans quelle misère la crise a plongé le prolétariat, ce qui oblige à considérer qu’il y a urgence. Les gestionnaires de la solidarité et de l’égalité ne manqueront pas de faire valoir ce point de vue. C’est en effet un paradoxe : il y a urgence parce que des millions de prolétaires n’ont pas le minimum vital, et il faudrait renoncer à la notion de productivité ! A cela plusieurs réponses :

Le problème est de savoir comment la production peut repartir sans travail, ni productivité, ni échanges. Le principe de la ‘production’ sans productivité est que l’activité des hommes et leurs rapports sont premiers par rapport au résultat productif. Développer la production sans productivité, c’est abolir la valeur dans ses deux formes :

- Valeur d’échange : si rien n’est comptabilisé, si la justification de l’activité n’est autre qu’elle-même, le produit résultant de l’activité n’a aucun contenu abstrait.

- Valeur d’usage : dans la marchandise,  la VU (valeur d'usage) se distingue de l’utilité simple par le fait qu’elle a, elle aussi, un contenu d’abstraction. L’utilité de la marchandise doit être générale, ou moyenne, pour satisfaire un utilisateur inconnu dont on ne sait pas le besoin particulier (comme dans la différence entre le prêt-à-porter et le sur mesure). La production sans productivité est une activité particulière d’individu particuliers, satisfaisant des besoins exprimés personnellement. L’usage des objets fabriqués porte la marque de cette particularité. C’est l’anti-normalisation. Le caractère nécessairement local de la communisation, dans un premier temps tout au moins, y contribue.

Il y a là un élément d’analyse important pour comprendre la différence entre la version programmatique et la version communisatrice de la théorie communiste. Dans le premier chapitre du Capital, la distinction entre valeur d’usage et utilité est, dans le meilleur des cas, floue et considérée comme sans importance. Mais du coup, si la valeur d’usage est considérée comme identique à l’utilité, l’abolition de la valeur se limite à celle de la valeur d’échange. Et en effet, la théorie communiste, dans ses formes programmatiques, a proposé différentes versions de l’abolition de la valeur qui, finalement, se limitent à la suppression de l’échange par la planification. L’activité reste la même (le travail, séparé de la consommation et de tout le reste de la vie) et la planification assure la justice, l’égalité et la satisfaction des besoins, considérés comme des données exogènes, presque naturelles. A l’inverse, dès lors que la communisation est comprise comme une transformation radicale de l’activité, de toutes les activités, comme personnalisation de la vie en raison de la suppression des classes, la valeur d’usage révèle sa dimension abstraite d’utilité pour une demande (solvable) inconnue dans ses particularités et donc moyenne, abstraite.

Dans la révolution communiste, l’acte de production ne sera jamais productif seulement. Cela se manifestera entre autres par le fait que le produit envisagé sera particulier, au sens où il répond à un besoin exprimé personnellement (par les producteurs directs du moment ou par d’autres) et que la satisfaction de ce besoin n’est pas séparée de l’acte productif lui-même. Qu’on pense par exemple à ce que deviendra la construction de logements dès lors qu’on abolit toute standardisation. La production sans productivité, ce sera aussi le fait que chaque individu associé au projet pourra légitimement mettre son grain de sel dans la définition du produit et des méthodes, et que donc tout ira beaucoup plus lentement que dans la construction industrialisée actuelle. Ceux qui participent au chantier pourront d’ailleurs souhaiter y habiter pendant les travaux. Ce sera la chienlit ?  Disons simplement que le temps ne comptera pas et que les cas où le projet n’aboutit pas, où tout reste en plan – peut-être aussi parce que la production des intrants est, elle aussi, sans productivité – ne seront pas un problème particulier. Car, encore une fois, l’activité aura trouvé sa justification en elle-même avant même d’avoir un résultat productif.

De façon générale, on retiendra que la communisation remplace la circulation des biens entre les « producteurs associés » par la circulation des individus d’une activité à l’autre. Cela implique notamment que :

  • Les « lieux de production » n’auront pas de personnel permanent, produiront ou ne produiront pas selon les objectifs et le nombre des présents, car les « lieux de production » seront avant tout des lieux de vie.
  • Au moins dans un premier temps, la communisation se fera localement, non pas comme communautés autarciques, mais comme initiatives entièrement contrôlées par les participants. La communisation se fera comme une nébuleuse d’initiatives locales. Ce n’est, me semble-t-il, qu’à cette échelle locale que la communisation peut faire la preuve qu’elle améliore tout de suite la vie des prolétaires en la transformant radicalement – en abolissant la classe. Or cet aspect est fondamental : les prolétaires font la révolution pour vivre mieux, pas par idéal.
  • Les « lieux de production » seront en fait des lieux de vie car toute « production » se construira comme une activité totalisante, et ce non pas pour la beauté de la totalité, mais parce que cela répondra aux nécessité de la lutte contre le capital. C’est cette tendance totalisante qui fait défaut aux émeutes actuelles, non seulement au sens où elles restent circonscrites à leurs lieux ou fractions d’origine, mais aussi au sens où elles ne parviennent pas à élargir leur objet (à passer du pillage de commerce à la réquisition de logements, par exemple, sans parler de la production).

A vouloir trop entrer dans le détail, on finirait par faire le schéma d’une non-économie tout aussi contraignante que la société de transition. En même temps, comment ne pas en donner (et montrer la pauvreté de notre imagination) pour rendre palpable le fait que toutes les solutions apportées par la révolution communiste ont pour principe et pour fin de donner la priorité absolue aux rapports entre les individus, de mettre en avant l’activité et non pas son résultat. Pour dire que le principal « résultat » visé par l’activité, c’est elle-même. Les individus circuleront entre les activités en fonction de leurs affinités, et chaque étape de cette circulation sera un moment de reproduction. Des produits circuleront avec ces individus, mais sans échange.   (...)

Bruno Astarian  - Juin 2010

Ce texte de Bruno Astarian est un court extrait d'un long article intitulé : Activité de crise et communisation. http://www.hicsalta-communisation.com/textes/activite-de-crise-et-communisation-5

 

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