Réfléchir à la nécessité du travail, entre chômage et "bullshit job"

En ces temps de crise, de chômage de masse et de travail souffrant, nous continuons tous à défendre le droit au travail. Mais s'il ne fallait pas payer pour vivre, irions-nous tous les matins au travail ? La centralité du travail repose sur le problème de l'argent. Travail et capitalisme sont intimement liés. Ne pas remettre en cause le travail, c'est maintenir le système capitaliste.

Le texte suivant est extrait de : 

Ne travaillez jamais 
La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord
par Alastair Hemmens
Préface d’Anselm Jappe
Editions Crise & Critique  16€ - 326 pages     ISBN : 978-2-490831-01-2

J'ai déjà proposé cet article mais devant sa longueur et peut-être son côté ardu pour certains lecteurs, j'en ai pris quelques extraits (avec des passages que j'ai souligné en gras) qui permettent de poser le cadre du débat. Le travail représente un des derniers sujets tabous du capitalisme. Car le capitalisme repose sur le bénéfice soutiré par le travail abstrait (ce qu'on appelle l'exploitation du travailleur). 

Il parait impensable que la gauche depuis plus d'un siècle défende le travail, alors que c'est l'outil d'oppression qui fonde l'asservissement des salariés. Ce livre montre que quelques penseurs français ont compris très tôt l'enjeu du travail dans le capitalisme. Les textes qui ont fondé leur critique se révèlent toujours d'actualité dans un monde où l'émancipation promise par le progrès des techniques n'a pas libéré l'homme des tâches difficiles et que ce dernier est soumis de façon de plus en plus terrible au dyptique : chômage / travail souffrant.

Bonne lecture !

http://www.palim-psao.fr/2019/06/theorie-marxienne-et-critique-du-travail-par-alastair-hemmens-bonnes-feuilles-de-l-ouvrage-ne-travaillez-jamais.la-criti-8

" Le fait que les critiques du travail en théorie et en pratique rencontrent encore aujourd’hui beaucoup de résistance n’est pas surprenant. Le consensus politique, depuis au moins le XIXe siècle, est que le travail est à la fois une nécessité naturelle et, excepté l’exploitation du moins, un bien social. Nombreux sont ceux qui considèrent le travail comme la pierre angulaire de toute société humaine et la caractéristique même qui définit l’être humain. L’identification de l’humanité à l’homo faber, ou l’« homme qui fabrique », un être qui se construit consciemment et construit le monde qui l’entoure au cours du processus de production, est à la base de presque toutes les formes de pensée sociale moderne. (...). La plupart des individus contemporains, dès leur naissance, voient leur enfance sacrifiée et sont entraînés à la concurrence sur le marché du travail et, s’ils font partie des « heureux gagnants », à l’âge adulte ils passeront leur vie principalement dans une usine, dans un magasin ou dans un bureau. (...) La théorie politique et sociale s’est donc tournée, non pas tant vers l’analyse critique du travail en tant que tel, mais vers la meilleure façon de gérer le travail et de distribuer ses fruits pour le plus grand bénéfice social. 

Comme le note Anselm Jappe, même les branches les plus libertaires du gauchisme, telles que l’anarcho-syndicalisme, ne sont pas complètement à l’abri de ce fanatisme, comme sa célébration de l’industrie le montre. Cette religion de la production a bien sûr atteint son terrible apogée dans les goulags soviétiques et dans les « usines négatives » des camps de concentration nazis, où, comme les situationnistes l’ont déjà souligné, le panneau au-dessus des portes indiquait « le travail, c’est la liberté ».(...) Le capitalisme contemporain, comme l’atteste même le plus bref regard sur les journaux d’aujourd’hui, est tout à fait capable d’exiger les sacrifices les plus extrêmes du dieu travail sans l’intervention de l’État. (...) La fréquentation du temple du travail n’est pas moins obligatoire dans le monde actuel des « démocraties et marchés libres » occidentaux, où nous sommes censés être reconnus uniquement en tant que citoyens consommateurs. Comme l’atteste la double pensée orwellienne des politiciens de gauche d’aujourd’hui, le langage est seulement devenu plus insidieux. Il n’existe plus de « classe ouvrière », mais uniquement des « travailleurs » et des « familles de travailleurs ». Il n’y a pas de « chômeurs », il n’y a que des « demandeurs d’emploi ». Comme l’a dit un jour très sérieusement le social-démocrate allemand Friedrich Ebert (1871-1925), « le socialisme signifie surtout travailler beaucoup ».

Certains signes indiquent toutefois que le consensus social qui entoure le travail depuis plusieurs siècles est en décomposition. Bien qu’il y ait toujours eu des foyers de résistance et d’opposition au travail, car heureusement le capitalisme ne peut jamais se développer uniformément partout et à tout moment, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, même dans les pays capitalistes les plus développés, semble être quelque chose de beaucoup plus généralisé, à mesure qu’une forme de désespoir s’installe. Le tollé suscité en France par la « Loi travail », qui a vu un gouvernement socialiste chercher à renverser certaines des maigres protections accordées aux travailleurs, a conduit à d’énormes protestations avec des manifestants qui défilaient dans les rues en tenant des pancartes indiquant « Le travail tue » et, dans une référence à Debord, « Ne travaillez jamais ». On peut également penser au succès habituel en France de livres, tels que Bonjour Paresse : De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise (2004) de Corinne Maier, qui suggère des moyens de résister à la discipline d’entreprise dans le monde du travail moderne ; ou de documentaires tels que Attention Danger Travail (2003) de Pierre Carles qui suit le mouvement des « demandeurs d’emploi » français affirmant fièrement, d’une manière véritablement courageuse dans le contexte de la « société du travail », qu’ils veulent simplement être livrés à eux-mêmes et profiter de leur vie en vivant du chômage sans avoir à chercher du travail qui n’existe pas ou qui, dans les conditions imposées, ne vaut guère la peine d’être accompli.

En effet, où que le regard se porte, on trouve de plus en plus de propositions émanant de toutes les couches de la société, même des écoles de management, pour traiter du « problème du travail » : des appels bien intentionnés en faveur d’un revenu de base, pour la « décroissance », pour un « salaire au travail ménager », ainsi que des arguments en faveur d’un meilleur équilibre travail-vie, d’une économie verte et du même refrain chanté depuis le début de la révolution industrielle : l’espérance que la technologie nous libérera enfin de la « nécessité naturelle » du travail à travers l’automatisation. (...) Il n’est pas du tout surprenant que des auteurs britanniques et américains se tournent vers la France, car ils partagent l’histoire commune consistant à projeter sur les Français soit la qualité de la paresse, soit celle d’accorder une plus grande valeur culturelle à la vie en dehors du travail, selon le point de vue de chacun. Bien que de telles projections aient pu avoir une certaine forme de vérité dans le passé comme conséquence historique d’un développement industriel inégal (étant entendu que la paresse, si elle signifie résistance au processus de travail moderne, ne peut être qu’une bonne chose), on peut difficilement dire que la société française de l’après-guerre se caractérise par cette situation, même si quelques travailleurs français conservent la dignité de ne pas manger à la hâte un sandwich à leur bureau lors du déjeuner tout en continuant à bénéficier de certains avantages sociaux refusés à leurs homologues britanniques et américain.

Ces récents développements sont avant tout une réaction à la crise financière mondiale de 2008, qui n’était en soi qu’un épiphénomène à la surface de la crise structurelle plus profonde que connaît le capitalisme depuis la fin du boom de l’après-guerre au début des années 1970. Bien que de nombreux économistes bien rémunérés continuent de promettre la prospérité future, il est devenu de plus en plus difficile, même pour le plus zélateur des observateurs, de faire abstraction de l’absurdité manifeste de la juxtaposition de l’immense capacité de production de la société et de la réalité du chômage de masse, du sous-emploi, de la pauvreté au travail, de la précarité et des réductions des subventions incessantes dans les arts, l’éducation et les services sociaux. Les chiffres officiels du chômage dans de nombreux pays occidentaux aujourd’hui auraient même incité tout gouvernement de l’après-guerre à démissionner dans l’embarras. 

Conjointement, on se rend compte, même dans les échelons supérieurs du pouvoir, que nous ne pouvons pas continuer à agir ainsi, si nous voulons que la planète continue d’être un habitat viable. Les principaux journaux au Royaume-Uni et en France invoquent même la pléthore de bullshit jobs, ou de « boulots de con », tels que les nomme, dans une sorte de tautologie, David Graeber. Et il existe un véritable sentiment de déclin de la « société de travail » alors que les conditions d’hyper concurrence poussent les gouvernements nationaux successifs à imposer des conditions de travail encore plus dures à une époque qui, selon les promesses faites à la génération du baby-boom, était censée être dominée par la recherche des loisirs. En bref, tout porte à croire que les mouvements sociaux, pour être efficaces, sont de plus en plus obligés de s’attaquer de front au culte du travail. C’est pourquoi la critique française du travail est plus pertinente que jamais."

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