Mort à la démocratie

« Mort à la démocratie ! » : Comment questionner un tabou ? La démocratie, comme le capitalisme est devenue l’horizon indépassable de notre époque.

Voici un article de Léon de Mattis paru dans le site palim psao : http://www.palim-psao.fr/2014/12/pourquoi-la-politique-les-elections-l-etat-et-la-democratie-ne-seront-jamais-une-solution-dossier.html

Cet auteur possède également un blog : http://www.leondemattis.net/

Je me suis contenté de souligner en gras et en rouge ce qui me semblait important.


Mort à la démocratie

Extrait du livre de Léon de Mattis, Mort à la démocratie, Altiplano, 2007 : 

« Mort à la démocratie ! » : ce slogan, tagué sur les murs de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris durant le mouvement contre le CPE, a été pris par la majorité des médias comme la preuve de la folie irresponsable de ceux qui occupaient les lieux. C’était toucher là à un tabou. La démocratie, comme le capitalisme d’ailleurs, est devenue l’horizon indépassable de notre époque. Tout discours qui tendrait à la remettre en cause est disqualifié d’avance : on ne veut tout simplement même plus l’entendre.
La démocratie, pourtant, a surtout fait jusqu’à présent la preuve de son échec. Le monde qu’elle domine est toujours un monde de soumission, de privations et de pauvreté. Le droit de vote est censé assumer à lui seul l’expression de la volonté populaire : mais croit-on encore que quoi que ce soit puisse changer grâce à des élections ?

Le vote n’est pas une manière de s’exprimer. Le vote n’est pas une manière de donner son opinion. Le vote est, par excellence, le moyen de faire fermer sa gueule à ceux qui ont des choses à dire. C’est même l’argument le plus commun de ceux qui veulent que surtout rien de change. Cette loi a été votée. Ce gouvernement a été élu. Cette injustice est légale, légitime, votée, souveraine. Si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à voter contre. Aux prochaines élections. Dans deux ans, trois ans, cinq ans. En attendant, il est illégal et illégitime de s’opposer à l’expulsion d’un sans-papiers : la « majorité » est pour qu’il s’en aille. Il est illégal et illégitime d’occuper un logement vide : la « majorité » est pour le respect du droit de propriété. Il est illégal et illégitime de bloquer une usine, une fac, un moyen de transport : la « majorité » est pour le respect du droit à travailler.

Ainsi donc, on ne devrait pas faire la grève, on ne devrait pas crier devant l’injustice, on ne devrait pas se révolter parce qu’ainsi on s’opposerait à la volonté du peuple et à la souveraineté démocratique.

Il faut donc être clair : cette majorité qui se serait affirmée dans les élections n’a en réalité jamais eu droit à la parole. On ne lui a pas laissé le choix d’avoir le choix. Chaque citoyen isolé et coupé quotidiennement de tous les choix possibles sur la direction de sa vie s’est vu accorder un dimanche, tous les deux ou trois ans, la possibilité de sélectionner un bout de papier et de le glisser dans une enveloppe : et ce serait le résultat de ce non-événement qui devrait nous interdire dans l’intervalle entre deux élections, c’est-à-dire tout le temps ou presque, de se révolter contre l’injustice ?

Ceux-là mêmes qui veulent nous interdire d’agir au nom du résultat de ces élections ne représentent rien ni personne, si ce n’est le pouvoir que l’État leur attribue dans l’intérêt de sa conservation. Quel rapport pourrait-il y avoir entre nous et eux ? Avec leur appétit des symboles puérils du pouvoir, leurs « Monsieur le Ministre », leurs voitures de fonction avec gyrophares, leurs glorioles de politiciens ? Aucun d’entre eux ne pense ou ne vit comme le commun des mortels, ne serait-ce que parce que pour réellement oser se prétendre le « représentant » du peuple, il faut déjà se considérer comme quelqu’un « d’exceptionnel », investi d’une « mission », bref il faut déjà avoir de soi-même et des autres une vision singulièrement déformée.

L’idée même de « représentation » est une escroquerie faramineuse. Personne ne peut représenter personne. Si quelqu’un parle à ma place, c’est qu’il m’a confisqué la parole. Le « responsable », comme le « porte-parole », n’ont pas lieu d’être. Tout le monde à une capacité égale à s’exprimer et personne n’a la légitimité pour discourir tandis que d’autres devraient se taire.

L’idéologie de la représentation vient tout droit de l’Ancien Régime. Elle est celle des Cours souveraines, des états et des corps intermédiaires, tous ces organismes qui exprimaient la montée en puissance de la bourgeoisie et de la noblesse de robe et qui cherchaient par ce biais à accroître leur puissance face au pouvoir royal. L’association de la représentation et de l’élection, qui nous paraît à présent si évidente, est récente : l’idéologie de la représentation l’a précédée. Avant d’être des représentants élus, les représentants étaient les représentants « naturels » d’un corps social conçu comme un tout organique.

Pour l’idéologie de la représentation, l’élu n’est pas un magistrat au service de ceux qui l’ont élu : il se substitue à ceux qui l’ont élu. L’Assemblée nationale, par exemple, devient le peuple et se trouve investie de toutes ses prérogatives à la place de celui-ci. C’est pour cette raison que les adeptes du parlementarisme récusent le mandat impératif, c’est-à-dire l’obligation, pour l’élu, de respecter les engagements qu’il a pris devant ses électeurs. Ce n’est en effet pas le programme qui a été élu, c’est l’homme : une fois ce lien mystique créé entre les électeurs et lui par le vote, lien qui était créé auparavant par l’idée d’une juste prééminence des élites, l’élu les remplace absolument.

L’Assemblée se voit alors accorder la légitimité nécessaire pour adopter des lois qui déplaisent pourtant visiblement à la majorité des citoyens du pays. L’image l’a emporté sur ce qu’elle est supposée représenter.

 

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