LE SYMPTÔME MACRON

Entendu dans C dans l'air, l’après-midi d’un jour qui importe peu, au sujet de Macron : « La France est-elle prête à un tel changement ? ».

Si des personnes peuvent imaginer qu'un pantin insignifiant comme Macron peut peser sur le destin et l'évolution de la France, qui est, qu’on le déplore ou non, un État d'envergure internationale, c'est que notre époque est vraiment marquée du sceau de la médiocrité, de l'émergence et de l'affirmation d'une misère intellectuelle entretenue par l'incompétence et la veulerie d'une classe politique grotesquement pleutre et dénuée de toute dimension visionnaire. C'est la victoire de la France d'Hanouna et de Matt Pokora, des Grandes gueules de RMC et de l'opinion des micro-trottoirs. La nuisance Hanouna n’a pas besoin d’être décrite plus avant, mais, à titre d’illustration, voici quelques phrases dont M. Pokora est l’auteur, dans une émission le mettant en scène lors d’un périple aventureux au Sri Lanka, à une heure de grande écoute, ce qui indique la confiance de la chaîne quant à l’audience : « C’est tellement extraordinaire que ça remet les choses à leur place dans la tête, toi et toi-même et ta façon d’avancer », ou bien « C’est pas du kif d’avoir envie de vomir, je prends zéro plaisir ». Cette vitrine du vide et de la néantisation de l’expression n’est que le versant récréatif d’un phénomène plus sinueux, à savoir Les Grandes gueules diffusées à la radio et à la télévision, dans laquelle des « vrais gens », de gauche ou de droite, représentatifs du « peuple » commentent l’actualité : un fromager des Deux-Sèvres, une commerçante de Paris, un avocat, un éducateur… Le format de l’émission invite aux analyses lapidaires, idéologiquement orientées, subjectives, se faisant le relais de l’opinion, réelle ou supposée, matérialisée par les interventions téléphoniques sporadiques d’autres « vrais gens » invités à donner leur avis. Le contenu, d’une pauvreté affligeante, n’empêche pas la diffusion télévisée d’une émission autrefois cantonnée à la radio, ce qui indique une croissance de l’audience et un potentiel d’écoute accru, flairé par les directeurs de la programmation, qui est le révélateur de l’affirmation des micro-trottoirs dans les journaux télévisés, qui instillent dans la pensée commune, des modes d’appréhension du réel brutaux et monolithiques, aggravés par le statut ultra-majoritaire de la télévision comme source d’information. C’est cette promotion d’une pensée pauvre et superficielle qui est aujourd’hui devenue la norme, aggravée par la disparition d’intellectuels médiateurs que l’on pouvait encore entendre sur les ondes il y vingt ans : Michel Foucault, Claude Lévi-Strauss, Michel Serres… On n’entend plus aujourd’hui que Michel Onfray, qui devrait méditer les propos de George Steiner exprimant dans ses Entretiens que les grands penseurs sont les plus discrets, et qu’il faut les laisser tranquilles, dans leur isolement, qui est le seul rapport au monde qui leur convient, et illustrant cela par le récit d’une remise de prix à Kurt Gödel à Princeton, lequel Kurt Gödel, manifestement, ne souhaitait que retourner à ses travaux. Cette dynamique de généralisation de la pensée lapidaire n’est pas nouvelle, mais elle prend une impulsion inédite de nos jours, favorisée par un discrédit croissant frappant les savoirs.

 

Or, cet effacement du savoir et de la culture prépare la victoire du caniveau de l'extrême-droite, qui n'est plus circonscrite au FN mais contamine l'ensemble des forces politiques institutionnelles, avides de capter l'air du temps et pressées de ne pas contredire les discours défaitistes et mensongers qui ont cours de nos jours, affirmant l'idée d'une « décadence » française pourtant démentie par les réalités géopolitiques et économiques, ainsi que l’attestent les éléments de langage organisés autour de l’idée du redressement nécessaire de la France, au travers de réformes qui, bien sûr, ne profitent qu’à quelques-uns, mais cela n’est pas le sujet de notre propos. Il est impossible aujourd'hui d'entendre des discours optimistes et fédérateurs, devenus inaudibles alors que la population a soif de sécurité, d'ordre et de souveraineté ; trois fictions déplorables savamment orchestrées et mises en scène par les médias dominants, aux mains des capitalistes, mise en scène d’autant plus efficace qu’elle s’accompagne de la promotion de la médiocrité. La bourgeoisie elle-même a peur, signe de l'égarement profond de notre société, car cette bourgeoisie autrefois consciente de sa domination de classe se sent menacée par des éléments sociaux nouveaux et institutionnalisés, à savoir les homosexuels, qui sont institutionnalisés dans le sens où la Loi les reconnaît en tant qu’individus dont la spécificité, sexuelle en l’occurrence, mais aussi culturelle et sociale, mérite d’être intégrée à la communauté nationale par une reconnaissance juridique de droits nouveaux. Jadis inquiets face à la classe ouvrière, mais confiants dans la capacité des institutions à juguler sa colère par des relais efficaces tels que les syndicats réformistes et les promesses de confort matériel, les bourgeois sont confrontés à la disparition d’un monde dont même mai 68 n’était pas parvenu à saper les bases, bien que les progrès humains ultérieurs (légalisation de la contraception, de l’avortement, abolition de la peine de mort) en soient largement tributaires. Toutefois, jamais la reconnaissance légale de modes de vies perçus comme décadents et attentatoires à l’ordre moral n’avait autant suscité de crispations réactionnaires, permettant par ailleurs l’affirmation de l’intégrisme religieux catholique, qui entrevoit la possibilité d’une revanche sur la loi de 1905, se saisissant d’un débat nouveau : les crèches dans les mairies, revendiquées aujourd’hui par une frange de plus en plus étendue de la population, y compris non catholique.

 

La société ne veut plus de rationalité ou de savoirs, mais au contraire souhaite ardemment le retour d'un ordre ancien, idéalisé, comme l'illustre l'incroyable promotion de « l'identité française », sous-entendu « blanche et chrétienne ». Il est maintenant évident que les dernières décennies n'ont été qu'un bref épisode d'avancée intellectuelle, où le progrès social paraissait avoir définitivement enterré les vieilles lunes du conservatisme, du nationalisme et des dérives réactionnaires. La rhétorique commune aujourd'hui est centrée sur le parasitisme : chômeurs parasites, pauvres parasites, migrants parasites, jeunes parasites, et même Europe parasite, qui menace notre « identité nationale » en la diluant dans le cosmopolitisme, nous interdisant par-dessus le marché de choisir nous-mêmes la composition de nos fromages et le calibre de nos saucisses. Or, l'idée de parasitisme du corps national est un élément central de l'idéologie de l'extrême-droite, depuis Gobineau et son Essai sur l’inégalité des races. Elle n’est d’ailleurs pas une spécificité française : au-delà de l’exemple évident de l’Allemagne nazie, on la retrouve notamment dans l’idéologie jeune-turque qui s’est exprimée pleinement dès la proclamation de la République par Mustafa Kemal en 1923 : la structuration de l’identité turque passant par la stigmatisation des ethnies « étrangères », telles que les Kurdes. Cette idéologie ne peut se développer que dans un terrain social dépourvu de culture et soumis à la peur, et dont l'intelligence collective ne peut appréhender que des idées concrètes et simplistes, véhiculées par des formules toutes faites et des contre-vérités ahurissantes.

 

Il faut toutefois nuancer, en précisant que cette carence culturelle et intellectuelle ne concerne que la population, véhicule de la prise du pouvoir par l’extrême-droite : le Comte de Gobineau sollicite Homère pour justifier son analyse raciale de l’infériorité des « sémites », Les décombres de Rebatet est, au-delà de son contenu idéologique digne d’un vomissement de chèvre, un texte très bien écrit témoignant d’études classiques ; Drieu la Rochelle a dirigé la Nouvelle revue Française à la demande de Gallimard. Les officiers supérieurs des Totenkopf-SS - qui était, on l’oublie trop souvent, un ordre mystique fondé par Himmler dans l’optique de structurer des forces occultes à même de plonger le monde dans les ténèbres (lire à ce sujet le chapitre du Matin des magiciens de Pauwels consacré à l’occultisme nazi) – pouvaient citer Goethe ou Dante le soir, avant d’organiser le jour suivant la destruction de familles entières (nous mettrons de côté Heidegger, qui, bien qu’ayant chanté avec conviction le « Horst-wessel-lied », n’a jamais théorisé ou structuré par des publications ses sympathies nazies). Mais ce sont là les penseurs ou les élites de l’extrême-droite : l’idéologie se structure autour d’auteurs nourris de culture et de philosophie, leur permettant d’établir un système, une vision du monde, une « Weltanschauung » ensuite distillée au goutte-à-goutte auprès de la population, sensible aux contours flous de la version « expurgée » de l’idéologie, et qui ne peut en accepter les enjeux que si elle a préalablement été sensibilisée à la brutalité intellectuelle, au monolithisme de la pensée, à la primauté caricaturale de l’ordre, et si elle a peu à peu abandonné tout esprit critique et toute capacité, sinon volonté, d’analyse. Lorsque Luc Ferry parle d’inégalité de développement des civilisations, personne ne le contredit en évoquant Race et histoire de Lévi-Strauss, qui contient tous les arguments pour contredire cette vision grotesque. L’essai fait 80 pages, on peut l’acheter pour 5,50 € : c’est donc un texte très accessible, et régulièrement réédité. Il y a de nombreux autres écrits du même ordre, et la méconnaissance de ces textes ne s’explique que par la volonté assumée de priver la population d’outils intellectuels.

 

Or, le fait même que l'on puisse prêter à Macron, pur produit non individualisé d'une technocratie inconsistante et bureaucratique, la possibilité d'accéder à la stature d'homme d’État, témoigne du vide abyssal et vertigineux qui constitue le tissu intellectuel et culturel de notre société. Ce phénomène a eu un précédent : souvenons-nous de Raffarin déclarant à la télévision cette phrase ahurissante et tragi-comique : « La France a besoin d’Alain Juppé ». Mais on a les médiocres qu'on mérite. Ce glissement vers l'inconsistance a commencé quand des gouvernants éblouis par le libéralisme ont décidé de dévaloriser l'enseignement des humanités, les lettres, l'histoire, la philosophie, déclarées inutiles et stériles, pour promouvoir les études de commerce, de gestion, propres à satisfaire les besoins des entreprises, à travers le « socle commun de compétences », qui n’est rien d’autre qu’un catalogue de savoirs nécessaires à la productivité, établi conjointement entre les entreprises et les autorités publiques, et qui a eu pour effet de produire des citoyens dont la vision du monde est devenue utilitaire et fonctionnelle, centrée sur l'efficacité et le raisonnement technique, incapables de transcender leurs instincts primitifs dans une pensée complexe : et c'est le retour de la peine de mort, et le goût de l'ordre, et le succès des raisonnements spécieux et des phrases choc ; « on s'occupe des migrants mais les SDF - français - on les laisse crever » ; « oui aux crèches dans les mairies parce que c'est la tradition » ; « la police fait du bon boulot, ils ne sont pas assez respectés » ; « les syndicats nous prennent en otage », etc. Formules dont le succès tient autant au style lapidaire qu’à leur statut de « prêt-à-penser », satisfaisant par ailleurs les penchants réactionnaires. L’expression « Les extrêmes se rejoignent » est un archétype.

 

Il apparaît aujourd'hui que, au-delà des combats politiques et syndicaux nécessaires à constituer un contre-pouvoir, un des leviers du travail militant des anarchistes est de ramener la culture dans le débat public, de redonner aux citoyens des outils intellectuels leur permettant d'analyser les événements et les réalités de manière objective, en dépassant le rapport passionnel qui est de règle de nos jours. Jules Lermina, dans l'ABC du libertaire, publié en 1906, disait qu'un libertaire doit avant tout, apprendre à dominer et dépasser les désirs et les passions développés et entretenus par l'organisation propriétaire de la société, qu'il doit être guidé par la raison, car les passions sont une forme d'autorité qu'on laisse croître en nous. Je pense que c'est une démarche incontournable qui exprime également la nécessité pour tous, libertaires ou non, d'appréhender le réel avec sa pensée et non avec ses pulsions. C'est malheureusement la direction que prend notre société aujourd'hui, et qui permet l'affirmation de l'extrême-droite et l'émergence de personnages insignifiants comme Macron, qui n'est qu'un symptôme. Macron est à la pensée ce que l'accordéon est à la musique : une tentative, un soubresaut, une pâle copie. Il est à craindre que son apparition dérisoire ne soit qu'un prélude à la fossilisation de notre société, à sa momification, la menant vers l'inertie et la stagnation. Les gesticulations d'Hanouna ne sont que l'expression dynamique du processus, et inaugure un phénomène inquiétant : l'inertie gesticulante. Curieux paradoxe, qui pourtant nous imprègne de plus en plus.

 

Par Vincent Rouffineau

 

 

 

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