RENCONTRE : l'Eglise de la Très Sainte Consommation

Lors d'une projection de son film Ne vivons plus comme des esclaves à Hénin-Beaumont, Yannis Youlountas a convié l'Église de la Très Sainte Consommation (ETSC) à donner un spectacle. Qui a battu le pavé militant du Nord ces dernières années a sûrement croisé ce curé en soutane orné d'une chaîne en or qui brille, d'un bandeau Nike, de bagouzes démesurées et d'un pendentif € fondu dans un lingot ; cette bourgeoise illuminée en Chanel rose, collier de perles et froufrous façon 16eme ; cet avocat d'affaires sinistre mais confiant... appelant à la résignation, à la suppression du code du travail, à la dérégulation financière, au profit immédiat et à l'asservissement des travailleurs.
L'ETSC est un collectif de théâtre de rue. Ou plutôt un collectif militant. A moins que ce ne soit un parti politique ? Ou bien une troupe comique ? Nous les avons prié de se justifier !

 

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MLHS : Vous faites quoi et comment en êtes vous arrivé là ?

Alessandro : L'ETSC à Lille a sept ans. On a repris un concept sans savoir vraiment d'où il vient. Aux États-Unis, par exemple, il y a le Révérend Billy qui, lui, fait des actions anticapitalistes au premier degré : il se place devant un magasin Disney par exemple, et crie au démon. Il est habillé en prêtre et se fait arrêter régulièrement. En France, c'est plutôt l'inverse : l'ETSC voue un culte à ces multinationales, au Dieu Argent, à la Déesse Croissance, au Saint Profit et donc manie l'ironie, si possible subversive, pour critiquer la société de surconsommation. L'ETSC est portée par des gens proches du mouvement de la décroissance, des gens qui se rendent compte que tous les problèmes sont liés et que, par conséquent, on est obligés de dépasser le problème de la surconsommation.
Il y a eu des Églises à Paris, à Bruxelles, dans l'ouest de la France, à Toulouse récemment... Comme dans tout groupe militant, il faut des personnes pour porter ces nouvelles formes d'activisme qui mêlent l'engagement à une démarche plus artistique, ou en tout cas plus spectaculaire, malheureusement, beaucoup de groupes ne tiennent pas sur la durée. Nous, à Lille, depuis 7 ans on adore le concept, on a constaté que ça fonctionne. On vient à la base du militantisme plus classique, autour de l'objection de croissance, de la décroissance, de l'anti-pub, du militantisme libertaire... divers horizons compatibles. Nous sommes plusieurs à avoir aussi participé à la Brigade des Clowns Activistes ou au Collectif des Déboulonneurs. Naturellement, donc, l'ETSC cherche à se réapproprier l'espace public. Faire du théâtre de rue là où l'espace est confisqué par l'activité marchande.
Par rapport à nos anciens militantismes, je pense d'abord que tout est complémentaire, tout est important. Mais nous, en tant que militants, on a vu clairement la différence d'écoute entre la manière dont on parlait de l'objection de croissance dans la rue ou dans des conférences, et nos actions avec l'ETSC. Jouer les puissants, les adversaires, déjà pour nous c'est jubilatoire, c'est un exutoire de dire les pires saloperies du monde et en même temps, pour le public, c'est un jeu et le message est beaucoup mieux appréhendé.

MLHS : Vous avez beaucoup de fidèles ?

Alessandro : 7 milliards de fidèles à travers le monde qui se prosternent devant le Dieu Argent : on est la première religion au Monde. En interne, le collectif est à géométrie variable. On n'échappe pas aux règles : chacun de nous a son propre parcours, certains viennent, d'autres partent. Au fil des années, on a pu être 10, on a pu être 30, ça varie, ça fluctue, mais la base est assez solide. Je suis là depuis le début. Je me suis emparé du personnage1, ça m'a beaucoup plu et avec deux ou trois autres personnes, dont le réalisateur du film Amen Ton Pèze, Maxime Pourbaix, ça fait maintenant trois ans qu'on est à plein temps dans cette aventure.

MLHS : Vous travaillez sur la prise de conscience par rapport à la surconsommation : vous défendez un projet de société ou vous vous contentez de dénoncer ?

Alessandro : Alors ça, ça nous a été demandé lors de notre candidature aux municipales à Lille2, parce que évidemment on nous reprochait de critiquer le système sans avancer de propositions, et c'est vrai que les gens ont soif de propositions, souvent clés en main. La première chose qu'on dit c'est qu'on n'a pas de solution clés en main. On a des pistes, on essaie d'avoir cette humilité-là, c'est pas une fuite, c'est que dans le mouvement de la décroissance notamment, on essaie de décoloniser l'imaginaire, de détricoter ce qu'on nous a appris. Quant aux propositions, elles sont à inventer par tout le monde.

Yannis Youlountas : Si je peux me permettre, comme je vous vois intervenir ici ou là depuis un certain temps, j'ai l'impression que ces pistes sont très clairement définies par l'inverse de ce sur quoi vous insistez. Quand vous dites « travaille, obéis, consomme » ou quand vous insistez sur le hiérarchisme, ça dit clairement les pistes qui sont à l'opposé de cette insistance sémantique.

Adrien : Oui et pour compléter, pendant les municipales, il y a eu une réflexion sur le programme de l'Apocalypse, un document de quelques pages décrivant des pistes un peu plus concrètes avec en préambule l'idée que les gens définissent eux-mêmes leur avenir. Ces candidatures (municipales et législatives), c'était un coup de pub ou c'était sérieux ?

Alessandro : Pour moi, c'est une farce sérieuse. On s'est appuyé sur la citation de Coluche qui disait qu'on arrêtera de faire de la politique quand les politiciens arrêteront de faire les guignols. Nous, on pense sincèrement proposer les pistes les plus sérieuses, les plus concrètes et réelles. On nous qualifie d'utopistes ? On répond « je pense que VOUS êtes des utopistes ». Croire en un retour de la croissance, en une croissance infinie, en une croissance qui résoudra tous les problèmes, pour nous c'est une réelle utopie. On avait donc deux objectifs : contester le dogme de la croissance à tout prix et parler de la farce démocratique.

MLHS : Parler de la farce démocratique en se situant dans le jeu démocratique ?

Alessandro : Oui. Pour mieux le ridiculiser. C'est ce qu'on a fait au cours de débats télévisés entre autres. On essaie de reprendre leur gestuelle, leurs discours vides...

Adrien : ... et le nom de la liste !

Alessandro : Oui, on a attendu qu'ils aient présenté leurs noms de listes pour reprendre leurs slogans. Il y a une telle vacuité dans leurs programmes ! Les écologistes détenaient la palme : « Lille en mieux », un truc qui ne veut rien dire. Et donc on a fait un mix des propositions, ça a donné « Pour un autre Lille en mieux sans vous, résignez-vous »... bon, un peu à notre sauce quand même.

Yannis : Vous vous êtes aussi moqués des électeurs, y compris dans un visuel : « Votez comme vous êtes » - le PAP'40 est en gros plan sur ce visuel avec un burger en pleine bouche. Ça fait allusion au slogan de Mac Donald « Venez comme vous êtes ».

Alessandro : Ça peut paraître brusque mais pendant toute la campagne, ce qu'on a dit, et on a quand même été de loin les plus présents dans la rue au contact des électeurs, c'est « arrêtez de penser, dépensez ! » et « résignez-vous !». Pour provoquer l'électrochoc. C'est vrai que parfois on a été confronté à une incompréhension totale. À une indifférence parfois aussi. Mais il y a des gens à qui ça fait vraiment du bien. Des gens qui nous ont dit que ça leur donne envie de participer. Des gens qui pensent que ça fait du bien car on n'entend ce discours nulle part ailleurs.
Comme le disait Albert Jacquard, on ne peut pas construire une société fraternelle sur le dogme de la compétition. C'est pas possible, c'est un antagonisme total. Si on s'attaque à cette attitude suicidaire ou meurtrière, c'est déjà une piste énorme. C'est un grand chantier.

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MLHS : On ne peut pas militer dans la sphère antilibérale au sens large dans le Nord-Pas-de-Calais sans vous connaître. Y a-t-il eu des tentatives de récupérations ?

Alessandro : Alors un peu de délation... Les Verts voulaient me proposer d'entrer avec eux en campagne pour les européennes. Pas de demande réelle mais comme on a fréquenté les mêmes lieux pour les municipales, on m'en a glissé un mot.

Adrien : Sur Facebook, un des gars de la liste Verts a posté un message laissant penser que la liste commune était actée.

MLHS : Si on fait les comptes, vous êtes une toute petite troupe mais vous intéressez tactiquement les partis politiques en place. C'est une forme de victoire...

Adrien : Un autre exemple : le FN a demandé à vérifier nos comptes de campagne car il pensait que le PS nous finançait... c'est aberrant !

Alessandro : La palme de la récupération va au PS : Martine Aubry a déclaré publiquement que nous posions de bonnes questions, et que j'ai du talent. Une de ses collaboratrices nous a défendu en off face à un journaliste qui nous malmenait un peu. Ça voulait jouer copain-copain, quoi... Je n'ai rien contre les personnes, mais c'est du foutage de gueule de dire qu'on pose de bonnes questions tout en agissant à l'inverse.

Yannis : Coluche disait qu'il ne pouvait pas faire le tri parmi les gens qui le suivaient mais que ça le dérangeait de savoir qu'il y avait des racistes, des gens pas clairs du tout... Est-ce que vous ressentez la même chose ? Vous vous doutez bien que parmi les rouges-bruns, de plus en plus influents, certains recherchent la subversion, l'humour, la forme vidéo et du coup peuvent vous suivre....

Alessandro : Pas plus tard qu'il y a deux jours, une inter-luttante m'a raconté que son colocataire a hésité à voter FN. Elle lui a dit que s'il voulait un vote sanction, il ferait mieux de voter ETSC... et il l'a fait. Donc là, ça pose des questions. On s'était demandé en riant entre nous « il y a des gens qui vont nous prendre au premier degré... Parfois on caricature des propos fascistes, ils vont trouver ça magnifique... », et puis on s'est dit ça sera toujours ça en moins pour le FN. Même si on a très clairement énoncé, tant oralement que par écrit, notre position par rapport à ça, il y a certainement dans notre "électorat" des gens proches des mouvements de Dieudonné et de Soral par exemple. Il nous est arrivé de voir pendant des tournages dans la rue des gens, à priori sympathisants de notre démarche, faire des quenelles. On a réagi tout de suite : « on a rien à voir avec vous ».

MLHS : L'extrême droite organise très clairement la confusion en digérant n'importe quelle idée politique... Ne craignez-vous pas que le second degré avec lequel vous militez soit une passerelle ?

Alessandro : C'est un débat présent dans le journal La Décroissance, c'est à dire la question des faux amis. Lorsque nous parlons par exemple de relocalisation de l'économie... certains auteurs d'extrême droite sautent sur l'occasion pour jeter le trouble chez les lecteurs. C'est un fait avéré.

Adrien : Le problème s'est aussi présenté pour la liste Décroissance aux européennes : sur 6 points phares de la liste, 5 pouvaient être repris par le FN. Heureusement, le 6ème était la libre circulation des personnes... L'ETSC utilise le second degré pour réussir à capter l'attention des gens. La société actuelle est une société d'immédiat. S'il faut réfléchir plus de 5 secondes, les gens passent à la suite parce que c'est ce qu'on leur a appris à faire à coup de publicité, de télé... etc. Et là, avec l'arrivée du bling bling, les euros, les gens se retournent, déjà. La deuxième couche, c'est l'humour : ils écoutent parce que c'est divertissant. Au final, souvent les gens viennent nous interpeller pour discuter. Ils veulent en savoir plus sur le fond politique. C'est le moment où on va de plus en plus loin. On reste dans le personnage, et on va de plus en plus loin. On rencontre plein de gens qui ne se seraient même pas arrêtés s'ils avaient croisé une manifestation classique.

Propos recueillis par Laurent
Fédération Anarchiste, groupe de Béthune

1 NDLR : le PAP'40, le curé, personnage central du collectif

2 L'ETSC s'est présentée à deux élections : en 2012 aux législatives et 2014 aux municipales à Lille. Leur score a dépassé celui de Lutte Ouvrière, et celui du Nouveau Parti Anticapitaliste

 


 

Note : Cet article est extrait du Monde libertaire hors série n° 57 (septembre/octobre) : "Morts par la France", dans tous les (bons) kiosques et sur abonnement.
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Au sommaire de ce numéro :

DOSSIER : 14/18, MORTS PAR LA FRANCE

En attendant la guerre - Pierre Sommermeyer
1921, bilan de guerre - Fernand Leprette
Kropotkine et la Grande Guerre - interview de René Berthier par Fred
L'affaire du Bonnet Rouge - Thierry Guilabert
Celles de 14 - Hélène Hernandez
Entretien avec Jacques Tardi - Loran
La mémoire est une abstraction blanche - Pola Key
C'était du velours - Interview de Noël Genteur par Anne & Dominique
Creuse 1917-1922 - Jean-Marc Raynaud
PORFOLIO
Jacques Tardi : illustrations muettes de Putain de Guerre, 9 pages
PLUS
Objection de conscience en Turquie - Consciencious Objection Association
Interview : l'Église de la Très Sainte Consommation
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