POLITIQUE CARCÉRALE ACTUELLE : LE DÉLIRE CONTINUE ET S’ACCENTUE

Publié dans la Monde Libertaire 1783. Pour tout individu qui aspire à l’émancipation collective ou à la liberté individuelle, penser la politique carcérale de la France du début du XXIe siècle ne peut être qu’une épreuve terrible.

 

  À première vue, c’est le désespoir extrême. Or, si « le désespoir est une forme supérieure de la critique »1, alors notre critique de l’enfermement carcéral doit être immense.

 

Si un être humain approuve l’enfermement d’un de ses semblables, c’est qu’au fond de lui, il craint ses propres pulsions agressives ou ses attitudes destructives. Il rationalise alors une idéologie sécuritaire qui ne cesse de se développer. Cela conduit au délire dont la fièvre extrême amène à enfermer des innocents qui auraient (eu) l’intention de commettre un crime.

 

Depuis l’arrivée du Parti socialiste aux manettes de l’État en 2012, ce sont les mêmes soi-disant nouveaux plans pénitentiaires, les mêmes promesses jamais tenues, et les mêmes accords de circonstances avec les syndicats de matons qui n’en finissent pas de pleurnicher sur leur taf de bourreau… Mais si on y regarde de près, on constate la mise en place de plus de lois sécuritaires, plus de sévérité dans les jugements et plus de longueur dans les peines, ces dernières années. De plus en plus de monde subit les contraintes pénales qui prennent différentes allures. Or, pour celles et ceux qui ont la volonté libertaire intégrale, ces différentes allures sont toutes condamnables, parce que répondant toutes à la même logique judiciaire. Qu’on oblige une personne à bosser, qu’on lui foute un bracelet électronique à un membre, qu’on l’enferme 30 minutes ou 30 ans (même si dans la réalité et en fonction des subjectivités, ce n’est pas comparable), tout cela est pareillement condamnable car cela répond à une justice de classe qui aménage nos vie pour le Capital.

 


 

Les deux derniers ministres de la justice : l’illusion Taubira et la honte Urvoas 

 

La contrainte pénale est la mesure phare de la loi votée le 15 Août 2014 « relative à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions pénales ». Tous les gauchistes applaudissaient des deux mains pensant que les personnes jugées pour un délit ne feraient pas de prison ferme, mais subiraient tout un tas d’interdictions ou d’obligations imposées par un magistrat. Et on allait voir ce qu’on allait voir avec cette mesure qui viderait les taules rapidement. Mais les mesures dites « alternatives » sont parfois aussi oppressantes et mal vécues que la taule en elle-même. Et quand bien même elles le seraient moins, elles ne sont en fait pas appliquées2 parce que les juges sont plus soulagés de savoir les petits délinquants derrière des barreaux plutôt qu’en liberté surveillée, et parce que rien n’est vraiment prévu à l’extérieur pour qu’elles soient applicables. Bref, la bourgeoisie n’est pas tombée sur la tête, et la contrainte pénale, c’est soit un leurre pour personnes crédules, soit une peine différente, rien de plus. Enfin, s’il reste des gens qui ont l’outrecuidance de penser qu’on enferme moins quand c’est un gouvernement dit de gauche au pouvoir, qu'ils sachent que le nombre de personnes sous écrous était d’environ 67 000 en Mai 2012 et a atteint un nouveau record au mois de juillet dernier avec 69 375 personnes écrouées.

 

L’allongement des peines, en revanche, n’est pas un leurre posé par Taubira. Proclamant haut et fort qu’elle supprimerait la rétention de sûreté (mesure qui permet de continuer d’enfermer un prisonnier alors qu’il a purgé son interminable peine) et qu’elle reverrait « l’échelle des peines en France », ces dernières n’ont jamais été aussi longues et la rétention de sûreté complète est maintenue, et aggrave même celle datant de 2008. Déjà en 2006 des taulards de la centrale de Clairvaux revendiquaient qu’ils préféraient la peine de mort à l’incarcération jusqu’à la mort3. À quoi bon remplacer une façon de tuer par une autre ? Et si la peine de mort a été abolie, ce n’est pas grâce au baveux Badinter. La France devait se conformer à la justice européenne de l’époque, et avant elle, l’Espagne (en 1975) et le Portugal (en 1978) avaient déjà aboli l’exécution capitale.

 

Continuant d’alimenter leur délire sécuritaire, le nouveau ministre de la justice à contribué à faire promulguer la loi du 4 Juin 2016, dite « loi Urvoas », encore relative au terrorisme et « améliorant l’efficacité et les garanties de la procédure pénale ». À force « d’efficacité », les mesures en deviennent surtout de plus en plus graves et elles passent inaperçues, comme un tas d’autres lois tout aussi liberticides4. La loi Urvoas accroît le pouvoir du parquet aux dépens de celui des juges d’instruction. Elle permet aux agents de l’Administration Pénitentiaire (AP), au sein de la prison, d’avoir recours aux mêmes méthodes que les flics du renseignement à l’extérieur. Toujours à l’extérieur, les perquisitions deviennent possibles de jour comme de nuit quand il s’agit de terrorisme (pour l’instant…), les délateurs sont mieux protégés, le « permis de tuer » de tous les sbires armés de l’État s’étend, les peines de sûreté et la perpétuité réelle se renforcent encore, produisant des peines qui exécutent toujours plus d’individus. Au final, construire des prisons et des lois pour enrayer le terrorisme, c’est comme construire des centrales et des poubelles nucléaires pour enrayer la pollution environnementale.

 

La frénésie antiterroriste c’est une partie de l’arsenal du terrorisme d’État

 

Depuis 1986, les lois dites « antiterroristes » se sont accumulées et sont passées dans le droit commun alors qu’il s’agissait, à l'origine, de mesures d’exception. Depuis le début des années 2000, le déferlement législatif sécuritaire n’en finit plus : Loi Sécurité Quotidienne (LSQ, 2001), Loi Perben 1 (2002), Loi pour la Sécurité Intérieure (LSI, 2003), Loi Perben 2 (2004), Loi relative à la prévention de la délinquance (2007), Loi d’Orientation et de Programmation pour la Performance de la Sécurité Intérieure (LOPPSI, 2011), Loi relative à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme (2012), Loi renforçant les disposition relatives à la lutte contre le terrorisme (2014). Tout devient terrorisme à partir du moment où il y a atteinte à la sûreté de l’État. A force d’empiler les lois, c’est l’égarement total. Le droit n’a jamais vraiment voulu dire grand-chose pour les classes sociales opprimées, mais vu le Gloubi-boulga juridico-pantoufle qui règne actuellement, c’est devenu la porte grande ouverte à l’arbitraire. D’autant plus que ces dernières lois sont votées en urgence car, depuis Novembre 2015, nous sommes sous État d’urgence, et cela jusqu’en Janvier 2017 !

 

Début 2016, le gouvernement Valls a créé cinq « unités dédiées aux détenus en voie de radicalisation » qui sont en fait des étages ou des ailes d’établissement pénitentiaire. L’AP parle dorénavant « d’engagement citoyen » à la place de « déradicalisation » et a déjà prévu que ces unités puissent aussi accueillir les détenus de droit commun en voie de radicalisation (autrement dit, vous, lecteur ou lectrice du Monde Libertaire). L’idée est d’isoler ces individus afin qu’ils ne communiquent pas, de les surveiller, au doigt et à l’œil (parfois filmé 24h/24) et de leur nettoyer le cerveau avec un programme de lavage bien républicain (Ėducation nationale, conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, psys, victimes du terrorisme…). Évidemment, on sent déjà l’échec avec retour de flamme. La monstruosité et la haine ne peuvent que conduire à la haine et à la monstruosité1.

 

De surcroît, les discours faisant état de construction de nouvelles places de prison ne se sont pas arrêtés : début octobre, Valls a annoncé la construction de 33 nouveaux établissements pénitentiaires pour les prochaines années. Visant l’encellulement individuel, ils fabriquent en réalité des cercueils, et ils le savent parfaitement. Le taux de suicide est 6 à 7 fois plus important en prison, malgré la mise en place d’un tas de moyens aussi hallucinants qu’inutiles (pyjama et draps déchirables, psys en tout genre, etc.). En parallèle, les établissements d’enfermement type « hôpitaux-prison » comme les UHSA (Unités Hospitalières Spécialement Aménagées) ou comme les UMD (Unités pour Malades Difficiles) ne cessent de se développer, renforçant un peu plus l’amalgame prisonniers = fous. De 1963 jusqu’en 2008, les UMD n'étaient qu’au nombre de quatre. Elles sont désormais passées à un total de dix. Quand aux neuf UHSA prévues par l’arrêté du 20 Juillet 2010, elles sont de véritables sas de détention, où les plus récalcitrants font des allers-retours pour respirer la puanteur psychiatrique quand ils ne supportent plus l’horreur carcérale. La surpopulation en prison ne veut plus rien dire politiquement, même avant que Foucault ne propose la formule, disant que c’est le peuple qui est suremprisonné et non les prisons qui sont surpeuplées.

 

Conséquences de la politique carcérale : pas de justice, pas de paix, organisons-nous pour briser les murs !

 

Les conséquences policières et judiciaires du dernier mouvement social montrent que le gouvernement a l’appui, sanguinaire et meurtrier, des flics et des juges. Tous les blessés et les morts liés aux violences policières, tous les condamnés et les enfermés liés aux violences judiciaires ne sont que le produit d’une seule et même idéologie : la justice contemporaine n’est que le reflet de la police actuelle et si nous ne voulons pas de la police, nous devons aussi nous passer de cette justice de classe qui enferme à tour de bras.

 

Les émeutes collectives et les révoltes individuelles sont nombreuses en prison, bien que peu relayées. Ces dernières années, de nombreux mouvements collectifs ont secoué l’existant des femmes incarcérées à Fleury-Merogis ou à Fresnes. Que ce soit pour s’opposer à un nouvel outil de gestion du vivant (en l’occurrence un logiciel qui a pour conséquence de réduire leurs sorties) ou pour exprimer une solidarité avec des luttes, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la taule (notamment en faveur des militants contre la loi Travail), les meufs ont largement rappelé que la lutte collective était possible en détention. D’une autre manière, de nombreuses mutineries ont eu lieu ces derniers mois dans des prisons de mecs. Les deux dernières en date sont révélatrices du malaise car elles ont eu lieu dans des prisons où il n’y a ni surpopulation ni pénurie d’effectif. Le 12 Septembre 2016, c’est la prison ultramoderne de Vivonne (près de Poitiers) qui explose. Suite à un refus de permission de sortie pour un prisonnier (comme il y en a des milliers que les juges d’application des peines ne justifient pas), c’est soixante personnes qui ont foutu le feu. Même schéma 15 jours plus tard à Valence, où une mutinerie, encore plus importante survient, avec des caméras brisées, des extincteurs vidés, le bureau du surveillant saccagé, et le feu foutu aux matelas. Quand aux nouvelles taules hyper-sécurisées, ce sont de véritables mouroirs où seule la révolte permet la survie. Celle de Condé-sur-Sarthe, construite en 2013, a vu pas moins de quarante mouvements d’insurrection en son sein si morbide, dont le dernier date de fin septembre.

 

Et que dire du courage des rares individus qui se battent parfois seuls contre l’AP qui les harcèle, en plus de les enfermer. Rachide Boubala est entré en 1996 et n’aurait dû purger que trois ans maximum. Vingt ans plus tard et après 27 condamnations au sein des 93 prisons dans lesquelles on l’a conduit de force, il n’est libérable qu’en 2039 ! Fabrice Boromé demande en vain depuis 2011 d’être près de ses proches en Guadeloupe. Face au refus de l’AP, il n’a plus d’autres moyens que d’effectuer des prises de paroles (c'est-à-dire des prises d’otages) pour ne récolter que des rallongements de peine le faisant libérable en 2044 ! Christine Ribailly qui refuse de se laisser faire (refus de prise d’ADN, refus des fouilles à nu…) ne cesse aussi de voir sa peine s’allonger5. En plus du vice des juges, il y a la perversité des matons qui portent plainte dans le but de se faire un treizième mois.

 

Des centaines d’autres mutineries, des milliers d’autres réfractaires, dont je ne relate pas l’existence, mais qui méritent notre solidarité. Nous savons que la prison sert aussi à faire croire à ceux qui sont dehors, qu’ils sont libres. Il ne devrait en être rien. Tant qu’un individu est encagé, personne ne peut se dire libre. Chaque prisonnier qui hurle en taule équivaut à une insurrection en puissance. Chaque prisonnière qui ouvre sa gueule en cabane s’assimile à une insoumission générale. Ce sont autant de rages délivrées pour renforcer nos luttes.

 

Comme le journal L’Envolée6, comme toutes les émissions de radio anti-carcérales, comme tous les collectifs constitués à l’occasion pour défendre un proche, nous nous devons de porter les paroles, de soutenir les revendications et de renforcer les révoltes des prisonniers et des prisonnières.

 


« L’enfermement n’est pas incompatible avec la dignité » osait il y a peu le sinistre ministre de la justice sans que personne ne s’insurge. C’est à ça qu’on reconnaît les abrutis en cravate, ils osent tout, même les pires immondices. Pour nous autres, la dignité est radicalement incompatible avec l’enfermement. Au contraire, elle est la liberté des corps dans l’entraide et la collectivisation.

 

Que la haine produite en masse par les gouvernants soit le moteur suprême de notre sédition. À nous de construire la justice sociale, économique, politique… loin de ces institutions oppressantes. La justesse des relations sociales et interpersonnelles doit être produite et défaite par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Partons le poing levé, en suivant les conseils de feu Hafed Benotman : « Pour commencer à avoir un effet, faut pas dire : "je compatis au sort des prisonniers", mais "je suis d’accord avec eux" ». Dont acte : feu à l’État, feu aux prisons !

 

Romain.

 

1Léo Ferré dans la chanson « La solitude ».

 

2Les chiffres le prouvent : environ 85 contraintes pénales sur 1 mois contre 10 200 peines d’emprisonnement ferme pour la même durée.

 

Voir par exemple : « La peine de contrainte pénale s'installe lentement en France ». Le Monde, 16 juillet 2016 ou « Contrainte pénale : les chiffres qui invalident les fantasmes de la droite ». Libération, 28 janvier 2015. Et plus généralement, concernant cette contrainte pénale : http://www.justice.gouv.fr/publication/reperes/fp/201508_Fiche_contrainte_penale.pdf

 

3Lire leur lettre « Appel des dix ».

 

4On pense notamment à la récente loi sur les transports qui condamne à du ferme tous les fraudeurs organisés en groupe ou non.

 

5Voir le blog à son sujet : https://enfinpisserdanslherbe.noblogs.org/

 

6Cet article doit d’ailleurs beaucoup à l’admirable travail des camarades de L’Envolée dont j’ai piqué une bonne partie de leurs analyses, infos et idées…!

 

1Depuis la rédaction de cet article, le gouvernement a annoncé vouloir supprimer ces unités (n.d.l.r.)

 

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