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Billet de blog 21 nov. 2021

COVID-19 et santé mentale : aperçu d’une vue d’ensemble

Dès le début de la pandémie de COVID-19 (et ses aspects socio-politico-sanitaires), de nombreux témoignages ont appuyé (à raison) sur les conséquences mentales de cette crise sur les populations, sur nous. Plus d’un an et demi après le début du premier confinement en France, que disent les données accumulées à une échelle plus globale ? Petite analyse des services de soutien téléphonique…

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Voilà bientôt 2 ans que la pandémie de COVID-19 s’est révélée à l’échelle mondiale, entraînant de lourdes conséquences en termes de vies humaines (on parle d’au moins 5 millions de morts), d’économie, de lien social, de santé mentale… Si nous avons tous vécu, ou plutôt subi, les conséquences psychologiques de cette « crise » -à différents niveaux, différentes échelles, pour nous, nos connaissances, nos proches-, le temps passé nous permet d’avoir de plus en plus une vision d’ensemble des conséquences sur la santé mentale des temps que nous traversons. Petit passage chez les « psychologues » des populations afin de dresser un état des lieux global de la situation.

De la difficulté d’estimer la santé mentale d’une population

N’y allons pas par 4 chemins : l’état de santé mentale d’une population est bien difficile à mesurer ! Souvent, les données s’avèrent à la fois disparates, de faible fréquences et donc peu représentatives, notamment lors de périodes dites de « crises » au cours desquelles cette santé mentale est d’autant plus fluctuante1,2. D’ailleurs, cette difficulté à estimer la santé mentale des populations peut conduire les décideurs à négliger ces questions de santé mentale au profit d’indicateurs plus faciles à mesurer… D’autant plus que tant la pandémie en elle-même que les décisions politiques associées (avec leurs conséquences sur l’économie, le chômage, les vulnérabilités mentales préexistantes et j’en passe) ont des impacts directs sur notre santé mentale, et constituent des facteurs de risque de suicide bien connus3–5

Si on prend l’exemple de la France, une enquête menée par Santé Publique France lancée dès le printemps 2020 pointait d’ores et déjà une augmentation des états anxieux. Je parlais juste avant de la difficulté de trouver de « bons indicateurs », ici ceux utilisés portaient sur le suivi de la consommation d’anxiolytiques et de médicaments liés au sevrage des opiacés. Certes il s’agit d’un premier aperçu, mais on parle déjà là de personnes sous médications, rendant invisible toutes les personnes en état de mal-être qui ne sont pas traités par voies médicamenteuses (je ne souhaite pas rentrer dans le débat de l’usage ou le sur-usage de la médication chimique en milieu psy). Du coup, comment faire ? Un élément de réponse méthodologique : en cette période de fin d’année approchante, demandons-nous si le Père Noël ne serait pas une ordure…

Les lignes d’assistance téléphoniques : un aperçu de la santé mentale globale ?

Une étude publiée cette semaine dans la revue Nature a en effet utilisé ces données issues des lignes d'assistance téléphonique comme source d'information en temps réel sur l'état de la santé mentale de la population6.

Thierry Lhermitte incarnant Pierre Mortez aux côtés d'Anémone jouant le rôle de Thérèse de Monsou. Ces 2 personnages cultes travaillent pour SOS Détresse-Amitiés, une ligne d'assitance téléphonique dans le cultissime Père Noël est une ordure... © Céline Biourge

Ces données ont deux avantages principaux : (i) on peut les considérer comme une manifestation déclarée des problèmes de santé mentale (la personne qui appelle subit le coût mental et temporel de l’appel, sans avoir été incitée au préalable à le faire). On peut ici y voir une sorte de « données cliniques déclaratives à haut degré d’honnêteté », donc des données déclaratives fiables. (ii) Ces données sont enregistrées quotidiennement, et couvrent de larges éventails de discussions. Des données simples, massives, plutôt représentatives et fiables, soient d’excellentes candidates pour dresser le tableau d’ensemble qui nous intéresse ici.

Quelques mots sur ces services, au-delà de l’image d’Epinal dressée par la troupe du Splendid  lors de leur célébrissime pièce de théâtre/film : Le Père Noël est une ordureDéjà, sont-ils réellement efficaces ? Évidemment la réponse est bien OUI, ils le sont ! Souvent ces lignes sont des institutions bien établies pour la protection de la santé mentale et la prévention du suicide dans de nombreux pays. Elles offrent ainsi un soutien immédiat, anonyme, bon marché et accessible7,8. Il a même été démontré que les lignes d’assistance en rapport avec le suicide réduisent clairement ces mêmes suicides9, mais aussi que le nombre d’appels sur ces lignes étaient directement corrélé à l’incidence des suicides réels10 (OK ce n’est pas une surprise, mais autant en avoir le cœur net aussi, les « évidences de bon sens » sont parfois trompeuses).

Ce sont donc ces appels qui ont été choisi par les chercheurs pour estimer l’évolution de la santé mentale globale des populations. Ainsi, ils ont utilisé un jeu de données issu de 23 services d'assistance téléphonique, répartis dans l’équivalent de 19 pays (14 pays européens, les Etats-Unis, la Chine, Hong-Kong, Israël et le Liban). Ce jeu de données représente la bagatelle de 8 010 666 appels individuels effectués entre le 1er Janvier 2019 et le 31 Mars 2021… L'équivalent de 10 000 appels par jour sur environ 1 an et 3 mois ! Que nous disent donc ces appels ?

Le premier constat évident : une augmentation du nombre d’appels ! C’est sans la moindre surprise, mais il s’agit toujours d’une donnée importante à rappeler… On voit assez nettement l’augmentation du nombre d’appels en 2020 par rapport à l’année 2019, d’autant plus que l’année 2021 s’annonce sous les mêmes augures… Pour une indication chiffrée : les auteurs de l’article indiquent une augmentation de plus de 35% du nombre d’appels 6 semaines après  la vague initiale d'infections par le coronavirus.

Ce graphique indique le nombre total d'appels hebdomadaires aux services d'assitance téléphonique au cours des années 2019 (gris clair), 2020 (noir) et 2021 (bleu). On voit assez nettement que l'années 2020 dépasse 2019 aux alentours du mois de Mai 2020 (les premiers confinements et le tout début de la situation pandémique actuelle). L'année 2021 démarre quant à elle sur des bases particulièrement hautes également... © Nature

"L'augmentation des appels était principalement due au fait que des personnes supplémentaires ont appelé parce qu'elles voulaient parler à quelqu'un de cette pandémie", explique Marius Brülhart, économiste à l'université de Lausanne (Suisse) et coauteur de l'article. "Il n'y avait aucun signe d'une explosion des appels dus à la violence domestique ou au suicide". Cette augmentation était principalement due à des préoccupations liées à la pandémie elle-même ! Une augmentation des appels qui a d’ailleurs débordé certains services d’aide, ces derniers déclarant ne pouvoir faire face à cette augmentation du volume des appels, le tout accentué par le manque de personnel (encore et encore et toujours)11. Autre petit fait notable constaté à la fois en France et en Allemagne : les appels aux lignes d'assistance téléphonique liés au suicide ont augmenté lorsque les couvre-feux sont devenus plus stricts, mais ont diminué avec l'arrivée d'un soutien financier du gouvernement, comme des paiements pour les travailleurs licenciés et les entreprises en difficulté…

Des leçons à retenir pour les futures pandémies ?  

Globalement, la pandémie ne semble pas avoir provoqué une augmentation des crises mentales liées au suicide, aux diverses dépendances, aux violences conjugales… Ce qui, dans les faits, est plutôt rassurant ! Bien entendu, il s’agit d’une étude globale. L’absence d’une augmentation globale de certains types de trouble mentaux n’invalide bien entendu pas les études réalisées à des échelles locales décrivant ce type d’évolution. On ne se place pas ici à la même échelle…

Autres pincettes à prendre en considération : les résultats de cette étude sont bien évidemment corrélatifs, et non causatifs ! Oui oui toujours le crédo du « corrélation n’est pas causalité ». Par exemple, les auteurs de cette étude indiquent clairement qu’ils ne peuvent pas affirmer que l’annonce des aides financières gouvernementales était la cause de la baisse des appels liés au suicide en France et en Allemagne. N’oublions pas que la santé mentale constitue une forme d’expérience écologique ! Les choses qui se déroulent dans notre environnement nous impactent, et les aspects financiers en font bien évidemment partis… Car oui, l’écologie est avant tout la science des relations entre les organismes et leur environnement !

Quoi qu’il en soit, cette étude révèle avant tout qu’une telle approche représente un moyen pratique, gratuit et facile d’accès pour le suivi de la santé mentale des populations. Et la santé mentale, ça compte… Je terminerai sur les mots de Cindy Liu, psychologue au Brigham and Women's Hospital de Boston : « Nous n'avions pas vraiment un bon moyen de surveiller la santé mentale. Et je pense que, parfois, la santé mentale en pâtit. Les gens ne savent pas si les politiques font vraiment une différence."

Effectivement, les gens ne savent pas !

Références bibliographiques :

  1. Rehm, J. & Shield, K. D. Global Burden of Disease and the Impact of Mental and Addictive Disorders. Curr Psychiatry Rep 21, 10 (2019).
  2. OECD. COVID-19 and the Need for Action on Mental Health. (2020) doi:10.18356/13fff923-en.
  3. McInerney, M., Mellor, J. M. & Nicholas, L. H. Recession depression: mental health effects of the 2008 stock market crash. Journal of health economics 32, 1090–1104 (2013).
  4. Phillips, J. A. & Nugent, C. N. Suicide and the Great Recession of 2007–2009: The role of economic factors in the 50 US states. Social Science & Medicine 116, 22–31 (2014).
  5. Ridley, M., Rao, G., Schilbach, F. & Patel, V. Poverty, depression, and anxiety: Causal evidence and mechanisms. Science 370, (2020).
  6. Brülhart, M., Klotzbücher, V., Lalive, R. & Reich, S. K. Mental health concerns during the COVID-19 pandemic as revealed by helpline calls. Nature 1–6 (2021) doi:10.1038/s41586-021-04099-6.
  7. Leach, L. S. & Christensen, H. A systematic review of telephone-based interventions for mental disorders. J Telemed Telecare 12, 122–129 (2006).
  8. Coveney, C. M., Pollock, K., Armstrong, S. & Moore, J. Callers’ experiences of contacting a national suicide prevention helpline: report of an online survey. Crisis 33, 313–324 (2012).
  9. De Leo, D., Dello Buono, M. & Dwyer, J. Suicide among the elderly: the long-term impact of a telephone support and assessment intervention in northern Italy. Br J Psychiatry 181, 226–229 (2002).
  10. Choi, D. et al. Development of a Machine Learning Model Using Multiple, Heterogeneous Data Sources to Estimate Weekly US Suicide Fatalities. JAMA Network Open 3, e2030932 (2020).
  11. Ledford, H. Millions of helpline calls reveal how COVID affected mental health. Nature (2021) doi:10.1038/d41586-021-03454-x.

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