Politisons les violences sexuelles

La campagne de prévention de la Police Nationale du 6 mars et la Une de Libération du 8 mars prouvent une fois de plus l’omniprésence de la culture du viol. Renverser la culpabilité entre victimes et coupables dans une campagne publique et visibiliser la parole d'un agresseur un jour aussi symbolique que le 8 mars ne sont pas des maladresses. Ce sont des choix conscients.

Comme dans les articles publiés le mois dernier sur la déferlante de témoignages au sein des IEPs. La couverture médiatique, souvent lacunaire, ne rend que très rarement compte de l’ampleur et de la puissance du mouvement de libération de la parole. Les viols apparaissent déconnectés de la domination patriarcale dans laquelle ils s’inscrivent. Cette représentation des violences sexistes et sexuelles est nocive. Il est temps que la culture du viol cesse.

Assister et participer à la libération de la parole : entre effroi et espoir 

Une puissance incroyable, incommensurable. Le mouvement de libération de la parole au sein de notre IEP a été un tremblement de terre. Notre petit groupe fermé où s’échangent habituellement, dans une entraide froide et réservée, quelques conseils dignes du réseautage des grandes écoles a pris la forme, bien que fugitivement, d’un espace d’une bienveillance inouïe.

Tout a commencé par un premier témoignage, long, détaillé, émouvant. L’étudiante y décrivait le viol et les violences sexuelles qu’elle avait subi, ses pensées suicidaires ainsi que l’inaction de l’administration de Sciences Po Bordeaux. Il a eu l’effet d’une claque pour les membres du groupe. Les violences sexuelles, et plus particulièrement le viol, faisaient alors partie intégrante de notre groupe Facebook. Mais surtout : elles étaient placardées à la vue de tous. 

Nous trois, autrices de cet article et qui avons participé à ce mouvement, n’aurions jamais pu imaginer parler de nos viols, agressions sexuelles ainsi que nos traumatismes dans ce groupe autrefois apathique. Nous avons assisté à la construction d’un safe space (espace de sécurité). Malgré la crainte de poster un témoignage sur internet, qu’il “fuite”, soit réapproprié, ou reçoive des réactions haineuses ; la solidarité et sororité du mouvement nous ont porté. Les membres du groupe répondaient par de la reconnaissance, de la fierté et de l’empathie. Nous avons eu, pour la toute première fois, l’impression d’être une communauté. Partager son récit signifiait partager sa douleur, sa haine, ses questionnements, pour les porter ensemble. Si, fatigué.e.s par le mouvement, nous n’étions pas émotionnellement disponibles pour répondre à un commentaire, une publication déplacée, d’autres assureraient pour nous la rédaction de réponses instructives et bienveillantes. 

La culture du viol, en chair et en os

Le fondement de ce mouvement de libération de la parole était avant tout la responsabilité collective de lire les témoignages. Il est douloureux de penser au viol. Les sujets comme l’inceste, les violences sexuelles et/ou  conjugales sont des tabous à enfermer à double tours dans la sphère intime, dans une pudeur faussement bienveillante. Face à cette réalité, il est plus aisé de se crever les yeux pour alléger notre quotidien. Mais il est inconcevable de ne pas lire les mots des victimes, qui exposent leur vécu et émotions avec autant de courage. Découvrir ces violences tout autour de nous, incarnées dans des visages familiers, dans notre cercle d’ami.e.s le plus proche, a marqué une véritable prise de conscience. Et cela même pour celleux sensibilisé.e.s aux violences sexuelles et à la notion de culture du viol. Les témoignages anonymes étaient tout aussi essentiels. Ils permettaient de s’identifier, d’être le visage de tout le monde, de faire trembler et questionner les agresseurs qui s’y reconnaissaient, honteux. 

La puissance du mouvement a été l’entrecroisement des vécus. La présence, dans des témoignages si personnels et intimes, de similitudes criantes. Suite à la lecture de ceux-ci, de multiples conversations ont été initiées, aussi bien pour remercier, soutenir, que s’excuser. Des personnes ont compris qu’ielles avaient été violé.e.s et ont pu mettre des mots sur le malaise et l’incompréhension qui s’étaient développés en elleux, à la suite d’agressions parfois minimisées, refoulées. Dans les commentaires, tant de messages tels que “tu as enfin mis des mots sur ce que je ressentais mais n’arrivais pas à nommer”. Mais également des excuses de personnes qui avaient compris qu’ielles avaient violé. On parlait avec et pour les autres. 

Ce mouvement a été aussi cathartique qu’épuisant. Bien au-delà des 140 caractères de Twitter du #MeToo, limitant les témoignages au format coup de poing, la parole sur notre groupe fermé était détaillée et libre. La description intime du caractère insidieux que le viol peut prendre nous a conduit à sa démystification.

D’un groupe restreint, à #SciencesPorcs

Nous savions que cette onde de choc ne resterait pas cantonnée bien longtemps à un groupe Facebook, et que, tôt ou tard, elle susciterait l’intérêt des médias. C’est chose faite. Grâce à l’action d’Anna Toumazoff via son compte Instagram @memepourcoolkidsfeministes, le hashtag #sciencesporcs s’est répandu comme une trainée de poudre. Les administrations des IEP ne peuvent plus détourner le regard. La société toute entière non plus. Les yeux et micros sont rivés sur Sciences Po et ses étudiant.e.s, particulièrement celleux ayant témoigné à visage découvert. C’est là que notre inquiétude prend forme. Dans un communiqué publié le 11 février 2021, via son avocate Me Sara Khoury-Cardoso, une étudiante de Sciences Po Toulouse dénonce le harcèlement qu’elle subit de la part de journalistes, la contactant en masse pour qu’elle leur livre son récit. 

Certains médias font preuve de voyeurisme et demandent aux victimes de violences sexuelles de raconter leur histoire en détail. Toute analyse ou politisation de leur vécu est alors niée, au profit d'éléments qui  choqueront le.a lecteur.ice. Une fois de plus, on objectifie les victimes de violences sexuelles. On leur confisque la possibilité de se saisir de leur récit, de le raconter et l’analyser comme ielles le souhaitent. Se replonger dans son traumatisme est particulièrement violent. Ne pas le prendre en considération est une attitude qui s’inscrit dans la culture du viol. On cherche à le rendre monstrueux et hors normes. Il faut en finir avec cette image. Les viols ne sont pas perpétrés uniquement dans une ruelle sombre, par un inconnu armé d’un couteau. Ce que nous aura appris cette vague de témoignages, c’est qu’il est partout. Dans les couples, dans les fêtes, les week-ends entre copains, les soirées d’intégration, les rencontres sportives. Parfois, souvent, sans violence physique. Beaucoup, toujours, s’inscrivant dans un schéma de domination. 

“Les diables n’ont pas de couleur”

Une fois de plus, on continue à reléguer ce problème à l’Autre : on pointe du doigt une supposée élite. Oui, les IEP sont traversés par toutes les dynamiques de pouvoir : sexistes, racistes, homophobes, coloniales, validistes on en passe. Oui, il faut responsabiliser les administrations qui ont trop souvent agi en faveur des agresseur.e.s et en dépit du bien-être général de leurs élèves. Oui, la position d’un.e président.e d’association lui permet d’exercer une certaine domination charismatique dans l’école. Mais cette grille de lecture, qui personnalise les vécus sans les inscrire dans les rapports sociaux de domination, est restrictive. Il n’est pas question de prendre chaque récit individuellement mais de les considérer comme une partie du continuum des violences sexuelles :  les croyances fausses, préjudiciables et stéréotypées au sujet du viol, des victimes de viol et des violeurs créant un climat hostile pour les victimes1C’est la culture du viol. Elle est inscrite dans toutes les strates de la société, des sphères les plus hautes jusqu’à notre noyau le plus proche.

Insidieuse, la culture du viol s’immisce dans l’inconscient collectif. Elle nous convainc que le viol est une chose qui n’arrive qu’aux autres ; jamais aux personnes de notre entourage. Encore moins à nous. Que cela dit quelque chose des victimes. Elles sont bien responsables, quelque part. Il faut vivre une sexualité libérée, mais pas trop ; toujours être dans la norme. S’il force, c’est certainement parce que sa nature le contraint. C’est normal, de faire un effort, pour son couple. On aurait mieux fait de moins boire, de ne pas s’habiller comme ci, ou comme ça. Si on parle, on va le regretter ; comme cette fois de trop, qui nous a brisé.e. Honte. Culpabilité. Humiliation. Peur. Crainte. Tant de sentiments qui nous colonisent et nous font taire, avec le silence complice de celleux qui voient, mais ne regardent pas.  

De la nécessité de repolitiser le mouvement 

Les victimes ne sortent pas du silence ; elles ont été silenciées et parviennent enfin à crier la détresse dans laquelle elles se sont un jour trouvées. Ce n’est pas nouveau que les victimes « prennent » la parole. Ce qui l’est, c’est qu’elles soient écoutées et crues. Les violences structurent les rapports de domination. La « libération de la parole » est en fait le récit des violences structurelles et structurantes, produit d’une société misogyne, raciste et homophobe. Il est donc essentiel de politiser ces “scandales”, finalement révélateurs. Il faut outrepasser l’opposition simpliste entre victimes et agresseurs. Il n’y a pas de bonnes victimes ; encore moins de bons agresseurs. Se limiter à punir et sanctionner, une fois le crime commis, tout en continuant à délaisser les victimes, n’a aucun sens. Ce qu’il faut, c’est discuter collectivement de la culture du viol et son ampleur réelle. 

En parlant publiquement, c’est avant tout la société que les victimes confrontent. Elles remarquent souvent que tou.t.e.s celleux qui ont assisté à leur mal-être ont fait le choix de l'ignorer. Elles parlent, parfois à demi-mots. Il faut être attentif.ves, lire entre les lignes. Que l’on cesse collectivement de se rendre sourds aux souffrances criantes. Que l’on brise le cycle des violences. L’idée n’est pas de culpabiliser, mais de responsabiliser. Décider de ne pas affronter la réalité, c’est contribuer à ce que les victimes se sentent isolé.e.s, sans ressources.  

Une partie non négligeable, pour ne pas dire majeure, des témoignages relataient des viols et agressions perpétrés lorsque les victimes étaient encore mineures. Le viol entre dans un contexte plus ample de discipline et d’enseignement du silence dès le plus jeune âge. On sait par exemple que plus de la moitié des violences sexuelles sont perpétrées avant l’âge de 16 ans2. Tout individu perçu socialement comme vulnérable sera plus sujet à subir des violences sexuelles parce que le viol et les agressions sexuelles sont indissociables de la domination. Plus généralement, “être violé.e”, c’est “être sali.e” à vie, subir un acte qui va à l’encontre des performances socialement exigées. Cela revient à être puni.e par humiliation et blessé.e dans notre intimité. C’est à la victime de porter cette honte et ce stigmate. La condamnation symbolique à être pathologisé.e. Si les conséquences ne sont pas les mêmes selon l’identité de genre et la racialisation des victimes, l’intention des agresseurs, elle, ne change pas : c’est la soumission. 

Les victimes doivent parvenir à s’approprient leur corps, leur histoire ; en tant que sujets, et non plus objets. Pour cela, elles doivent être entendues, mais surtout écoutées, notamment par leurs proches. Les safes spaces sont fondamentaux pour qu’elles se réapproprient leur récit. Si pour certaines victimes, la confrontation dans un tribunal et/ou les mesures disciplinaires sont une partie importante de leur résilience, ce n’est souvent pas l’issue préférée. Porter plainte, c’est subir une violence émotionnelle inouïe : devoir se replonger d’innombrables fois dans son trauma, être contraint.e de confronter son agresseur.se, voir son récit analysé et remis en question, devoir présenter des preuves irréfutables et attendre de nombreuses années sans aucune assurance que “justice sera faite”. Finalement, se contenter d’appeler à la pénalisation, sans discuter les failles du modèle carcéral et pénal actuel est non seulement illusoire mais représente une seconde violence pour les victimes.

La libération de la parole provoque un tourbillon d’émotions : entre tristesse, peur, révolte et espoir. Mais surtout, l’espoir. Espoir d’être enfin entendu.e.s. Espoir de réussir à dépasser ce sentiment de honte. Espoir de faire germer un changement des normes et valeurs au sein de notre communauté d’abord, avant de s’attaquer à la société toute entière. 

Les yeux sont rivés sur Sciences Po parce qu’on a commencé à parler, mais surtout à s’écouter, se croire et se soutenir. Pourtant, une vague de témoignages de la sorte pourrait avoir lieu dans n’importe quel milieu, comme c’est déjà le cas depuis le début du mouvement #Metoo. Depuis 2017, l’onde de libération de la parole se propage peu à peu et secoue toutes les fondations de notre société. Si Sciences Po diplôme des violeurs, le gouvernement en fait des ministres, le.a chef.fe d’entreprise en embauche, une académie en récompense pour son art.

 

Léa Castéra, Margot Déborah et Clara Coelho


1Burt, M.R. (1980). Cultural myths and supports for rape. Washington, D.C.: Urban Institute.

2La violence sexuelle. (n.d.). [online] . Available at: https://www.who.int/violence_injury_prevention/violence/world_report/en/chap6fr.pdf.

 

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