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Billet de blog 2 nov. 2022

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Pointer les stéréotypes de genre ne suffit pas !

Je me suis rendu compte que cette idée selon laquelle le féminisme aurait pour objectif suprême de « lutter contre les stéréotypes de genre » est une croyance largement partagée dans les milieux féministes. Alors arrêtons-nous un instant sur ce poncif : d’où vient-il et est-il juste ?

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Stéréotype de genre (définition du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme) : « Un stéréotype lié au genre est une opinion généralisée ou un préjugé quant aux attributs ou caractéristiques que les femmes et les hommes possèdent ou doivent posséder et aux rôles qu’ils jouent ou doivent jouer. Un stéréotype lié au genre devient néfaste dès lors qu’il limite la capacité des femmes et des hommes de développer leurs compétences personnelles, d’exercer un métier et de prendre des décisions concernant leur vie. Qu’ils soient ouvertement hostiles (par exemple, “les femmes sont irrationnelles”) ou paraissent inoffensifs (“les femmes sont maternelles”), les stéréotypes préjudiciables perpétuent les inégalités. »

Structure sociale (encyclopedie.fr) : Ensemble des relations qui unissent les individus membres d’une même organisation. Exemple : La structure sociale de l’Ancien Régime était composée du clergé, de la noblesse et du Tiers-État.


Ça ne loupe jamais, lorsque je réaffirme mon soutien aux personnes trans sur Mécréantes, je reçois dans la foulée des messages prétendant que je me trompe de combat. Pour les individus m’écrivant ces messages, le but du féminisme serait de lutter contre les stéréotypes de genres. Or, d’après elles, les personnes trans renforceraient par leur simple existence les stéréotypes de genre au lieu de les combattre. Dans cette logique transphobe, exprimer une quelconque solidarité avec les membres de ma communauté (Le T de LGBTQI+) rentrerait en contradiction avec mon féminisme. Cette affirmation me fait doublement rire jaune, à la fois en tant que féministe, mais aussi en tant qu’étudiante en dernière année de master d’étude de genre. Cependant, je me suis rendu compte que cette idée selon laquelle le féminisme aurait pour objectif suprême de « lutter contre les stéréotypes de genre » est une croyance largement partagée dans les milieux féministes et pas seulement par des personnes transphobes. Alors arrêtons-nous un instant sur ce poncif : d’où vient-il et est-il juste ? 

Cette affirmation s’explique en partie par l’histoire des études féministes. En effet, les sciences humaines sont nées dans un contexte où c’est le dominant (ici l’homme blanc occidental et le plus souvent hétéro) qui analyse, catégorise et crée du savoir sur tout ce qui est différent de lui. Ainsi, lorsque les femmes et les minorités de genre et ethniques sont arrivées dans l’espace scientifique, elles ont d’abord dû remettre en question et reconsidérer le savoir qui a été créé à leur propos en remettant en question l’apparente « neutralité » et « objectivité » du dominant. C’est pourquoi Simone de Beauvoir a écrit dans Le deuxième sexe : « Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie ». Ce contexte historique n’a laissé que peu de place et de temps pour réfléchir en négatif et analyser le dominant lui-même. Ainsi, durant longtemps, la finalité des thèses féministes était d’étudier la véracité des stéréotypes de genre. Aujourd’hui cependant le champ des sciences humaines et sociales considère que l’étude de la véracité des stéréotypes est une conception dépassée. On cherche à présent davantage à analyser l’usage des stéréotypes et sa création. Autrement dit, il s’agit de se demander d’où viennent les stéréotypes, puis de savoir comment, dans quel contexte et pourquoi ils sont apparus ? On se demandera également : qui les utilise, et pourquoi ? Mais en outre, comment s’intègrent-ils dans une structure sociale donnée et enfin : qu’est-ce que cela veut dire de ladite structure ? 

Par exemple, lorsqu’on analyse un film, on ne s’arrête pas à déceler les stéréotypes à partir desquels sont construits les personnages d’un long-métrage. On va s’intéresser au cadre narratif. L’objectif est de saisir quel message ce film souhaite transmettre au public, mais également de savoir dans quels contexte et géographie l’œuvre s’inscrit. On se demandera aussi : est-ce que cette production se vend bien et si oui dans quelle ville fait-il le plus d’entrées ? On observe quelles sont les critiques (positives ou négatives) et d’où elles émergent. Toutes ces questions vont nous aider à comprendre ce que le support étudié dit de notre organisation et des structures sociales. Ainsi, les stéréotypes attribués aux personnages ne sont qu’un des paramètres à prendre en compte pour analyser une œuvre.

En d’autres termes, décortiquer les stéréotypes peut avoir son utilité, mais sa seule étude est lacunaire. Mais alors pourquoi déconstruire les stéréotypes de genre ne suffit-il pas pour combattre le sexisme ? Déjà parce que les idées reçues ne tombent pas du ciel ! Elles sont le résultat de ce que l’on appelle la division sexuelle du travail, soit la répartition de rôles de genres attribués aux individus selon si on les a assignés « filles » ou « garçons » à la naissance. Or ces rôles sont là pour structurer l’organisation sociale et figer les personnes dans des schémas relationnels. 

Pour légitimer cet ordre social, on va donc créer des modèles et des archétypes que les individus devront suivre afin d’apprendre à tenir comme il faut le rôle social qui leur a été attribué. À ces modèles vertueux s’ajoutent des contre-modèles nous montrant ce qu’il ne faut pas faire. Basiquement, ces modèles s’incarnent comme « les gentilLEs » et « les méchantEs » dans les représentations culturelles que l’on connaît depuis l’enfance. Or les modèles à imiter sont aussi ceux que l’on nous décrit comme « naturels », quand les contre-modèles dépeignent ceux « déviants ». Traditionnellement, le modèle de LA femme « naturelle » se personnifie dans l’archétype de LA mère et celui de la déviante renvoyant à LA put*in. De ces représentations découlent ensuite les stéréotypes de genre. 

Ainsi les relations d’oppressions produisent des stéréotypes afin de légitimer l’ordre social par un processus que l’on appelle la naturalisation. Autrement dit, pour fonder un ordre social, il existe des stéréotypes de genre, servant à rationaliser les rôles de genres. En arguant que « c’est dans la nature, le mâle est dominant », on permet l’idée que les femmes soient dominées par les hommes.

Le plus drôle étant de constater que les pseudos justifications de cet ordre social inégalitaire n’ont ni queue ni tête ! Une amie m’a par exemple confié que des professeurs l’avaient dissuadée d’être chirurgienne au motif que les femmes tremblaient trop, n’étaient pas assez méticuleuses, trop émotives et trop faibles. On lui a également dit que ce métier est incompatible avec une vie de famille… Dans le même temps, on dira aux techniciennes de surfaces et aux couturières que ces métiers sont féminins en raison de leur précision et de leur souci du détail… Ces raisonnements absurdes se trouvent dans tous les champs et varient en fonction des domaines et de l’époque. On entend par exemple que les femmes ne seraient pas douées pour l’informatique bien qu’elles en soient les précurseuses. En effet, selon l’informaticienne et autrice Isabelle Collet, la place des femmes dans le monde de l’informatique est l’histoire d’une inversion. Dans les années 1950, les femmes occupent des postes clés dans les entreprises du secteur, et ce pendant près de 40 ans. À l’époque, l’informatique ne donnait pas accès à des métiers de « prestige », ni à des hauts salaires. C’était plutôt un secteur de la « bidouille » mais avec l’explosion de la micro-informatique dans les années 1990, l'industrie attire les hommes qui vont se réapproprier le secteur notamment en affirmant que les femmes n’ont pas l’esprit rationnel permettant de coder… De la même façon, la cuisine, l’écriture et la mode sont des hobbies perçus comme féminins à condition que cela ne rapporte pas d’argent ni de pouvoir.

Ainsi, il est nécessaire de comprendre que les stéréotypes de genre s’inscrivent dans des rôles prescrits par un ordre social qui se légitimise en prétendant se fonder sur « la nature ». Or cette « naturalisation » des corps sert non seulement à justifier un ordre social, mais a également le pouvoir de façonner les corps. Dans son livre Le pouvoir des grands, le sociologue Nicolas Herpin a démontré que la taille moyenne des personnes peut varier en fonction de l’accès à de la nourriture : si celle-ci est riche, diversifiée et équilibrée, l’individu aura plus de chance d’être de grande taille. Autre exemple : en Afrique centrale, au sein de la tribu nomade des Akas, les pères passent la moitié de leur temps à s’occuper de leurs enfants. Par ce mode d’organisation, nombre d’entre eux n’ont pas perdu la capacité d’allaiter et ce sont les hommes cisgenres qui donnent le sein aux enfants quand la mère part chasser… De plus, les rôles de genres dictent la hauteur à laquelle on place notre voix, notre démarche, la manière dont on se tient, dont on habite l’espace, mais aussi nos mimiques, notre accoutrement… Bref, la domination sociale façonne les corps et rend cela invisible en le « naturalisant ». Pour la professeur en étude de genre Flavia Bujor : « C’est pourquoi il y a un tour de passe-passe logique, qui fait passer la cause (la domination) pour l’effet (la naturalisation, l’essentialisation des corps) ». La solution pour elle réside dans le fait de dénaturaliser les lectures des corps, puisque cela permet de dénaturaliser l’ordre social. Dénaturaliser les corps, c’est donc comprendre qu’ils sont le résultat des rôles sociaux que l’on a appris à respecter pour vivre dans les structures sociales en place. 

Ainsi, condamner les stéréotypes de genre sans dénaturaliser notre regard sur les corps est inefficace. Et ce puisque dès lors qu’on aura fini de démontrer qu’un stéréotype est faux, il sera automatiquement remplacé par un autre. S’arrêter à dire « non les filles n’aiment pas le rose » n’est pas suffisant pour lutter contre le sexisme, car cela nous amène à nous conduire comme des Sisyphes, en poussant une pierre au sommet d’une montagne, d’où elle finira toujours par retomber. Bref, s’attaquer aux stéréotypes sans analyser les rôles de genre revient à croire que l'on peut inventer un plat en modifiant la cuisson sans changer d’ingrédients ni de recette.

En cela, pour revenir aux messages que je reçois souvent, prétendant que mon féminisme serait incompatible avec le soutien des personnes transidentitaires, j’affirme ici que c’est tout le contraire. D’abord, car le féminisme a toujours promu le droit des humains à disposer entièrement et sans condition de la pleine autonomie de leurs corps. Deuxièmement parce que les personnes LGBTQI+ par leur seule existence dénaturalisent les rôles de genres et les corps. Dans son livre Le transféminisme — Genres et transidentités, l’universitaire et autrice brésilienne Leticia Nascimento souligne que les personnes trans, par le simple fait de leur présence, remémorent aux personnes cisgenres qu’elles sont elles aussi des êtres sociaux construits. Pour l’autrice, les personnes trans sont ainsi et malgré elles un miroir tendu, prouvant à la société patriarcale l’absurdité de l’idée d'un destin biologique immuable que l’on pourrait octroyer aux individus en fonction de leur sexe. En subvertissant les rôles de genre attribués à leur naissance, les personnes LGBTQI+ rappellent au monde que le genre est une performance visant à naturaliser les rôles sociaux et les rapports de dominations. Il n’y a donc rien de surprenant à affirmer que les personnes LGBTQI+ ont été et sont toujours le poumon du féminisme occidental. 

Modèle à retenir : Division sexuelle du travail -> rôles de genres -> créations de modèles de genres et contre modèles de genres -> de ces modèles découlent des représentations -> dans ses représentations se forgent des stéréotypes de genre 

Précision : Dénaturaliser les corps ne veut pas dire nier les particularités et les diversités des corps existants, en prenant pour étalon de départ le corps de l’homme blanc occidental hétéro. Il s’agit au contraire de prendre en considération les spécificités des individus en développant des solutions de soins, d’accès à l’éducation, aux loisirs, au travail… qui soient réellement adaptés à toustes. Dénaturaliser les corps, ce n’est donc pas les effacer, mais arrêter de les diviser artificiellement en leur attribuant des rôles sociaux visant à les hiérarchiser. 

Exemple de dénaturalisation des corps en littérature : 

Extrait Mémoire de fille d’Annie Ernaux : « Un chignon blond, haut et mousseux à la Brigitte Bardot, un bikini — le bleu de Selfridges — des lunettes de soleil, une pose étudiée — un bras tendu, en appui sur le dallage, un autre mollement allongé sur les jambes repliées — qui fait ressortir la taille fine et la poitrine, manifestement fausse, résultant du tamisage de mousse “ampliforme” à l’intérieur du soutien-gorge. C’est une fille aux apparences de pin-up que je vois. Annie D est parvenue à être, en un format plus grand, la blonde de la colonie, la blonde de H. », p. 142. 

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