Les «féministes extrémistes» et l'antiféminisme

Ah les féministes extrémistes ! Héritières des sorcières, poissardes et autres mégères, elles sont le repoussoir brandi aux jeunes femmes qu’il faut garder dans le droit chemin. Une bonne féministe serait donc celle qui n’interroge pas sa place dans la société et encore moins à haute voix : celle qui ne dérange surtout pas l’ordre établi.

Avant de commencer ce texte, je vous renvoie à mon post (publié sur Instagram) sur le sexisme anti-homme si vous pensez qu’il existe. Puis sur «Les féministes vont trop loin je ne me reconnais pas dans le mouvement » si vous croyez que ce mouvement prône « la domination des hommes et l’instauration du matriarcat » !

Ah les féministes extrémistes ! Héritières des sorcières, poissardes et autres mégères, elles sont le repoussoir brandi aux jeunes femmes qu’il faut garder dans le droit chemin. Il y a quelques années, l’innocente personne que j’étais, conditionnée depuis le berceau à trouver le prince charmant, avait une peur bleue de se voir assimilée à ces pestiférées. Ayant cependant la fibre sociale, après avoir expérimenté la réalité de la culture du viol, j’ai commencé à m’engager avec grande prudence. 

Moi, j’étais la bonne féministe, celle qui a compris que le féminisme c’était aussi et tout autant pour le bonheur des hommes ! À chaque fois qu’un garçon apprenait mes convictions, je tenais à le rassurer : je n’étais pas contre eux et non je ne détestais pas les hommes ! Au lieu de dénoncer les violences que mes ami·e·s étaient en train de subir, je passais littéralement des heures à prêcher qu’on pouvait être féministe sans haïr la gent masculine. 

J’étais une “bonne” féministe, je me pensais modérée, raisonnable, capable de trouver “le juste milieu”. En d’autres termes, j’étais une bonne patte, pas menaçante pour un sou et avec le recul, d’aucune façon percutante. Peu sûre de moi à l’époque, je me faisais renvoyer dans mes cordes systématiquement. Et ce, dès que je suggérais que le harcèlement de rue n’était pas vraiment de la drague, ou autre idée aujourd’hui à peu près admise, mais qui ne l’était absolument pas il y a cinq ans. 

Une bonne féministe serait donc celle qui n’interroge pas sa place dans la société et encore moins à haute voix : celle qui ne dérange surtout pas l’ordre établi. 

Mais alors où se trouvent ces féministes extrémistes dont j’ai tellement entendu parler et qui me faisaient si peur ? Je n’ai pourtant pas le souvenir d’un attentat revendiqué en leur nom en France, ni de milices s’octroyant pour mission la castration des violeurs. Le problème du caractère très relatif du terme "extrémiste'', c’est qu’il permet à certaines personnes de considérer que tout ce qui les dérange en fait partie. Ainsi pour nombre d’individus, l’usage de l’écriture inclusive est déjà une forme d'extrémisme ! 

Derrière ce choix de mot abusif, se cache l’idée sous-jacente que les actions des féministes seraient presque aussi violentes que l’oppression patriarcale qu’elles dénoncent. Mettant sur le même plan la haine et la lutte contre celle-ci. 

Prenons un exemple : la semaine dernière, des féministes se sont interrogé·e·s sur les mesures à prendre afin de mettre fin aux violences sexuelles. Faits qui sont perpétrés dans neuf cas sur dix par des hommes cisgenres. Iels ont alors demandé : “Comment faire pour que les hommes arrêtent de violer ?”. Les antiféministes ont alors répliqué, arguant que la violence se trouvait dans la formulation de la question posée par ces dernières. La formule choisie était plus choquante à leurs yeux que les actes dénoncés. La phrase a été censurée des réseaux sociaux, nous obligeant à parler de cette silenciation plutôt que du sujet initial… Ainsi sera perçue comme extrême l’évocation des mots “les hommes” et non la tolérance crasse dont fait preuve la société envers les violences sexuelles. 

L’objectif ? Permettre de détourner l’attention du problème soulevé et empêcher l’éveil des consciences. 

Par cette technique, nous n’avons plus le temps de penser la violence et les moyens pour y mettre fin. Trop occupé·e·s à déterminer si cette question est choquante ou acceptable, obnubilé·e·s par la forme au détriment du fond, nous passons à côté de la réalité dénoncée. Et c’est précisément le but : éluder le problème pour que l’impunité continue. L’enjeu sous-jacent étant de pousser les militant·e·s à un discours de plus en plus consensuel, les obligeant à revoir leurs objectifs à la baisse. Vous l’avez donc bien compris, ce procédé stratégique est foncièrement antiféministe. Combattre les féministes, c’est par essence détester ce qu’iels représentent : les notions d’égalité et de justice. Puisqu’il est difficile de l’affirmer comme tel, différentes formes d’antiféminisme demeurent afin de défendre l’indéfendable. 

Il existe plusieurs catégories d’opposition à l’égalité des genres : l’antiféminisme direct et l’antiféminisme indirect. 

L’antiféminisme direct se caractérise par un ton “offensif”, à savoir : 

  • les insultes misogynes 
  • les discriminations 
  •  la diabolisation du groupe type (ex : les féminazi)
  • les appels à la violence (ex : violez-les)
  • la violence directe : les viols, féminicides, incestes, harcèlements sexuels… 

De manière générale, cette forme d’opposition divise l’opinion publique. Peu de personnes défendent frontalement le droit de frapper une femme ou de la violer. Si l’antiféminisme direct a un impact limité, sa variante indirecte est une stratégie qui fait ses preuves. Comme soulevé plus haut, elle permet de détourner l’attention d’un problème et fait partie des nombreuses stratégies de disqualification du mouvement. 

Vous savez quand vous entendez : “Avant c’était important, mais maintenant ça va trop loin.” alors que toutes les générations de féministes depuis 200 ans ont entendu cette même phrase. Ou encore : “Aujourd’hui les militant·e·s sont violent·e·s et chaotiques.”, alors qu’en réalité les suffragettes et les Rote Zora du 20ème siècle posaient des bombes et cassaient des vitrines. Même principe encore avec les “On ne peut plus rien dire, ni parler librement. C’est le règne du politiquement correct et de la bien-pensance.” … Bien que Nicolas Bedos monopolise le PAF pour l’affirmer. 

En plus d’être accepté en société, l’antiféminisme indirect — proche de ce que l’on a longtemps nommé “sexisme ordinaire'' — est valorisant socialement. Au lieu de renvoyer l’image d’une personne réfractaire aux droits humains, cet usage permet de se mettre en situation de chevalier blanc sauveur. On n’attaque pas frontalement les féministes : on défend subtilement le statu quo. 

La banalisation des discours violents devient la lutte en faveur de “la sacro-sainte liberté d'expression”. Maintenir la culture du viol devient la défense de “l’art de la séduction”. La levée de boucliers envers l’écriture inclusive ? La bataille pour sauvegarder “la belle langue française de nos ancêtres” (alors que ces règles grammaticales sexistes ont à peine 300 ans !). L’oppresseur réussit par ce tour de passe-passe à se placer en guerrier défendant des valeurs louables, face à la violence de hyènes extrémistes… Travaillant en réalité à conserver ces privilèges, tout en gardant la face et bonne conscience. Pas besoin d'être un blaireau qui commente “kouisine” sous chaque publication féministe, pour être misogyne.

Mais comment en finir avec ce discours de dichotomie entre “bonnes” et “mauvaises” féministes ? À mon humble avis, et parce qu'il existe depuis le début du mouvement, il ne s’arrêtera pas. C’est une technique de discrédit très efficace pour nous faire douter de nos convictions, pourquoi s’en priveraient-ils ? Si nous ne sommes pas obligé·e·s de nous retrouver dans tous les courants de ce large mouvement, s’il faut savoir garder son sens critique, il convient de s’interroger. 

Lorsqu’une accusation envers les féministes est émise, il suffit d’analyser de qui et d’où provient le reproche. Est-ce qu’il vient de personnes qui s’intéressent vraiment au sujet ? Ces personnes se préoccupent-elles régulièrement de cette lutte ? S’agit-il d’un·e expert·e qui a travaillé sur la question ? Si la réponse est non, à quoi bon y prêter attention ? Si ne jamais renoncer à l’exercice de l’auto-évaluation est primordial, cessons de nous laisser déconcentrer par ces stratégies poussiéreuses. 

Focalisons-nous sur ce qui importe : la lutte pour l’égalité, la justice et l’équité.

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