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Billet de blog 21 oct. 2021

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WOKE : Comprendre la mécanique réactionnaire

« Bien-pensant·es », « bisounours », « social justice warriors », « politiquement correct·es », « islamogauchistes »,.. Quels enjeux et dynamiques se dégagent derrière ces termes, y compris au sein des milieux militants ?

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« Bien-pensant·es », « bisounours », « social justice warriors », « politiquement correct·es », « islamogauchistes » 

et maintenant « wokes » : ce sont les expressions employées par les conservateurs afin de nommer leurs ennemi·es politiques. Tels des disques rayés, ils répètent leurs deux éléments de langage et demi, espérant probablement que cette diversion suffise à contourner tout débat de fond. 

Mais ne soyons pas mauvaises langues et jouons deux minutes à leur petite comédie pour en déceler la dynamique : d’où provient l’expression « woke » et que désigne-t-elle ?

Pour le journaliste Fabien Jannic-Cherbonnel, le terme « woke », qui se traduit littéralement par « éveillé » en anglais, vient du militantisme noir américain des années 1960 et a ressurgi en 2014 au moment des émeutes de Ferguson. L’utilisation de ce terme s’est ensuite répandue plus largement dans la population américaine. « Woke » se définit alors comme « être activement attentif à d’importants faits ou problèmes, notamment les questions raciales et l’égalité sociale ». Très rapidement, le mot est rejeté par la gauche qui le trouve « superficiel », et récupéré par la droite conservatrice pour décrédibiliser les universitaires et activistes qui étudient et militent contre les discriminations. Le terme ne recoupe d’ailleurs aucun courant de pensée structurée, en France comme aux États-Unis. Ce mot est apparu récemment dans l’Hexagone, et est utilisé quasiment exclusivement par des représentants de la droite conservatrice tels qu’Éric Zemmour. 

Le mot est peu compris par le grand public, et aucun·e militant·e ou chercheur·se ne se réclame de l’idéologie du « wokisme ».Comme le souligne Jannic-Cherbonnel, ce mot est très peu connu : selon un sondage récent de l’IFOP sur la « pensée woke » seul·es 14 % des répondant·es avaient déjà entendu ce terme et 6 % savaient de quoi il s’agissait. Sur l’étude que j’ai réalisée sur 3 732 personnes soutenantles combats progressistes, seulement 6,23 % se revendiquaient woke et 37,41 % ne connaissaient pas cette terminologie.

Mais alors, si personne ne reconnaît les wokes, pourquoi tente-t-on de les imposer dans le débat public en France ?

En politique, il est toujours utile de pouvoir nommer son adversaire idéologique et le relier à une connotation négative. « Woke » demeure en l’occurrence un terme forgé par ses détracteurs pour discréditer l’ensemble des idées progressistes, puisque grâce à son approximation ils peuvent aisément y associer militant·es véganes, LGBT+, féministes, anti-validistes, antiracistes… Cela offre une occasion d’esquiver le débat intellectuel public au détriment du fond, tout en surinvestissant la forme. Ces techniques sont largement inspirées de l’extrême droite américaine (« alt-right »).

Mais quel est le réel objectif derrière ce principe de découpage entre celleux que je nomme « woke » et les autres ?

Ce processus de division permet de se distancier de celui que l’on désigne comme le déviant. Le « non woke » se place comme la norme, l’objectivité et le raisonnable, rangeant ainsi son contradicteur dans la catégorie de la subjectivité, victimaire, voire de menace venant compromettre l’équilibre et l’harmonie collective. Pour assurer le bon fonctionnement de la société, il faut donc l’éliminer. C’est en tout cas l’avis du ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, pour qui « La France et sa jeunesse doivent échapper à l’idéologie woke ».

L’un des principal ressort des conservateurs, consiste à jouer sur une crainte du déclassement, soit la peur que demain soit moins avantageux pour moi qu’aujourd’hui. En cela, la désignation d’un ennemi commun est indispensable, et le message revient à dire à l’autre « si tu ne veux pas tout perdre, rejoins le camp des « non-woke » ». Mais ce processus, outre son éthique discutable, représente un véritable danger démocratique. Au nom de la lutte contre le « wokisme », il devient alors légitime et encouragé par l’État de tenir à distance du débat public les voix dissonantes, voire de les censurer et les menacer. Si on reprend les multiples déclarations du gouvernement à propos du grand danger « woke », les débats sur les questions de genre ou les pensées décoloniales viendraient saper l’idéal républicain français et menacer la bonne homogénéité du pays. Ils assument dès lors qu’une cohésion entre les citoyen·nes n’existe pas, puisqu’elle fonctionne seulement grâce au musellement d’une partie d’entre elleux, qui devraient sacrifier leur statut d’actif·ves citoyen·nes en se taisant. Le tout, afin de maintenir l’ordre et la paix sociale.

Le réactionnaire est celui qui s’inquiète de quelque chose qui n’est pas encore arrivé par peur de perdre — je le disais plus haut — ce qu’il a. Comme le souligne le chercheur et enseignant Romain Huët, « son imagination va plus vite que l’avenir », et souvent, celui-ci projette indirectement ce qu’il fait lui-même endurer aux autres. Mais alors, l’idéologie « woke » existe t-elle en France, ne serait-ce que partiellement ?

Comme annoncé dans le premier paragraphe, en France, aucun·e chercheur·se ni aucun mouvement ne se revendique de l’idéologie woke, terme qui ne désigne pas non plus de courant de pensée structurée. Pour les réactionnaires, il semblerait que chaque déclaration ou micro avancée en faveur d’une meilleure justice sociale soit bien trop « woke ». Cependant, il est possible que vous ayez déjà entendu des militant·es progressistes se plaindre elleux aussi de camarades trop « wokes ». Bien qu’utiliser un terme instrumentalisé par l’extrême droite est un procédé politiquement discutable, nous devons nous demander pourquoi certaines personnes en ressentent le besoin et quelles en sont les dynamiques sous-jacentes. 

Que nous disent ces militant ·es?

Certain·es font état de pressions exercées de la part de camarades considérant leurs propos ou attitudes parfois   « problématiques ». Ces conflits ne portent pas sur des divergences idéologiques profondes, mais sur de mauvais emplois de termes, ou d’angles morts, dus à un manque d’informations sur certaines thématiques conjointes à leur lutte. Se faisant régulièrement reprendre par leurs camarades concernant ces choix, elles·ils manifestent une angoisse à exprimer leurs idées politiques et, se sentant dans un environnement peu bienveillant, s’estimerons illégitimes et en conséquences, poussé·es à l’immobilisme. Ces configurations existent et semblent de plus en plus vérifiables à mesure que le groupe en question est un groupe marginalisé par la société. Il est d’abord important de rappeler que le rigorisme militant a de tout temps et de toutes luttes existé, et n’est pas une création des militant·es « wokes » de la génération Z. 

Mais alors, pourquoi des mouvements progressistes censés être des lieux propices à l’éducation, la bienveillance et l’échange ouverts sur le monde peuvent parfois être si rudes avec celleux ne possédant pas leurs codes sociaux ?

Dans son livre « Outsider », Howard Becker compile ses recherches sur les déviances en étudiant plusieurs groupes marginalisés. Il y explique que ces communautés discriminées sont forcées de créer une sous-culture en marge de la société, qui comprend souvent des goûts, des habitus, des croyances et un vocabulaire précis permettant aux membres de cette communauté de se reconnaître et de faire groupe. Cette sous-culture est l’impact direct de l’exclusion de la société et du débat public, et donc propice à un repli identitaire. Plus un groupe social est oppressé, plus sa culture sera éloignée de la norme. Ce mécanisme social a des conséquences désastreuses car il empêche de nouveaux·elles membres de s’intégrer facilement. Pour exemple, de nombreux individus LGBT+ cherchant à intégrer des groupes queers afin de rencontrer des pairs, se retrouvent confronté·es à ce que l’on nomme le « gate-keeping » : elles·ils peineront à s’intégrer par manque de connaissance des habitus de leur groupe social.

Les groupes « outsiders » comme les désigne Becker vont à mesure et à hauteur de leur stigmatisation se détacher du reste de la population, ayant l’impression de n’avoir de prise que sur leur groupe de pairs. C’est pourquoi dans les milieux militants les exigences  seront démultipliées à l’égard de personnes déjà discriminées, la logique étant la suivante : « de toute façon, les hommes ne nous écoutent pas, donc j’ai laissé tomber, mais dans notre propre camp cela ne doit pas passer ». Couplé aux continuels traumatismes que ces groupes sociaux ont expérimentés, ce contexte est propice aux tensions et à des remontrances sévères envers des membres du même groupe social. Or, cette mécanique pousse paradoxalement des mouvements progressistes au conservatisme, puisqu’elle empêche l’émergence d’idées diverses et l’adhésion de nouveaux·elles constituant·es, ce qui sert l’agenda politique des conservateurs.

En résumé, ces crispations intra-militantes sont cycliques, restent ultra-minoritaires, localisées, et sont les résultats directs de la marginalisation de ces groupes sociaux. C’est un cercle et un continuum vicieux : plus un groupe est stigmatisé, plus il va se refermer sur lui-même et plus le dominant s’en servira afin de le discréditer en raison de ses différences. Heureusement, de plus en plus de voix prennent conscience de ces dynamiques et œuvrent à lutter contre cette prophétie autoréalisatrice. Le collectif Fracas par exemple, vise à donner des outils afin d’éviter ces travers. 

Ami·es espérant un avenir qui peut être meilleur pour toustes, ne nous laissons plus pointer du doigt par celleux qui n’ont rien d’autres à nous offrir que la peur et le repli !

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