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Billet de blog 26 mai 2022

Pourquoi la fête des Mères est l’arnaque du siècle

À l’origine la Fête des Mères a donc été inventé pour visibiliser le travail domestique gratuit porté par les femmes. En effet, Anna Jarvis avait créé la Fête des Mères comme une journée de lutte pour la reconnaissance du travail domestique et éducatif gratuit ! Aujourd'hui personne n'est dupe sur les intérêts de cette fête et pourtant...

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Chaque année on n’y échappe pas, c’est le retour du débat sur la Fête des Mères. À l’école de la République française, c’est une tradition, une fois par an les profs préparent avec leurs élèves un cadeau destiné aux mères pour les remercier de leur travail qu’elles fournissent en les élevant. La polémique est la suivante : faut-il garder le terme « fête des Mères » pour cette occasion ou le remplacer par « fête des gens qu’on aime » ? On comprend facilement l’intérêt de renommer cet événement « fête des gens qu’on aime » puisqu’il y a des familles monoparentales, d’autres homoparentales et des enfants qui n’ont plus de mère. 

C’est une problématique très concrète. Je me souviens par exemple avoir vu à l’école primaire une petite fille pleurer une journée entière, elle tenait dans ses mains le cadeau destiné à sa maman qui était décédée un peu plus tôt dans l’année. J’imagine combien voir les autres enfants fabriquer un présent pour leur maman était douloureux pour elle… En plus du sentiment de souffrance et de marginalisation que peuvent ressentir les élèves n’ayant pas un papa et une maman, cette fête institutionnalise le modèle de la famille nucléaire (à savoir un papa et une maman qui vivent sous le même toit avec des enfants) comme le modèle hégémonique à suivre. Plus précisément, ça incite les petites filles à intégrer ce qui est attendu d’elles en société à savoir le fait d’être des futures mères. Il s’agit ainsi d’un conditionnement à la maternité qui commence dès l’école maternelle !

J’ai dans le même temps lu beaucoup de témoignages de mères tenant très fortement à ce qu’on garde l’expression Fête des Mères. Pour elles, le terme « fête des parents » ou « des gens qu’on aime » invisibilise le job spécifique qu’elles accomplissent et laisse sous-entendre que dans un couple hétéro les deux parents en font autant. Cet argument ne prend pas en compte tous les modes de parentalité, mais on entends derrière un sentiment partagé par nombre de mères, celui de ne pas être considérées dans leur travail maternel. C’est un fait, les femmes, travaillent plus que les autres pour une reconnaissance moindre. À l’heure actuelle, tous travaux confondus (c’est-à-dire travail salarié et domestique), les femmes en relation hétéro bossent chaque jour en moyenne  une heure de plus que leur conjoint. Si l’on payait le travail domestique au SMIC, les femmes gagneraient 1435 € brut par mois. Selon ses modes de calcul, les hommes gagneraient pour leur part 714€. Ils vivraient donc à crédit de 721€ par mois à l’égard de leur conjointe. D’après ce calcul on voit bien que la paire de boucles d’oreilles à la Saint-Valentin et le collier de pâtes à la Fête des Mères ne suffisent pas à rééquilibrer la balance…

Ce n’est pas tout, dans notre société occidentale, le statut de la mère est très paradoxal. D’une main l’on pousse les femmes cisgenres à devenir maman à l’aide de très fortes injonctions sociales aka « l’horloge tourne », « C’est pour quand le bébé ? », etc. Comme si la maternité était pour une femme le seul destin enviable. Ces injonctions s’accompagnent d’un culte martial renvoyant à tout un archétype féminin valorisé venant tout droit de notre héritage chrétien, lesquels est inspiré du modèle de la Vierge Marie. Suivant ce modèle, dans nos imaginaires collectifs, une bonne mère est une mère dévouée à sa progéniture, se sacrifiant pour ses enfants sans compter, le tout sans prendre trop de place et sans se plaindre. Par ailleurs, une bonne mère doit être responsable et faire passer les autres en premier. Dans le même temps elle doit veiller à rester sexy pour continuer  à séduire son compagnon. Paradoxalement, nous avons donc d’un côté une vénération de la figure maternelle et de l’autre un travail qui n’est pas rémunéré, est constamment dévalorisé et invisibilisé. Ainsi, comme l’a souligné la sociologue Illana Weizman, un homme qui donne le biberon ou change les couches de son enfant sera érigé en héros quand une mère ne recevra aucun éloge. 

Mais alors, comment l’expliquer ? C’est tout simple, le travail maternel étant estimé féminin par essence, les gens considèrent que les femmes cisgenres ont naturellement la fibre et l’instinct maternel. Dès lors, puisque ce rôle est inné et facile pour elles à quoi bon les remercier ? Notre société juge ainsi que le travail parental effectué par les femmes est un dû. Chez les mères il irait de soi, là où les pères qui s’investissent sont perçus comme méritants et courageux. C’est pourquoi il est urgent d’affirmer qu’élever une progéniture est un travail, une responsabilité qui n’est pas un destin ou inné. Bref, premièrement les femmes cisgenres ne devraient pas subir de pression ou d’injonction pour enfanter, car elles ne doivent rien à personne. Deuxièmement, il est important d’affirmer que l’on ne naît pas parent, on le devient. Cela s’apprend, demande du temps, de l’implication et du travail. À l’origine la Fête des Mères a donc été conçue pour montrer ce travail invisible et dévalorisé porté par les femmes. Elle a été inventée par Anna Jarvis aux États-Unis en 1907. La fête des Mères y est là-bas un jour férié à partir de 1914. Selon la doctorante en histoire de l’art Sarah Velazquez-Orcel, cet événement était à ces débuts loin d’être une fête commerciale. En effet, Anna Jarvis avait créé la Fête des Mères comme une journée de lutte pour la reconnaissance du travail domestique et éducatif gratuit produit par les mères. Cependant cette journée imaginée comme un jour de lutte pour les droits des mères fut transformée en fête commerciale. Comme le rappelle Sarah Velazquez-Orcel, Anna Jarvis a exprimé plusieurs fois sa colère face à la récupération capitaliste dont a été victime la Fête des Mères. Elle finira sa vie écœurée de voir sa fête devenir un moyen d’enrichir l’industrie des fleuristes plutôt que d’octroyer des droits et une reconnaissance au travail des femmes. 

Aussi, pourquoi continue-t-on à célébrer la Fête des Mères ? Dans tout système de domination dans lequel un groupe possède des privilèges, voire une autorité sur l’autre, il faut à l’occasion négocier pour maintenir le statu quo. Cette négociation, ça va être par exemple un président de la République qui va céder quelques droits sociaux à un mouvement de travailleur pour tenter d’apaiser le conflit. De manière préventive, cela peut aussi être des fêtes ponctuelles qui vont servir de gestes symboliques de reconnaissance. Au sein de notre système hétérosexiste, ces fêtes sont des outils incitant les femmes à se conformer au modèle de famille nucléaire. Ces fêtes rituelles comme la Saint-Valentin ou la Fête des Mères remplissent ces fonctions. C’est aussi le cas des médailles honorifiques que continue à remettre l’État aux mères ayant plus de quatre  enfants de nationalité française… 

D’une part ces festivités apprennent aux petites filles très tôt ce qui est attendu d’elles. De l’autre, cela permet de dire une fois par an aux mères « mais si, la société est reconnaissante de ton travail, ce que tu fais est important et nous le célébrons ». En d’autres termes, c’est précisément parce que les inégalités entre la classe des hommes et la classe des femmes sont considérables que ces fêtes sont célébrées. C’est une forme de cache-misère, un pansement sur une plaie béante. Mais les femmes valent bien mieux qu’une fête annuelle saluant les mères. Elles méritent qu’on arrête de les bombarder d’injonctions. Il est aussi urgent de revaloriser le travail dit «du care» dans son ensemble. L’activité du care, c’est un travail domestique ou salarié englobant tout les jobs touchant au soin d’autrui. C’est être aide-soignante, assistante maternelle, aide à domicile et cela comprend en outre le travail domestique. Ce travail est considéré comme un salariat féminin en  conséquence, il est considéré comme subalterne, est stigmatisé et surtout pas ou peu rémunéré. Étant peu valorisé, les hommes rechignent à l’effectuer et certaines femmes bourgeoises vont s’en dispenser en le reléguant à des babysiter ou des techniciennes de surfaces sous-payées. Je trouve en tout cas que cela dit énormément de notre société de voir que les activités impliquant le soin, l’aide et l’éducation des autres fassent partie des métiers les moins estimés et rémunérés… 

Bref, plutôt que de célébrer une fête commerciale qui nous bombarde de promotions sur les aspirateurs et les lave-vaisselles, l’école française ne devrait-elle pas accentuer l’éducation des élèves contre le sexisme ? La fête des Mères ne pourrait-elle pas être remplacée par des ateliers annuels où l’on encourage l’empathie, l’assistance et la coopération ? Par ailleurs, les mères ne méritent-elles pas de travailler à parts égales des pères, au lieu d’être saluées une fois par an pour leurs sacrifices ?

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