Sur la « misère sexuelle »

Dans ce brouhaha médiatique majoritairement masculin, la notion de « misère sexuelle » est dans toutes les bouches réactionnaires. Mais bon, ne soyons pas de mauvaise foi, essayons de comprendre ce qui se joue derrière cette notion.

En 2016, sur Twitter, explose le mouvement #Metoo, à l’origine créé par des afro-féministes américaines. Face au torrent de témoignages à travers le monde, la société patriarcale connaît un véritable soubresaut, l’obligeant à sortir du déni. Croulant littéralement sous le poids des récits de victimes, l’appareil politique se voit obligé d’admettre — non sans difficultés — qu’il s’agit d’un problème d’ordre social et non de drames individuels. La riposte misogyne ne tarde pas : les prises de parole d’hommes, menacés par la notion de consentement abreuvent les antennes. Partout chantent les sirènes de la culture du viol : les hommes n'agressent et n'harcèlent pas les femmes, non, ils expriment leurs désirs irrépressibles pour elles. Amusante constatation par ailleurs, que celle de la société qui  nous dit que les hommes sont des êtres incapables de gérer leurs émotions, mais sont simultanément, les seuls à être dotés de rationalité. Que l’univers est bien fait ! (sic)

Dans ce brouhaha médiatique majoritairement masculin, la notion de « misère sexuelle » est dans toutes les bouches réactionnaires. Mais bon, ne soyons pas de mauvaise foi, essayons de comprendre ce qui se joue derrière cette notion.

Les origines :

Tout d’abord, l’archétype de misère sexuelle renvoie indissociablement à la libération sexuelle.

Au début du XXe siècle, la pensée dominante autour de la sexualité admet que la reproduction est la finalité de l’instinct sexuel. En d’autres termes : hors du coït reproductif entre époux, le sexe serait déviant et non naturel. Freud élabore alors l’idée fondamentale selon laquelle la satisfaction d’une pulsion de désir est la principale source de motivation des hommes pour entreprendre un coït. Pour les femmes à cette époque, il s’agit le plus souvent d’un devoir conjugal. Le curseur se déplace : considérées jadis comme immorales et abjectes, les pulsions sexuelle hors cadre procréatif sont dorénavant normalisées. Ressurgit alors l’idée que les pulsions sexuelles — surtout celles des hommes — doivent être assouvies pour ne pas risquer de provoquer des maladies nerveuses. Ainsi, les femmes qui avaient déjà le devoir d’enfanter doivent en plus satisfaire les pulsions de leurs époux, sans quoi, selon la pensée de l’époque, elles mettraient en péril la santé de ces derniers !

La sexualité comme régime politique :

De l’ère indivualiste né ensuite la volonté d’un mouvement pro-sexe, revendiquant un meilleur épanouissement des individus au sein de la société. La plupart des féministes ont utilisé certains de ces éléments rhétoriques pour obtenir l’accès à la contraception et à l’avortement, tout en essayant d’y amener un point de vue plus égalitaire. Cette pensée et ces combats seront alors repris par la gauche, laquelle reproche aux conservateurs d’utiliser la morale sexuelle afin de maintenir la jeunesse dans un carcan idéologique autoritaire. Pour Reich, c’est également une affaire de classe puisque seuls les plus favorisé-es ont alors accès aux contraceptifs, à l’avortement et au traitements des maladies vénériennes.  

Un glissement idéologique au service du dominant :

Se développant à l’origine comme une critique du capitalisme et de la morale traditionnelle, la notion de misère sexuelle en elle-même apparaît dans les années 70. À l’origine, elle concerne autant les hommes que les femmes et est utilisée comme argument en faveur de l’émancipation érotique. Dès le départ, la notion reste très floue puisqu’elle désigne tour à tour l’insatisfaction, l’ennui, la lassitude, les désirs inavoués et l’abstinence non choisie. En plus d’être peu précis, le terme « misère » est douteux, puisqu’il renvoie à une notion de pauvreté extrême, désignant une situation dans laquelle les besoins vitaux de l’individu sont compromis. Or, si la nourriture, l’eau et le logement sont indispensables à la survie de chacun·e, l’absence de coït n’amène en revanche pas à une mort certaine.

Bien que maladroite, cette notion avait au moins le mérite de questionner la morale patriarcale de son époque. Mais dès 1994, l’auteur Michel Houellebecq en fait un thème majeur de son œuvre. Bien qu’il n’utilise pas le terme « misère sexuelle », il a largement participé à sa théorisation, notamment dans son livre « L’extension du domaine de la lutte ». Selon lui, « Le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. […] ». D’après Houellebecq les hommes subiraient un « déclassement » à cause de la libéralisation sexuelle.

En réalité, les hommes ont ce sentiment depuis que la notion de  « devoir conjugal » décline. Comme le souligne Kristen Ghodsee dans son livre « Pourquoi les femmes avaient une meilleure vie sexuelle sous le socialisme », les femmes indépendantes économiquement n’ont plus de devoirs conjugaux obligatoires. Ne dépendant plus d’un mari pour assurer leurs besoins fondamentaux, elles choisissent leurs partenaires par désir. C’est cette — très relative — tendance à reprendre le contrôle de leur corps qui est insupportable aux masculinistes. Pour ces antiféministes, l’accès libre et gratuit au corps des femmes est un dû. Comme le souligne Andrea Dworkin, « la femme semble contrôler qui a accès à sa sexualité. Les hommes en veulent l’accès. Cela cause leur rage et la perception que les femmes ont du pouvoir sur eux ». Le réel enjeu est donc la domination, le contrôle et le pouvoir, et non l’épanouissement sexuel.

Afin de rendre intelligible ce message, les courants réactionnaires ont dû mettre en place des stratégies politiques. Ainsi, les masculinistes ont essayé de renverser nos schémas mentaux en comparant les féministes à un nouvel ordre moral empêchant la libération sexuelle. C’est du moins ce qu’estime Eric Zemmour en février 2021 sur C-News, arguant que «C’est typique de notre époque, le puritanisme passe par la jeunesse […] La différence, est que le puritanisme ne repasse pas par la case catholicisme et vertu, mais par la case féminisme»

Pourtant pionnières de la libéralisation sexuelle depuis des siècles, les féministes sont paradoxalement sans cesse caricaturées en funestes trouble-fêtes. C’est une stratégie régulièrement employée par les conservateurs, qui, afin de maintenir le statu quo, prétendent être les vrais rock’n’roll rebelles. Il n’y a pourtant rien de punk ou de révolutionnaire à lutter pour la sauvegarde de l’ordre établi et de ses privilèges.

Le droit des hommes à disposer du corps des femmes :

Désormais, aux yeux des antiféministes, la libération sexuelle n’est plus pour tous·tes, mais bien la revendication du droit des hommes à disposer librement du corps des femmes. Cette conception n’est pas seulement patriarcale, elle prolifère également grâce à une vision capitaliste : l’idée de misère sexuelle renvoie à une notion d’offre et de demande, et donc de logique marchande. Cette pensée considère que les femmes sont un produit naturel et vital auquel les hommes devraient avoir naturellement accès, comme l’eau et la nourriture. En témoigne cet extrait de la tribune à importuner, sortie dans le Monde en 2016 : « Elle peut […] ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement. ». Cette conception est enrichie par une vision très subjective de la biologie, qui serait selon eux le résultat de besoins liés à la testostérone, ce qui est un artefact : le taux de testostérone augmente en fonction du nombre de rapports sexuels, et non l’inverse. De plus, selon Amnesty International, 71 % des viols seraient prémédités. Sur ce dernier point, je vous recommande d’écouter ou de lire le premier épisode du podcast : « C’est dans la nature, le mâle est dominant ».

Comme le souligne Ovidie : « ils affirment que c’est un droit, mais ils disent aussi que si on ne leur fournit pas du sexe, il va y avoir des problèmes. Par exemple, avec le viol d’enfants par les prêtres, ils vont dire « c’est parce qu’il faudrait leur permettre de se marier ». Ils ne comprennent pas que violer un enfant n’a rien à voir avec le fait d’être marié avec une femme majeure et consentante. Ça devient limite un devoir pour les femmes, parce que si elles n’acceptent pas du sexe, il arrivera des choses encore pires, c’est-à-dire du viol. » Pauline Grand d’Esnon souligne quant à elle que notre compassion révèle de curieuses élasticités : « le risque de mourir de faim ou de froid ne justifie ni le vol ni le squat ; (bien que l'état de nécessité soit dans le code pénal) en revanche, la pulsion sexuelle justifie d’outrepasser les règles les plus élémentaires du consentement. »

Une empathie à deux vitesses :

On s’émeut peu et bien moins de « la misère sexuelle féminine », pourtant bien réelle. Les Françaises sont 49 % à admettre qu’elles rencontrent régulièrement des difficultés à jouir, soit le pourcentage le plus élevé de tous les pays étudiés. Une femme sur quatre (26 %) déclare ne pas avoir joui au cours de son dernier rapport sexuel, soit une proportion nettement plus forte que chez les hommes (14 %). De plus, toutes les études démontrent que les femmes hétérosexuelles ont en proportion bien moins d’orgasmes que les femmes ayant des relations lesbiennes.

Enfin les hommes ont en moyenne deux fois plus de partenaires sexuel·les au cours de leur vie que les femmes, et ce, pour des raisons éminemment sexistes. En effet, les femmes ont une liberté sexuelle moins grande, puisque leur valeur est encore jugée en fonction de leur nombre de partenaires. Elles font également face aux risques réels et importants d’agressions sexuelles, dont résulte une méfiance qui entrave la possibilité de lâcher prise, compromettant ainsi l’accès à la jouissance. Cela comprend uniquement l’impact sexuel, et non la misère affective que connaissent beaucoup de femmes qui bradent le respect et leurs attentes lorsqu’elles relationnent avec des hommes cis.

Pour conclure, la pensée de nature qui tendrait à expliquer la domination masculine par des pseudo analyses biologiques est une pensée fataliste qui condamne les hommes et les femmes à des rôles sociaux prédéfinis insatisfaisants. Pour plus d’épanouissement, il est indispensable de remettre en question les normes de virilité, le slut-shaming, ainsi que violences sexuelles et le manque d’intérêt pour le plaisir lié à la vulve. Les féministes ont en écrasante majorité toujours combattu la morale sexuelle qui avait à l’origine pour but d’enfermer les femmes dans leur relation avec leur mari pour assurer une descendance légitime. Ce sont aussi elles qui tiennent le compte Sexo afin de donner des tips à tout le monde concernant la sexualité, et qui sont en première ligne pour critiquer les injonctions à la performance et à la constante libido sexuelle. Bref, ce sont elles qui luttent pour plus de plaisir et d’amour partagé pour tout le monde, ne l’oublions pas.

Sources principales :

Chiffres sur l'orgasm gap 
Histoire de la misère sexuelle

Histoire du couple, Jean Bologne

Histoire de la sexualité, Michel Foucault

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