[Écologie] Le match de la transition énergétique : France VS Allemagne

Plus d’une décennie que nos deux pays ont engagé leur transition énergétique. L’Allemagne, propulsée au titre de pays exemplaire est-elle vraiment l’élève modèle ? Et la France, est-elle autant à la traîne ?

En 2010, l’Allemagne lançait lEnergiewend, son programme de transition énergétique. Le but pour le pays est d’augmenter la part des énergies renouvelables et sortir du nucléaire tout en baissant ses émissions de gaz à effet de serre. Le terme Energiewend a été écrit la première fois en 1980, titre de la publication du Öko Institut qui appelait à l’abandon des énergies fossiles et du nucléaire. L’institut Öko a été fondé par des organisations environnementales et religieuses dans le but de promouvoir « la croissance économique sans augmentation de la consommation d’énergie », la croissance verte en somme. Si vous pensez que le nucléaire émet du CO2 et participe au réchauffement climatique, avant de poursuivre je vous conseille mon précédent article : La France se trompe-t-elle d’ennemi dans la transition écologique ?

transition-energetique

Consommation d'énergie primaire / France 1 - 0 Allemagne

La France quant à elle se lance en 2015 avec la loi « transition énergétique relative à la croissance verte » qui vise à préparer un monde sans pétrole tout en gardant un système énergétique robuste et plus durable en accord avec la stratégie nationale bas carbone. Les deux pays ayant choisis de s’occuper en priorité de leur système électrique, ce qui n’est pas forcément judicieux, cet article se concentre en grande partie sur ce secteur. Pour comprendre que ce n’est que la partie immergé de l’iceberg, voici les consommations d’énergie primaire des deux pays. En 2019, l’énergie consommée en France provenait pour 47% des ressources fossiles, en Allemagne le chiffre grimpe à 79%.

Consommation primaire France 2019 © Graph : Fred / Données : Eurostat Consommation primaire France 2019 © Graph : Fred / Données : Eurostat

Consommation primaire Allemagne 2019 © Graph : Fred / Données : Eurostat Consommation primaire Allemagne 2019 © Graph : Fred / Données : Eurostat

Émissions de gaz à effet de serre par habitant / France 1 - 0 Allemagne

Tous secteurs confondus, chaque Allemand émet 60% de gaz à effet de serre de plus qu’un Français. Cela vient en partie de la composition du mix électrique et du fait que l’Allemagne est un pays plus industrialisé. En 2018, quand chaque Français émettait 6,9 tonnes de gaz à effet de serre, chaque Allemand en a émis 11 tonnes. 

Émissions de gaz à effet de serre par habitant © Graph : Fred / Données : Eurostat Émissions de gaz à effet de serre par habitant © Graph : Fred / Données : Eurostat

Décarbonation du mix électrique / France 1 - 0 Allemagne

En France, c’est le nucléaire qui occupe la première place du podium en production électrique. Il est n°1 ex-æquo des moyens de production qui émettent le moins de CO2 avec les barrages hydrauliques qui occupent la 2ème place de la production française. Le choix a été fait lors de la programmation pluriannuelle de l’énergie de porter la part du renouvelable à 50% et de baisser celle du nucléaire à 50% à horizon 2035. Le but est de sortir par la même occasion complètement des restes du gaz et du peu de charbon et de fioul que nous utilisons actuellement. Selon le gouvernement, il est nécessaire pour la France de continuer de produire une électricité bas carbone mais aussi de diversifier son mix électrique. Alors même que la baisse du nucléaire risque au contraire d’augmenter l’intensité carbone de notre électricité, en effet contrairement à une idée reçue les renouvelables électriques produisent plus de CO2 que le nucléaire. Il faut bien se le dire : il n’y a pas d’énergie propre. 

Production électricité France 2019 © Graph : Fred / Données : Eurostat Production électricité France 2019 © Graph : Fred / Données : Eurostat

L’Allemagne au contraire sollicite depuis des années le charbon, le lignite et le gaz en production de base et ne dispose pas d’un grand parc électronucléaire et compte en sortir avant 2025. L’Allemagne a fait le choix de prioriser la sortie du nucléaire à la sortie du charbon et du lignite, ce qui explique que pour l’heure que le mix énergétique allemand comporte toujours une grande part d’énergies fossiles dont le pays a du mal à se passer. Vient ensuite l’éolien suivi du nucléaire.

Production électricité Allemagne 2019 © Graph : Fred / Données : Eurostat Production électricité Allemagne 2019 © Graph : Fred / Données : Eurostat

L’éolien et le solaire photovoltaïque connaissent une expansion sans précédent en Allemagne depuis les années 2000 avec une accélération en 2008, la capacité totale est passé de 6 209MW à 107 768MW entre 2000 et 2019, alors qu’en France durant la même période, la croissance de ces deux moyens de production est plus lente en passant d’une capacité de 45MW à 27 221MW  

Production brute EnR électriques © Graph : Fred / Données : Eurostat Production brute EnR électriques © Graph : Fred / Données : Eurostat

Capacités de production de l'éolien et du photovoltaïque © Graph : Fred / Données : Eurostat Capacités de production de l'éolien et du photovoltaïque © Graph : Fred / Données : Eurostat

Mais l’Allemagne s’est lancé un défi colossal avec l’Energiekonzept : sortir du nucléaire, du lignite et du charbon en même temps alors qu’elles sont actuellement les rares sources d’électricité pilotables aux côtés des barrages hydrauliques. Pour pallier ce manque, le pays n’a pas eu d’autres choix que de miser sur le gaz naturel et le biogaz, le gaz naturel est la moins polluante des énergies fossiles certes, mais qui émet quand même beaucoup plus de CO2 que le nucléaire (418g/kWh contre 6g/kWh en France, soit 70x plus). Les techniques de stockage n’étant pour l’instant pas assez développées, et peu efficientes mis à part les STEP (Station de Pompage/Turbinage) pour maintenir l’équilibre du réseau. Ce qui explique qu’à la période où l’on assiste à l’essor des capacités de production éoliennes et photovoltaïque, nous assistons aussi à l’augmentation des capacités de production avec carburants combustibles (+30% depuis 2000) pendant qu’en France au contraire elles diminuent (-35% depuis 2000). L’Allemagne ayant fait le choix de prioriser la sortie du nucléaire à la sortie des énergies fossiles contrairement à la France qui compte garder une part de nucléaire à terme et sortir au plus vite les énergies fossiles de son mix électrique. 

Capacités de production de carburants combustibles © Graph : Fred / Données : Eurostat Capacités de production de carburants combustibles © Graph : Fred / Données : Eurostat

Les choix de l’Allemagne expliquent en partie que les émissions de gaz à effet de serre de leur mix électrique ne baissent pas fortement (-19% entre 2000 et 2018) alors que pour la France qui possédait déjà un mix électrique très peu carboné, elles ont baissé plus fortement (-27% entre 2000 et 2018). L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a prévenu l’Allemagne dans son rapport de 2020 : « la progression de l’électricité produite par les renouvelables a réduit les émissions, mais l’abandon du nucléaire ainsi que l’augmentation des exportations d’électricité ont contrebalancé une partie de ces bénéfices. », l’Agence appelle par ailleurs l’Allemagne à recentrer ses efforts pour ne pas aboutir à une situation contre-productive. Ce graphique nous montre que choix de la France de sortir en priorité des moyens de production fossiles, sur le plan climatique, était le bon.

Émissions GES électricité et chauffage public © Graph : Fred / Données : Eurostat Émissions GES électricité et chauffage public © Graph : Fred / Données : Eurostat

Prix de l'électricité / France 1 - 0 Allemagne

Nous entendons souvent que les énergies renouvelables sont moins chères que les autres moyens de production, et en particulier du nucléaire. Ce qui est totalement faux car il faut d’abord associer le système de stockage pour les énergies non pilotables, afin de pouvoir les comparer aux autres sources disponibles à la demande comme le nucléaire, l’hydroélectricité, ou encore les fossiles, et là le bât blesse, elles ne sont plus du tout compétitives. Les ménages Français et Allemands ont vu le prix de leur électricité augmenter fortement entre 2008 et 2019 (+44%). En France cela est dû en grande partie à la libéralisation du marché de l’électricité qui a poussé la commission de régulation de l’énergie à augmenter petit à petit le tarif réglementé de vente afin que les fournisseurs alternatifs puissent devenir compétitifs. C’est absurde mais c’est même écrit dans les textes officiels : « cette méthodologie de calcul vise à garantir la contestabilité de ces tarifs par les fournisseurs alternatifs, c’est-à-dire la faculté pour les fournisseurs alternatifs de proposer aux consommateurs des offres de marché à prix égaux ou inférieurs aux TRV. » En 2019 le prix de l’électricité était toujours bien supérieur en Allemagne comparativement à la France (+74%). 

Prix de l'électricité © Graph : Fred / Données : Eurostat Prix de l'électricité © Graph : Fred / Données : Eurostat

Résilience et robustesse du mix EnR / France 1 - 0 Allemagne

Il y a bien pourtant une énergie renouvelable qui crève le plafond depuis 2004 en France : les pompes à chaleur ou PAC. La pompe à chaleur utilise l’électricité et le gaz pour les modèles hybrides pour « pomper » les calories contenues dans l’air, l’eau ou le sol. Elle possède un coefficient de performance extrêmement élevé, en moyenne pour 1kwh consommé, elle en fournit 4. Ce qui signifie que 75% de l’énergie restituée est gratuite et considérée comme renouvelable. Entre 2004 et 2019, la capacité de production thermique par pompes à chaleur installée a augmenté de presque 3000% en France en passant de 2 024MW installés à 60 663MW. 

Consommation finale brute EnR chauffage et refroidissement © Graph : Fred / Données : Eurostat Consommation finale brute EnR chauffage et refroidissement © Graph : Fred / Données : Eurostat

Capacités thermiques PAC © Graph : Fred / Données : Eurostat Capacités thermiques PAC © Graph : Fred / Données : Eurostat

La France, en grande partie grâce à son parc hydroélectrique et ses combustibles solides (bois-énergie) dispose d’une part d’énergie renouvelable pilotable (disponible à la demande à l’inverse de l’éolien et du photovoltaïque qui sont des énergies dites intermittentes) de plus de 83%, supérieure à celle de l’Allemagne qui représente 62%. De ce fait, le mix renouvelable en France est plus résilient et robuste face aux aléas de la nature contrairement à nos amis Outre-Rhin. 

Consommation finale brute EnR © Graph : Fred / Données : Eurostat Consommation finale brute EnR © Graph : Fred / Données : Eurostat

Part des énergies renouvelables dans la consommation finale d'énergie / France 1 - 1 Allemagne

Pour l’instant, au niveau impact sur le climat et prix de l’électricité la France n’a rien à envier à ses voisins Allemands. La seule chose qui pourrait nous désavantager au niveau des objectifs l’Union européenne c’est la part des énergies renouvelables dans la consommation finale. Il est important de calculer le pourcentage d’énergies renouvelables dans le système énergétique total et non leur puissance absolue pour pouvoir comparer les deux pays. La France n’est pas l’Allemagne, n’a pas la même démographie ni la même politique économique et de ce fait consomme moins d’énergie. Et même sur ce critère, nous ne nous débrouillons pas si mal. Alors qu’on pourrait penser que les Allemands sont beaucoup mieux placés grâce à leur politique énergétique qui pousse l’essor des EnR électriques, la France est au même niveau en consommation finale d’énergie renouvelable. 

Part des EnR dans l'énergie finale © Graph : Fred / Données : Eurostat Part des EnR dans l'énergie finale © Graph : Fred / Données : Eurostat

La France qui aime tant se flageller tout en glorifiant ses voisins Allemands devrait plutôt être fière d’elle, certes elle n’a pas le même chemin à parcourir car son mix électrique était déjà bas carbone, mais elle s’est tout de même améliorée. De par ses choix, même si certains restent très critiquables (comme la réduction à 50% de la part du nucléaire dans notre mix électrique), elle a choisi de réduire encore plus l’intensité carbone de son électricité et plus globalement du pays. En France, les sources d’émission de GES ne sont pas dans le secteur électrique mais en grande partie dans, le transport, l’agriculture, le chauffage et l’industrie. Il faudra repenser le système dans sa globalité pour pouvoir par la même occasion relocaliser certains secteurs industriels tout en atteignant la neutralité carbone.

Répartition des émissions GES France 2019 Répartition des émissions GES France 2019

Ici, remplacer du nucléaire par des EnR électriques est dénué de sens, le nucléaire produit bien sur des déchets complexes à gérer (les déchets dangereux de haute activité représentent moins de 5% de la totalité) mais si l’on souhaite faire baisser la part de l’énergie fossile que nous utilisons encore (47% en 2019) on n’a pas le luxe de pouvoir se passer d’une énergie qui occupe pratiquement la même part (40% en 2019), si concentrée et bas carbone. Le président l’a reconnu lui-même dans son discours au Creusot le 4 décembre dernier : « Moi j’ai besoin du nucléaire, si je ferme le nucléaire demain qu’est ce que je fais ? Le nucléaire est une énergie decarbonée non intermittente, je ne peux pas le remplacer du jour au lendemain par des renouvelables. Ceux qui disent ça, c’est faux. L’Allemagne par exemple qui a plus de renouvelable que nous, quand elle a fermé son nucléaire avec sa stratégie Energiewend, elle a fait quoi ? Elle a réouvert ses centrales à charbon. [...] et tous les pays qui ont fait ça, ont beaucoup plus pollué ou ils ont accru leur exposition aux énergies fossiles comme le gaz.» Pendant ce temps, l’Union européenne continue de fixer des objectifs communs à tous les pays alors même que chaque pays est différent et a des trajectoires bas carbones qui ne passent pas par les mêmes secteurs. La question des émissions du secteur électrique et du nucléaire versus les énergies renouvelables électriques n’est que l’arbre qui cache la forêt, l’électricité représentant en moyenne qu’1/4 de la consommation d’énergie finale dans les pays développés, focaliser le débat uniquement dessus est une grande erreur car l’on oublie souvent les 3/4 restants. Un problème systémique demande des solutions systémiques et non focalisées. Pour l’heure, la France et l'Allemagne ont la même part d'énergies renouvelables dans leur consommation finale d'énergie, mais la France dispose en outre d'un système électrique bas carbone, d'émissions de gaz à effet de serre par habitant bien moindres, d'un mix d'énergies renouvelables plus résistant aux aléas climatiques, fait moins appel aux énergies fossiles dans la consommation primaire et les supprime de son mix électrique.

La France gagne le match 6 à 1.

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