Violences sexuelles : la communauté perdue et l'individu aussi...

Une société a les crimes qu'elle mérite. La nôtre mérite ses crimes sexuels. Si nous voulons que ça change, nous devons voir basiquement dans quel monde pathogène nous élevons nos enfants. Et ceci n'est que le début d'une réflexion qui pourrait s'étendre sur plusieurs volumes. Petites notes de coin de table...

Le modèle du pater familia" et ses idéologies

Le pater familia provient du droit romain, inscrit par la suite dans les règles catholiques, et plus largement chrétiennes, et enfin elle a trouvé sa version "laïque" dans tous les pays dits "modernes". Ce modèle nous offre comme normes aujourd'hui la schéma "père-mère-enfants", avec pour conséquence un rapport privilégié entre les enfants et les parents directs. Ce rapport "parents-enfants" privilégié et voire exclusif est relativement récent dans l'histoire de l'humanité. Les règles matrimoniales ont été extrêmement simplifiées, alors que dans les sociétés dites "primitives", elles étaient autrement plus complexes. La vie en couple a donc été privilégiée au dépend de la vie communautaire, résultat d'une société où l'individuation a été privilégiée. Cette exclusivité du "couple" est particulièrement pathogène pour la relation dans le couple comme aux enfants. L'exclusivité qu'ont les parent dans l'éducation et le rapport affectif avec les enfants crée de nombreuses failles pathologiques. Sans rentrer dans le détail, nous en tirerons comme conclusion qu'il est indispensable de sortir de ce schéma de l'exclusivité du couple pour reconstruire une vie communautaire afin, aussi, d'enlever les enfants aux rapports potentiellement pathologiques enfants / couples. Ces choses avaient été comprises dans les années 70 mais n'ont abouti à rien, ou à pas grand chose.

Re-inventer la complexité matrimoniale et la protection sociale

Cependant la complexité des règles matrimoniales dans les sociétés dites "primitives" s'est construite lentement au cours des millénaires. Elle était dans toutes les sociétés ancestrales du monde le fruit d'une longue histoire où la complexité des relations entre communautés, entre clans, entre tribus, etc. avaient été codifiés lentement par l'expérience. La difficulté aujourd'hui est de faire le pari de ré-inventer des règles de façon systémique et quasi-scientifique, sans sombrer dans le positivisme, mais nous nous retrouvons dans cette ambivalence de l'individuation, de la conscience de soi, et de la nécessité de re-créer "de la communauté protectrice" avec tout ce que ça contient comme contraintes nécessaires et comme engagements réciproques. Mais cela est nécessaire pour que la dimension sociale de l'être humain retrouve sa fonction protectrice et durable. Il n'y a pas de protections sociales sans contraintes communautaires, le contrat social protecteur est forcément contraignant et demande un engagement. Il faut transformer le mariage tel qu'on le connaît aujourd'hui (entre deux personnes), en un mariage entre une personne et une communauté. Le mariage devrait être un contrat de protection communautaire comme il pouvait l'être dans la plupart des sociétés dites primitives (même si trop souvent au dépend des femmes), dans la perspective la plus égalitaire possible entre les genres et inter-genres, sans distinction. Ce contrat devrait contenir la protection et l'éducation des progénitures par la communauté pour en finir avec ce sentiment de "possession" très pathogène qu'ont les parents envers leurs enfants et même l'un envers l'autre. Il s'agirait plus d'un mariage avec une communauté qu'un mariage avec une personne, parlerait-on encore de mariage ?). Il ne s'agit pas "d'enlever les enfants" à leurs parents, mais de composer un droit naturel des enfants d'appartenance à une communauté là où ils naissent plus qu'à une famille et ainsi d'offrir une protection collective à ces enfants, une parole, une éducation collective et des droits sociaux et politiques.

L'héritage 

En France, les mondes communautaires étaient alors gouvernés par l’Église, "une famille, un curé". Les femmes étaient alors soumises à des règles extrêmement strictes édictées par l’Église et au profit des mâles. Les femmes devaient alors obéissance à leurs maris. Ces faits sont souvent peu visbles dans les représentations de l'histoire ouvrière et paysanne alors qu'elles sont centrales et que nous sommes encore aujourd'hui héritier de ce système.

Le Capital et les résistances

Le Capital se déploie mieux et avec moins de résistance dans un monde "individué" que dans une société "communautaire" :

Les grandes périodes de lutte sociale ont souvent été possibles dans des mondes où les communautés étaient fortes et où le processus d'individuation n'était pas encore assez abouti pour diminuer les effets des solidarités mécaniques. Nous avions donc un monde ouvrier fait de communautés avec une très grande solidarité mécanique. Elle n'était pas que la solidarité au travail, elle était aussi une solidarité mécanique "de fait" par les relations parentales : oncles, cousins, enfants, parents habitaient souvent le même lieu, entretenaient des relations claniques et parentales avec de nombreux autres patronymes proches géographiquement.

Cette solidarité communautaire composait une force sociale que l'individuation a progressivement brisé au profit direct ou indirect du Capital. Certains diraient que c'était un processus inéluctable vers l'autonomisation de l'individu et sa liberté, je dirais pour ma part, que c'est une nouvelle forme d'aliénation extrêmement violente où l'homme devient un loup pour l'homme plus qu'un homme libre et où les solidarités pour se défendre contre l'oppression se sont dangereusement affaiblis. La communauté chrétienne a été profondément inégalitaire et ne donnait que peu de droits aux enfants et aux femmes, elle ne représente en rien une alternative sociale plausible si l'on recherche la justice sociale, l'égalité, l'émancipation de tous et de chacun et la protection des enfants.

Mais si nous avons fortement critiqué dans notre histoire sociale et politique en France la "communauté chrétienne", elle n'a aucunement été remplacée par un système pensé pour l'émancipation et la protection sociale. Le schéma matrimonial hérité de l'histoire chrétienne a juste subi quelques altérations historiques. Le nouveau contrat de mariage a donné quelques droits aux mariés contractuels, mais ce contrat a été outrageusement rationalisé et simplifié sans offrir ce que tout système de mariage dans de nombreuses sociétés dites "primitives" offraient aux "mariés" : un contrat "communautaire protecteur". C'est-à-dire une protection sociale assurée par la communauté, une protections et une éducation collective des enfants échappant ainsi aux diktats des parents directs et enfin l'accès immédiat aux droits universaux sans conditions (habitat, nourritures, eaux, éducation, soins, etc.).

Définition : autonomisation, individuation, émancipation

Nous ne devrions pas confondre "autonomisation", "individuation", et "émancipation"; S'émanciper ne signifie pas forcément échapper à la communauté, mais elle devrait consister à transformer la communauté. Or, le Capital a provoqué mécaniquement un processus d'individuation qui a eu pour conséquence de mettre en miettes les communautés sans les remplacer ou sans les muter, tout simplement parce que le Capital a fait disparaître mécaniquement  tout ce qui pouvait barrer la route à la maximisation des profits et à l'exploitation des forces du travail. Toutes les résistances devaient être balayées. Les solidarités disparaissent lorsque la domination masculine se transforme en darwinisme social extrêmement barbare. L'appauvrissement de la diversité linguistique en témoigne partout dans le monde.

Le Capital contre la communauté solidaire

Le combat contre les communautés nous a entrainé vers toujours plus de violence et d'oppression. Elle a été colonisation, génocide, asservissement, conversion religieuse, guerres, ethnocides... Elle a été patriarcale et guerrière.

Si la sécularisation de la société pourrait nous faire penser que le patriarcat a baissé la garde et a reculé, les violences sexualisées nous montrent qu'il n'en est rien. Certes, ces règles ne sont plus régies par l’Église, mais elles le sont par le Capital qui a diffusé de nouvelles normes à travers les médias. Cinéma, publicité, modes, média-mass, se font le relai quotidien des schémas patriarcaux, moins explicites qu'au temps où elles étaient sous la surveillance et la gouverne de l’Église, mais tout autant pathologiques. Les communautés ont certes disparu, mais en revanche, le patriarcat a trouvé sa toute puissance avec le Capital. Le Capital s'adapte à tout. Mais il se développe d'autant plus vite dans un monde où la moitié de la population opprime l'autre moitié par tous les moyens. Comment parler d'égalité dans un monde où l'on admet sans faillir que les femmes sont naturellement inférieurs aux hommes ?

La famille, les violences sexualisées et l'inceste

La famille cellulaire telle que nous la connaissons aujourd'hui n'a rien d'un progrès vers l'émancipation des individus, mais au contraire, elle met les enfants, les femmes, et enfin tous les hommes qui ne se soumettent pas eux-mêmes au "jeu patriarcal" à la merci des dominants. Si nous voulons combattre les racines des violences sexualisées, il nous faut remettre en question radicalement nos perceptions de la vie en couple, de la vie en société, de la vie communautaire, du Capital, et de la domination masculine. Il n'y a rien de plus pathogène que le couple "cellulaire".

Beaucoup diront que les familles recomposées créent beaucoup de problèmes pathogènes aussi, mais la véritable question est surtout : pourquoi les enfants sont-ils soumis aux soubresauts épisodiques des remue-ménages parentaux et ne sont-ils pas au contraire protégés par la communauté ? Et pour protéger les femmes des agressions de leurs maris, les enfants des remue-ménages pathogènes des parents et voire des abus sexuels, il faut recomposer des communautés sur des bases nouvelles anti-domination masculine, anti-Capital, et communautaire en donnant le bon sens au mot "émancipation". Il nous faut aller aux racines pathogènes du mal. Le Capital ne se développe pas tout seul, ce sont des hommes et des femmes qui contribuent à son développement inégalitaire et destructeur. Le Capital se développe beaucoup mieux dans un monde "pathogène" que dans un univers "sain". Il se développe mieux dans une société où la moitié de la population se sent supérieure à l'autre moitié. Cela permet de justifier toutes les dominations, toutes les exploitations, toutes les inégalités, la concentration des capitaux et même la mort des plus faibles et la destruction de l'environnement. Le Capital est par définition pathogène.

Perspectives

L'être humain a réussi à traverser les millénaires grâce à sa dimension sociale, grâce aux différentes communautés dans lesquelles chacun et chacune trouvait protection (la disparition des "cathédrales linguistiques" témoigne aussi de la disparition de ces communautés millénaires protectrices). Le Capital brise systématiquement et mécaniquement toutes ces protections. Une société a les crimes qu'elle mérite. La nôtre mérite ses crimes sexuels car elle a mis la femme au centre de tous les échanges même (et même surtout) les plus vénaux. Si nous voulons que ça change, nous devons voir basiquement dans quel monde pathogène nous élevons nos enfant. Il n'y a pas de solutions individuelles, "seul, nous ne pouvons rien faire" dit-on couramment, et c'est vrai, pour sortir de la dépression sociale, il n 'y a que des voies collectives. Je pense que nous devons créer de nouvelles communautés protectrices où les enfants bénéficieraient de la protection de la communauté. Il faut remettre radicalement en question le couple cellulaire et pathogène "père / mère / enfant" hérité de la domination patriarcale, du christianisme et d'une histoire aristocratique et bourgeoise.

L'expérience nous montre que les pères et mères ne sont pas des "protecteurs naturels" de leurs enfants, bien au contraire, leurs relations exclusives et possessives sont profondément pathogènes et souvent dangereuses pour les enfants... Les enfants sont les héritiers d'une communauté, pas d'un père ou d'une mère. Il ne devrait pas y avoir d'héritage individuel, patrimonial ou même matrimonial, il ne devrait y avoir qu'un héritage communautaire où les biens matériels comme immatériels sont considérés comme un héritage commun. Et c'est pour cette raison qu'aucune personne ne devrait dans cette communauté être exclue de la protection communautaire. Dans ce sens, chacun et chacune, dès la naissance, devrait recevoir de la communauté tout ce qu'il faut et sans conditions pour subvenir à ses besoins, la protection est communautaire, elle n'est pas parentale. La communauté devrait avoir un contrat implicite de protection de l'enfance. Aucun enfant devrait être soumis au diktat des parents dont nous ne pourrons jamais juger a priori s'ils sont de "bons parent" ou de "mauvais parents", les enfants ne peuvent pas être soumis à de tels aléas, c'est toute leur vie qui en dépend. Donc tout enfant est avant tout un membre de droits de la communauté et en ce sens doit bénéficier dès la naissance et peut-être même avant la naissance, de la protection communautaire et d'une éducation collective hors-parentale. Le plus compliqué dans cette perspective est re-définir totalement ce que l'on entend par "communauté" (que j'oppose radicalement au concept de nation, profondément devenu pathogène) pour y introduire toute la complexité des rapports humains, de la socialisation, de l'éducation, de la protection sociale. Le Capital a eu pour effet dès la Renaissance de rationaliser les rapports matrimoniaux à outrance au point de perdre totalement de vu que ces échanges matrimoniaux ont toujours été au centre de tous les systèmes de protection sociale dans toutes les sociétés du monde. Nous devons repenser radicalement le mariage, le couple, repenser les contrats communautaires et les protections sociales. Nous devons re-inventer la complexité des contrats sociaux et matrimoniaux que nous pouvions observer dans les sociétés millénaires dites "primitives" pour assurer une protection universelle des enfants comme des adultes. Les enfants ne doivent appartenir à personne mais doivent être membres de droits à une communauté dès la naissance. Les enfants ne choisissent pas leurs parents, c'est pour cette raison qu'il est nécessaire de leur offrir une protection communautaire dès la naissance. Les enfants n'appartiendraient à personne, mais en revanche, auraient des droits naturels qui le protégeraient de tout abus d'autorité. Si l'éducation ne peut pas se passer d'une reconnaissance de l'autorité éducative (le savoir, la connaissance ne sont pas le fait d'une génération spontanée, mais un héritage transmis, et dans ce sens, les "apprentis" doivent reconnaître la légitimité des maîtres et une certaine discipline d'apprentissage, il n'y a jamais eu d'apprentissages sans disciplines), la discipline nécessaire à l'apprentissage, comme la reconnaissance de l'autorité légitime doivent être définis communément et dans le respect des droits universels de protection des enfants. L'autorité légitime doit avoir une vertu structurante pour l'enfant. La conception de l'autorité éducative doit être soumis en permanence au contrôle communautaire, aucune autorité exclusive ne doit se situer au-dessus l'autorité communautaire. Les éducateurs ont des comptes à rendre à la communauté et tout abus pourrait entrainer des sanctions.

(à suivre : "comment définir ce qu'est une communauté ?")

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