Episode 2 : des mini- ZAD sur les ronds-points

Pour la deuxième fois, je me rendis à Besançon. Dans la voiture, je pensais à ma première journée.

Pour la deuxième fois, je me rendis à Besançon. Dans la voiture, je pensais à ma première journée.

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Je n’avais pas rejoint les gilets jaunes au tout début de la mobilisation, content qu’enfin des nouveaux prennent la relève dans les luttes, et surtout, comme beaucoup d’autres militants, je me méfiais de ce mouvement « spontané » soi-disant apolitique. La méfiance est aussi une preuve d’intelligence, savoir à qui on a à faire, savoir pourquoi on bouge, comprendre l’objet d’une mobilisation : sociale ? Politique ? Racisme ? Idéologique ?

Je connaissais certaines personnes qui se rendaient sur les ronds-points du côté de chez moi, je savais ce qu’ils votaient aux élections, je connaissais leurs discours racistes, homophobes… Je les connais depuis tout petit. Mais je connais aussi l’histoire de certains d’entre eux, une histoire difficile avec l’école de la République où ils prenaient régulièrement des coups de pied aux fesses, des coups de règles au bout des doigts, et se faisaient tirer les cheveux par l'instituteur de la République. Leur rapport acharné au travail était comme une revanche contre les "intellos de l'école" et contre la brutalité de leur éducation. J’en ai bu quelques verres d’eau-de-vie chez eux. Ce n’est pas vraiment de mauvais bougres, mais il faut éviter les sujets comme les « bougnoules » ou les « PD ». Le paradoxe est qu'ils sont eux-mêmes des « minoritaires », c’est-à-dire, une partie des classes sociales les plus défavorisées : fils de paysans en voie de disparition, enfants exclus des institutions normatives de la République, ouvriers invisibles des campagnes, ils se vengent sur les étrangers, les homosexuels… Ils ont l’impression que l’on s’occupe mieux de ces gens-là que d’eux-mêmes, « on fait même des logements pour les étrangers alors qu’on n’arrive même pas à loger les Français ! » Ils sont aussi sur les ronds-points. C’est le paradoxe des pauvres et des minoritaires de se battre entre eux, les bourgeois le savent et ils en jouent depuis des décennies. Si ce mouvement des gilets jaunes permet de dépasser les idéologies racisantes pour d’autres plus sociales, alors tant mieux. Mais l’intelligence nous dit « méfiance ».

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« Nuit debout, me disait un gilet jaune, c’était trop borné par la gauche, là on est libre, me dit un jeune homme » Juste après, il m’avoue qu’il ne pouvait pas se joindre aux Nuit debout parce qu’il était connu pour défendre les idées de François Asselineau. Il est considéré comme un « Rouge-Brun ». Ce jeune homme aime bien se mettre vers la tête du cortège, se faire voir, montrer son soutien. Donc oui, il faut se méfier de l’extrême droite embusquée et prête à tout pour essayer d’égrainer et de récolter.

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Lorsque j’étais salarié, je ne comptais plus les semaines de grève et les fins de mois difficiles, les occupations de lieu public, les distributions de tracts, le temps passé à défendre des gens dans la merde, à faire passer des idées. Je suis ravi, aujourd’hui, que d’autres le fassent à ma place, surtout que j’avais besoin de faire une pause pour travailler sur un projet personnel. Enfin voilà des nouveaux dans le champ des luttes sociales ! Il faut bien admettre que ces nouveaux, ils y vont fort, ils innovent, et ils redonnent espoir ! Zut, zut, zut, j’ai un bouquin à terminer…

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En prenant la route, j'avais croisé des gilets jaunes à Poligny, dans le Jura, sur un rond-point. Comme partout en France, ils avaient une petite cabane sur un petit bout de terrain. Je décidai de m'arrêter pour faire connaissance, ils étaient une vingtaine autour d'un grand bidon dans lequel ils entretenaient un feu pour se réchauffer et faire cuire les saucisses. De grands cartons étaient exposés : "RIC !" "Non aux vaccinations obligatoires !"

Je m'approchai de deux femmes debout auprès du feu. Nous discutâmes. Les hommes, eux, étaient postés sur le rond-point. Christiane était une ancienne ouvrière de l'industrie des lunettes jurassienne, lorsqu'elle était encore florissante, et Brigitte était une "ouvrière de la banque". "Je triais les billets avec une trieuse, du boulot à la chaîne en quelque sorte".

C'était leur première mobilisation à toutes les deux.

« J'ai travaillé trente ans à l'usine. »

« Et moi très longtemps dans les banques, mais maintenant, nous sommes les deux à la retraite. »

« Nous avons des retraites de misère, 900 à 1000 euros, pas plus. Ce n'est pas normal. Nous survivons à peine. On en a assez de cette situation, me dit Christiane. »

« J'ai travaillé trente ans à l'usine, après j'ai été licencié. Je me suis occupé des retraités. Mais ça n'allait pas. J'ai dû encore changer de travail. J'ai travaillé comme surveillante à l'ENIL (École Nationale de l'Industrie Laitière, à Poligny). Je travaillais deux nuits par semaine et une journée. Et je suis arrivé à la retraite comme ça. Mais pour quelle retraite ? »

Elles m'expliquent que les gilets jaunes occupent le rond-point une fois par semaine depuis le début du mouvement, le week-end.

« 1968, nous n'y avons pas participé. Il ne se passait rien dans les campagnes. Mais cette fois, si ! »

Un homme s'approche de nous, il se méfie de ma présence : « Je ne refuse pas de répondre aux renseignements généraux, me dit-il sur un ton un peu provocateur. »

Je me présentai à nouveau, pour le rassurer, je lui dis où je vivais. « Je vais manifester à Besançon, mais si vous êtes encore là demain et les week-ends suivants, je repasserai. »

Je leur dis que j'avais participé à Nuit debout ! en Bretagne, trois mois dehors sur une place à attendre désespérément que les gens viennent, pour finir à plusieurs milliers contre la réforme du Code du travail. « Oui mais vous n’avez rien gagné, me dit l’un » « Non, c’est vrai ». « Les syndicats, me dit l'homme, n'obtiennent jamais rien. Et ils sont de mèche avec le pouvoir. » Je leur dis que dans les syndicats il y avait aussi des hommes et des femmes qui font ce qu'ils peuvent. « Mais ce n'est pas d'eux que je parle, me dit l'homme, ce sont de leurs directions syndicales. Ils sont devenus des complices du pouvoir. »

Ce que j'acquiesçai volontiers. « Je repasserai, leur disais-je. »

Je repris la route, direction manif à Besac.

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Je me garai à l’entrée de la ville. Je marchai dans la rue Charles Nodier, elle longe la Préfecture. Celle-ci était gardée par des CRS postés devant son entrée. L'un d'entre eux me dit « Bonjour », je lui répondis timidement. J'observai l'imposant dispositif de ces « gardiens de l'ordre public ». Ils sont là depuis plusieurs semaines, fidèles au poste.

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Sur le chemin, je demandai à un jeune homme en promenade avec son enfant s'il savait où étaient les gilets jaunes. Il me répondit « le long du Doubs ». Une jeune femme entendit la conversation, elle semblait se diriger dans la même direction, je lui demandai si elle s'y rendait. Elle me répondit avec un certain cynisme tout en cachant son visage dans une écharpe en laine : « Vous savez, moi, je suis artiste, photographe, je vis dans une belle ferme rénovée. Je ne manque de rien et je suis heureuse. Je ne comprends pas pourquoi les gens manifestent, ils n'ont qu'à réaliser leurs rêves, ça n'a aucun sens pour moi. » « Vous ne vous sentez donc pas solidaires des pauvres gens qui sont dans la misère sociale ? lui demandais-je ». Elle ne répondit rien. Quand enfin, elle vit les gilets jaunes, elle se dirigea vers un magasin tout en grommelant : « Ça m'énerve, c'est n'importe quoi ! N'importe quoi ! » Elle cria encore : « N’importe quoi » plusieurs fois, puis elle disparut. « Eh bé, me dis-je... » Belle expression de haine de classe…

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Ils étaient un bon millier. Les gilets jaunes avaient l'art d'innover les parcours de manifestation. J'avais le souvenir des trajets classiques organisés par les syndicats, toujours le même, manifestation tranquille et sans imagination. Là, je fus bien surpris de les voir partir à l'opposé du centre-ville. Pendant que nous déambulions, je fis connaissance avec une jeune femme. « Je suis monitrice auto-école, je ne gagne pas très bien ma vie. Mais ce n'est pas ma situation personnelle qui me préoccupe le plus. Je suis là aussi par solidarité avec les plus pauvres, les retraités, les EPHAD, les gens qui n'ont plus rien, les petits revenus, c'est tout ça qui me mobilise. C'est la première fois que je descends dans la rue. »

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La manifestation fit une étape devant le monument de la résistance. Un groupe reprit en choeur le chant des partisans. Une grande jeune femme, talon haut, très digne, était au centre de cette chorale improvisée et chantait avec force et conviction.  Quelques hommes arpentaient la manifestation équipée de « drapeaux comtois » ornés d'un Lyon rugissant et ils avaient sur la tête un bonnet phrygien. Les fleurs de Lys étaient remplacées par des traits jaunis : « Les fleurs de lys, ça fait trop royaliste, le royalisme, ça ne nous intéresse pas. » « Nous avons un ami breton, un "bonnet rouge". Ils sont vraiment nationalistes là-bas. Pour lui, la Bretagne, c'est un autre pays. Nous, on s'en fout de ça. C'est juste pour manger de la saucisse de Morteau et de la cancoillotte. » « On est fier d'être franc-comtois, mais nous sommes avant tout français. » Je lui dis que « beaucoup de "Bretons bretonnants" connaissent mieux le monde entier que la France et ne sont absolument pas nationalistes. Ce n'est qu'une minorité parfois soutenue ou manipulée par le patronat breton. » Il acquiesça avec le sourire. Je lui demandai avec prudence s'il n’était pas de connivence avec les mouvements "comtois" d'extrême droite (mouvement identitaire proche des jeunesses identitaires et chez lesquels la police enquêta et trouva des armes). Il eut l'air touché, il répondit aussitôt : "Évidemment non, nous on fait ça surtout pour le fun, nous n'avons rien à voir avec un quelconque mouvement politique d'extrême droite." "OK, pas de soucis, je te crois, le rassurais-je." "Nous venons de Belfort. Nous nous intéressons à l'histoire de la Franche-Comté, mais surtout à nous retrouver ensemble pour faire la fête entre copains. C'est tout."

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Je continuai mon chemin. Je fis la rencontre d'un homme à la retraite, nous eûmes une longue conversation : les théories sur la famille souche d'Emmanuel Todd, la mondialisation et la souveraineté économique des pays, les gilets jaunes et l'innovation des luttes sociales, et beaucoup d'autres sujets y passèrent. Une jeune femme passa devant nous avec des béquilles, elle avait inscrit sur son gilet jaune : "blessée à Paris durant l'acte V". Je fis une grande partie de la manifestation avec ce nouveau compagnon, un retraité avec lequel j’échangeai quelques impressions sur l’originalité de ce mouvement. « Ils s’organisent comme les raves-partys, ce qui les rend d’autant plus insaisissables », disions-nous. « Mais, lorsque j’ai participé aux blocages, me dit-il, j’ai malgré tout été choqué par le comportement d’un groupe d’hommes qui se comportaient vraiment mal. Dès qu’une femme blonde passait, ils lui faisaient des avances bien lourdes et déplacées, et lorsqu’un car de polonais est arrivé, ils ont voulu les empêcher de passer. J’ai été obligé d’intervenir pour leur dire qu’un tel comportement était inadmissible. » « J’ai eu du mal à rejoindre le mouvement au début, lui dis-je, parce que je connaissais certaines personnes qui participaient autour de chez moi. Racistes, homophobes… Ce n’est pas simple un mouvement populaire spontané, il y a de tout. Il faut rester vigilant. » Mais comme il y avait « de tout » dans la résistance, comme il y avait « de tout » à la Libération, et comme il faut « de tout » pour faire une société.

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C’est dans ces moments-là que l’on ressent et comprend l’importance du service public dans la cohésion sociale d’un pays et de l’éducation populaire.

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Comme la semaine précédente, le RIC était au centre des revendications.

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Nous revînmes enfin dans le centre-ville. Les plus jeunes allèrent taquiner les CRS devant la Préfecture. Je ne restai pas, beaucoup trouvaient ce rituel de la confrontation avec les forces de l'ordre inutiles, et seule une minorité, cette fois-ci, y participa. Je repris la voiture, et rentrai dans le Jura.

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