Condescendance bourgeoise et désespoir populaire : une combinatoire explosive

Ce mouvement des gilets jaunes est très déterminé. Cette détermination provient de la profondeur de l'abîme dans laquelle sont tombés les plus fragiles de notre société. Nous savons très bien que le désir et la mort se jouent de la vie en permanence, la dépression est là et l'espoir d'un monde meilleur permet de tenir debout.

Il devient presque banal de critiquer la télévision tellement ce média a transpiré de mensonges, d'hypocrisies, de mauvaises fois, de propagandes à deux sous, de dénis de la réalité, d'assujettissement au gouvernement... Et pourtant, il serait bien nécessaire d'analyser une fois de plus l'impact des journaux télévisés sur le processus de mobilisation, sur la diffusion de fausses informations, sur son rôle aussi dans ce que l'on a pu nommer parfois en parlant des gilets jaunes à juste titre : lutte de classe.

Les uns parlent des "classes moyennes", cherchant chez les gilets jaunes des gens qui habiteraient en périphérie des villes, des "suburbains", des habitants de quartiers pavillonnaires, tentatives d'interprétation de ce mouvement social en trompe l’œil. Ils ont essayé les "casseurs", les "brutes", les factieux, dissimulant qu'à chaque rassemblement les gilets jaunes étaient les principales victimes de ces violences. Nous avons vu des "grands savants" venir vendre leur livre plus que parler de la réalité de ce mouvement social. Nous avons vu aussi quelques sociologues nous donner de très bonnes analyses sur les médias alternatifs, et en revanche, à la télévision, nous apporter des explications très vaseuses : chez les sociologues aussi il y a des gens qui parlent depuis leurs bureaux sans jamais mettre un pied sur le terrain. Je pense en particulier à Michel Wieviorka vu quelques fois à la télévision, tenant des discours très imprécis, forcément imprécis, parce qu'aucune recherche sociologique sérieuse aujourd'hui ne peut permettre d'affirmer quoique ce soit. Quoiqu'il soit courageux d'aller dans l'arène, ce n'est pas toujours une bonne promotion pour notre discipline tellement le formatage médiatique abrège la profondeur d'une analyse.  Je pense aussi à Todd, venant plus défendre sa théorie que nous éclairer sur un mouvement dont il ne pouvait pas mieux que beaucoup d'autres en définir le contour et le fond avec certitude. Quand on ne sait pas, on se tait.

Et il y a les chercheurs qui sont allés sur le terrain régulièrement, qui jettent leurs feuilles à la poubelle chaque jour, hésitant sur l'interprétation à avoir de ce mouvement social, incertain sur sa composition et ses intentions, cherchant à comprendre sans polémiquer, juste pour essayer, doucement, en prenant en compte tous les paramètres importants, de circonscrire un sujet qui apparaît au premier abord indiscernable. L'analyse est d'autant plus difficile que la confusion est entretenue par les gouvernants et par les médias, il faut discerner la rumeur de la réalité, les gilets jaunes se font eux-mêmes les relais de la pollution médiatique - car, oui, les médias de masse participent bien souvent plus à polluer l'environnement culturel (la culture prise au sens de pratiques culturelles et éducatives), qu'à la servir - en réalité, tout le monde devient peu ou prou un pollueur culturel à partir du moment où l'on échappe difficilement à l'impact des médias de masse. Nous devenons chacune les chainons de la diffusion d'informations déformées si l'on n'y prend garde.

Pendant plus de 60 jours, les médias n'ont cessé de dire n'importe quoi sur les gilets jaunes, 60 jours de propagande, aucune analyse objectivante, en revanche, deux mois de regards condescendants sur les gilets jaunes. Ce que peuvent analyser rapidement les chercheurs, c'est le traitement médiatique et les réponses du gouvernement. Il n'est pas difficile de démontrer que le traitement médiatique est totalement idéologique. Les médias, sans le vouloir, ont remis à la mode dans les milieux populaires l'expression de "presse bourgeoise". Après les années 80, de nombreuses expressions de la culture ouvrière étaient devenues plus rares dans le langage quotidien, mais les mots "classe", "bourgeois", "capitalisme", refont doucement surface. Les classes moyennes se sont laissé bercées par la douce musique hypnotique des sirènes de la société de consommation. Les bourgeois ont mangé sur le dos des pauvres tout en laissant à chacun croire qu'ils allaient pouvoir vivre comme un patron, tant qu'il y avait une croissance industrielle, cette illusion fonctionnait, mais lorsqu'il n'y a plus qu'une croissance des inégalités sociales, l'illusion se dissipe et la réalité revient comme une claque dans la figure : les pauvres sont toujours plus pauvres, les riches toujours plus riches.

Les plus pauvres sont au bord du précipice aujourd'hui. En vérité, ce que nous pouvons craindre le plus dans un mouvement aussi désespéré que les gilets jaunes, ce sont les comportement suicidaires, peur de voir s'immoler demain un homme ou une femme par désespoir pour faire réagir les "gens" qui restent indifférents face à la misère croissante. Ce mouvement est très déterminé. Cette détermination provient de la profondeur de l'abîme dans laquelle sont tombés les plus fragiles de notre société. Nous savons très bien que le désir et la mort se jouent de la vie en permanence, la dépression est là et l'espoir d'un monde meilleur permet de tenir debout. Mais la dépression peut aussi provoquer des comportements irrationnels : rien que pour ça, nous devrions tous être dans la rue.

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