Chronique d’un ouvrage sociologique sur les Tsiganes

Idéologies, minoritaires et pentecôtisme tsigane en Bretagne, tel est le titre d’un ouvrage en deux tomes sorti au mois de mai.

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Cet ouvrage relate dix sept ans de ma vie auprès des Tsiganes. Parfois de façon illustrative, anecdotique, souvent de façon très raisonnée, construite et analysée. A l'origine, c'est une thèse de sociologie soutenue en 2008. À l'arrivée, c'est un ouvrage retravaillé dix ans après la thèse pour en faire un vrai livre. Mais c'est aussi un ouvrage où pendant toutes ces années j'ai confronté mon approche avec d'autres auteurs rencontrés. Comme toute recherche, c'est un travail évolutif, perpétuellement remis en question, nous pouvons toujours mieux faire, aller plus loin, confronter l'objet d'une recherche à d'autres terrains, d'autres réalités... Comme toute recherche, c'est une photographie à un instant T.  Mais de quoi parle-t-on vraiment dans ce livre ?

On y parle en quelques mots clés, d'idéologies racisantes, de persécutions, d'humiliations sociales et raciales, de racisme, de minoritaires, de réponses d'une minorité aux majoritaires, de religion comme dispositif anti-stigmates et anti-humiliations, d'institutions "bâtardes", d'institutions ordinaires, des idéologies dominantes et des pratiques des agents institutionnels, des interactions entre riverains, institutions ordinaires et évangélistes tsiganes, de l'émergence d'une auto-institution sur une base idéologique ethnoreligieuse, de "croire", de croyances, d'idéologies pentecôtistes, d'usages sociaux du pentecôtisme tsigane, de pratiques religieuses, de pratiques institutionnelles, de préjugés, de scolarisation, d'illettrisme, d'accès aux services, à l'habitat... J'ai mis de nombreuses années pour façonner, sculpter, dessiner, composer cette recherche sociologique.

Tout commence en 1999, je deviens alors très officiellement "chargé de mission entre les pouvoirs publics et les gens du voyage" en Bretagne, très exactement, dans le Finistère. Débute alors une longue aventure parfois palpitante, parfois stressante, parfois énervante, entre deux mondes, celui des institutions ordinaires, Mairies, Préfectures, etc., et lesdits "gens du voyage"... comme le vivent beaucoup d'autres professionnels, au milieu de relations compliquées.

Je découvre alors la "Mission Évangélique Tsigane de France", une institution religieuse dont le socle idéologique provient des États-Unis : le pentecôtisme. Je me vois régulièrement dans l'obligation de négocier avec des pasteurs des solutions pour trouver des terrains pour des rassemblements qui pouvaient atteindre jusqu'à 250 caravanes et 500 à 1000 personnes. Le sujet de ma thèse de sociologie est venu à moi dans ces circonstances. Je n'étais pas loin de l'abandon des études sociologiques lorsque j'ai compris que j'avais là un vrai sujet.

J'avais ma petite voiture de fonction et je pouvais me déplacer librement sur le terrain suivant les événements, suivant mes impératifs professionnels (dont j'analyse les effets sur mon travail) et selon mes désirs de rencontre. La confrontation entre les élus, les riverains et les "tsiganes" n'était pas des plus allègres. Et si dans mon travail je ne cite aucun nom réel, toutes les phrases citées ou les descriptions situationnelles faites sont réelles. 

Le besoin de comprendre ces pentecôtistes était d'autant plus important pour moi que j'avais affaire à eux partout. Leur influence dans le Finistère était très conséquente. J'entendais de nombreuses personnes en parler et dire n'importe quoi. Les pentecôtistes attiraient de vives critiques souvent fondées sur des rumeurs, sur la mauvaise réputation... C'est ainsi que je fondais l'idée d'un "supra-stigmate" pentecôtiste. Alors même, dis-je dans ma recherche, que les Tsiganes ont été tout au long de leur histoire les victimes d'humiliations et de persécutions, ils ont adhéré au pentecôtisme en pensant y trouver un refuge et un moyen d'inverser les stigmates. Or, il semblerait que ce dispositif anti-stigmate puisse parfois glisser vers une sorte de "supra-stigmate" où la mauvaise réputation du pentecôtisme entraine des effets négatifs. Des agents institutionnels et même parfois des chercheurs accusent alors la Mission évangélique tsigane de freiner la scolarisation des enfants, de drainer une idéologie sclérosante, de former un "communautarisme religieux", d'avoir des effets négatifs sur les rapports de genre... Il est parfois de bon ton devant une assemblée professionnelle ou devant des militants de se moquer des pentecôtistes tsiganes. C'est cela un stigmate "supérieur", un "supra-stigmate".

Dans mon travail, j'aborde toutes ces questions. Je ne vous donnerai pas ici dans cette "chronique" des réponses toutes faites comme "Oui, les évangélistes freinent la scolarisation des enfants", "Oui le pentecôtisme renforce le patriarcat", ou "Oui c'est une communauté ethnoreligieuse". Les réponses demandent plus de discernement, et surtout, je mets dans mon travail en perspective que tous ces choix, tous ces effets négatifs de la religion s'inscrivent dans un long processus de confrontation entre une population humiliée et une société dédaigneuse. Si le pentecôtisme peut être jugé comme une "mauvaise réponse" ou comme une "réponse paradoxale" et outrancièrement morale, dans mon travail, j'analyse librement tout le processus qui a mené les Tsiganes vers cette auto-institutionnalisation sur un socle religieux et en outre ici, pentecôtiste. "Nous voulons être les meilleurs hommes du monde". "Nous sommes sur la route parce que nous avons été élus pour passer la parole de Dieu aux brebis égarées". Tout le paradoxe de la religion est là : elle est à la fois inclusive, exclusive, incluante et excluante. Le pasteur doit à la fois réunir toutes les brebis sans exception et à l'inverse et paradoxalement, protéger le troupeau contre les intrus qui pourraient contaminer les fidèles. Chez les pentecôtistes Tsiganes, cela donne des quiproquos intéressants à observer.

Pour terminer cette chronique, je dirais que ce travail est aussi un moyen de découvrir les "Tsiganes" de Bretagne et partiellement de France. J'espère l'avoir rendu le plus accessible possible même aux néophytes. Si le vocabulaire et la rigueur sociologique peut parfois faire fuir certains lecteurs, je fais cette chronique en militant aussi pour nos disciplines de Sciences Humaines et Sociales.

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