La poétique du Commun détournée

Le langage est un bien commun comme l'air, l'eau, la terre et tout simplement la vie. Quel legs nous est plus précieux que les langues et la poétique des mots. Mais le Capital appauvrit parfois ce legs linguistique à des fins de propagande commerciale et guerrière.

Life is Strange 2: Episode 2 Rules - Cassidy's Full Song © AMHarbinger
Le commun est une belle chose. Le commun est en tout premier lieu une langue. Quoi de plus commun que le langage ? Quel legs nous est plus précieux que les langues et la poétique des mots ? Loin de penser que je sois à la hauteur pour rendre un tel hommage à ce que nos nombreux aïeux au cours des siècles ont légué à chaque génération comme l'un des biens communs le plus précieux qu'il soit dans la vie des homo sapiens sapiens, j'avais simplement envi de l'écrire. Aucune révolution ne se fait sans une transgression du langage, toute révolte est tout d'abord symbolique, toute mutation sociale est avant tout métaphores, poésies, rêves, et le langage permet de dépasser les frontières du réel pour nous faire survoler l'aire des utopies. De tout temps, le langage a été et est encore un champ où se mène une bataille permanente entre ceux qui souhaitent réduire son champ sémantique à une idéologie totalitaire, à sa seule dimension technique comme si elle n'était qu'un outil, à son sens guerrier comme si la guerre était naturelle chez l'homme contre ceux qui souhaitent élargir l'esprit aux merveilles de la nature, à toute les dimensions de la vie, à toutes les émotions, à la contemplation, à un langage dont le principe même est d'être sans fonctionnalités apparentes, juste une façon d'enrichir à chaque génération notre perception du monde, de la compléter, un langage où l'émerveillement sur le legs des communs, la terre, l'air, l'eau, la langue elle-même, et bien entendu, la vie, est au centre de toute préoccupation humaine.

Peut-être que la plus grande des erreurs de Marx a été de rédiger un manifeste du commun en omettant sa part poétique, en oubliant que le langage était ce qui donnait vie aux choses. Bien entendu, me rétorquera-t-on, l'idéologie ne dit rien d'autre que cette propension humaine à imaginer le monde avec les mots et les concepts dont il dispose. Mais plus que ça, rendre hommage à la richesse du legs linguistique nous permet de re-penser le monde en se posant la question de la misère et de la grandeur des langues communes. Tout régime autoritaire ou totalitaire a pour première préoccupation de contrôler la langue. La langue du IIIème Reich, comme nous l'a témoigné Klemperer, consistait imposer des mots et des concepts comme s'ils étaient inévitables, fatales, il fallait réduire le langage à une forme guerrière, violente, la "novlangue nazi". La novlangue nazi consistait à détruire le langage critique en la déniant en utilisant, entre autres, systématiquement le préfixe "dé-" (l'art dégénéré). Klemperer remarquait dans son ouvrage que les artistes supposés être sensiblement affectés par les dérives fascisantes et totalitaires de la société allemande avait été en réalité le plus souvent aveugles face à la menace, voire au service de la propagande nazi. Pensons, par exemple, à Léni Riefensthal et son travail cinématographique et photographique sur le corps aryen. . Même si elle s'en est défendue en rappelant par exemple qu'elle avait détourné le projet nazi en filmant les vainqueurs des jeux olympiques noirs américains, néanmoins, elle n'a jamais totalement dénié sa fascination pour la "grandeur de l'empire nazi". 

Est-ce vraiment différent pour les artistes contemporains lorsqu'ils se mettent au service d'un projet publicitaire, lorsqu'ils imposent une dimension réduite de la poétique musicale à un divertissement du samedi soir, lorsqu'ils réduisent par exemple la trajectoire de jeunes artistes à des signes compétitifs, lorsque ces jeunes artistes participent à une compétition qui n'est en réalité qu'un substrat du totalitarisme du Capital. Je pense bien entendu à "The voice". Cette émission est tellement représentative de toutes les contradictions du monde dans lequel on vit. Ils n'ont de cesse de parler d'émotions, de pleurer avec des larmes de crocodile la perte de ceux qu'ils ont aimé un court instant, démis par la compétition, par leurs propres pairs, comme si l'on pouvait construire une rivalité poétique. Ils transforment des interprètes, des chanteurs, des musiciens en acteur d'un combat de catch. La mise en scène et la forme le prouvent abondamment. Présentation brutale et bruyante des gladiateurs, combats annoncés comme une mise à mort de l'un des deux protagonistes, ces artistes ont-ils conscience d'être les composantes d'une propagande guerrière, capitaliste où compétition et succès rime avec darwinisme social ?

Et même si les "coachs" - ces anglicismes sont bien pratiques car ils permettent d'évacuer la question du sens, ils ne sont plus que spots publicitaires, ils sont faits pour perforer l'esprit et annihile ou annule toute critique - tentent parfois de mettre une dimension poétique à leurs commentaires, le plus souvent ils deviennent à leur insu ou volontairement des propagandistes. L'ultime objectif de cette compétition est de faire émerger un produit commercialisable. Le mot "compétition" sera prononcé maintes fois même s'il est vrai que les jeunes artistes tentent parfois, comme ce fut le cas cette année, de détourner le jeu de son but ultime, transformer des artistes en produit du Capital, vers une expérience du commun, de la communauté, vers une expérience solidaire.

Le chanteur Florent Pagny n'aura cesse  de présenter sa candidate comme une "guerrière", celle-ci a-t-elle conscience de participer à un organe de propagande d'un système totalitaire et fascisant, je ne sais pas. Ainsi le commun que devrait-être les œuvres musicales entonnées sont-elles transformées en produit émotionnel pour vaincre l'adversaire. Les "coachs" commentent le sens de la chanson, bien entendu, mais transforment cet héritage du commun linguistique (une chanson populaire) en arme de combat.  Nous pouvons deviner que dans les coulisses ces jeunes gens sont devenus amis et que le "combat" n'est qu'un simulacre pour le spectacle comme le remarquera à demi-mot l'un des candidats (Bauer) apparemment très conscients des enjeux propagandistes de ce type d'émission, mais alors, pourquoi y participer ? N'est-ce pas une forme de collaboration à un système totalitaire ? N'ont-ils donc aucune conscience politique ? N'est-ce pas encore plus cynique de participer à un système de propagande totalitaire du Capital alors même que l'on en a conscience ? Pourquoi transformer quinze semaines de colonie de vacances, de stage musicale en un simulacre de compétition de catch, de combat de gladiateur ? On peut le prendre comme une grande farce, presque comme une auto-parodie du Capital, mais ce serait alors devenir soi-même complice d'un dispositif médiatique de propagande. Sons percutants, lumières intenses, cynisme, transformation de l'artiste en perforateur guerrier, le présentateur ne cesse de prononcer les mêmes mots, toujours, "performance", "compétition"... Dans le film "Hunger games", les présentateurs de télévision du jeu de bataille réel où "il n'en restera qu'un seul" ne sont pas très différents dans leur langage. "The voice" réduit la poétique musicale à une performance perforante. Et même si Marc Lavoine tente désespérément de transformer le spectacle en une expérience commune poétique et de rappeler qu'il n'a été qu'un maître de stage au service de jeunes apprentis,  il ne peut pas échapper totalement à l'écrasement opéré par la forme propagandiste de l'émission et ses tentatives n'apparaissent alors que comme une caution démagogique. 

Cet exemple de  "The voice" illustre bien comment le Capital peut détourner les legs du commun vers une propagande totalitaire. Et même si au cours de cette émission, un chanteur breton est venu scander sur la scène une chanson de Léo Ferré avec l'aspect d'un anarchiste d'un autre siècle, néanmoins, il a participé à ce détournement totalitaire opéré par le Capital. Sa voix et sa parole sont réduites à une performance. Tout est produit commercialisable. Avec "The voice" la dimension poétique est transformée en billets de banque, les vainqueurs sont les "disques platines". La propagande agit ici comme une mise en distanciation de la signification poétique des œuvres communes en œuvres privatisées pour la réussite financière d'une minorité. Même un chant de la commune comme le temps des cerises perdrait son sens poétique et révolutionnaire dans ce contexte et ne serait plus alors qu'une "performance" (mot employé quelques centaines de fois au cours de l'émission comme "compétition"). Dans "The voice", le langage perce, perfore, la pensée critique est réduite à néant jusqu'à l'ultime phase du plébiscite où les spectateurs votent pour l'un des "concurrents". Le meilleur "coach" est celui qui est alors capable de déceler ce qui plaira  à la majorité, le meilleur produit commercialisable, le public devient l'alibi. Comme dans toute propagande, il faut atteindre les masses, comme si la valeur d'une prestation musicale était synonyme de "succès" (mots maintes fois répétées), était dépendante du nombre. La diversité poétique plie sous la loi du nombre, sous une logique commerciale, soumise à la loi du marché.

Pourquoi débuter cette réflexion sur le "manifeste poétique du commun" par cette analyse d'une émission télévisuelle, c'est pour rappeler ce qui s'oppose à une perception poétique du monde, comment la poésie des mots peut être réduite à une arme de propagande du Capital. L'insoumission est comme la critique, bannie de ces dispositifs de propagande.

(la suite bientôt)

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