Episode 4 : bien plus Coluche et Abbé Pierre qu'extrême droite

Pour la deuxième fois de suite, je suis arrivé en retard. La semaine dernière, j'avais pris la manifestation en route. Elle ressemblait aux manifestations précédentes. Et ce dernier samedi, je l'ai retrouvée dans le centre ville.

Pour la deuxième fois de suite, je suis arrivé en retard. La semaine dernière, j'avais pris la manifestation en route. Elle ressemblait aux manifestations précédentes. Et ce dernier samedi, je l'ai retrouvée dans le centre ville. Il suffisait de suivre les barrages de police pour la retrouver. La manifestation était tout aussi imposante que les autres samedis. Elle était à un croisement et n'avançait plus. Je compris qu'il y avait de petites tensions entre gilets jaunes, rien de grave, mais il semblait que certains hommes avaient décidé d'organiser un service d'ordre pour empêcher tout débordement tandis que d'autres tentaient d'entrainer la manifestation derrière eux sur un parcours différent. Des gilets jaunes avaient officialisé une parcours auprès de la Préfecture. D'autres trouvaient cette initiative inutile et ne voulaient pas suivre ces nouvelles consignes. "Il ne faut pas que l'on se sépare. Il faut rester ensemble." "Il ne faut pas qu'on se divise." Un jeune homme à ma droite dit avec le sourire : "Les gilets jaunes tombent dans le piège de la storyline imposée par les médias et le gouvernement."

Trois femmes devant moi ont dessiné des points levés sur leurs gilets jaunes. Un jeune homme était une véritable réincarnation de Renaud, le chanteur, même santiag, même cheveux longs raides, même visage, même jean délavé, même foulard. Il était toujours avec le même petit groupe de jeunes gens. Ils avaient l'air bien sympathique, un peu tête brulé, mais surement pas méchant. Leur look "année 80 des banlieues" me faisait sourire. Il me rappelait ma jeunesse, lorsque j'étais dans un Lycée d'Enseignement Professionnel, avec les copains, ils écoutaient tous Renaud, récitaient par coeur les blagues de Coluche, et ils avaient une imagination incroyable. C'était dans les années 80. Je faisais parti de ces élèves de LEP qui ont connu 86, Devaquet au piquet... Quand je vois ces jeunes gens, je me revois avec mes propres santiags, mon look parfois ridicule, j'essayais d'imiter les copains... Les copains regardaient les étudiants qui menaient les assemblées générales : "Regarde moi ces connards, ils croient qu'ils vont faire la révolution." "Des petits bourgeois..." Finalement je devins trente ans plus tard un "sociologue attardé scolaire". Les professeurs d'université ont plus d'empathie pour leurs "objets d'étude" que pour leurs collègues et se croient parfois en dehors du temps et du monde. Même à l'Université on retrouve cette distinction entre savoir pratique et savoir scolaire, la raison pratique est vite classée "fascisante" même chez des intellectuels patentés. Les héritiers ont toujours le mot facile, mais de la douleur et de la culture des pauvres, ils ne comprennent bien souvent que des schémas théoriques. Ils parlent des pauvres comme de rats de laboratoire. Je suis maintenant dans la case chômage et j'ai appris à détester le monde académique tout en restant fasciné par les grands penseurs, je hais les faux culs des universités tout en restant admiratif lorsqu'ils m'éclairent l'esprit, j'exècre les bassesses des institutions de la République Française tout en défendant l'accès à un savoir universel. Je me suis toujours senti mieux au bistrot avec les copains et les copines de ma classe de LEP qu'avec les universitaires. Maintenant, je ne sais plus trop où je suis bien.J'ai toujours aimé la philo quand les autres s'en moquaient, et j'ai toujours mieux apprécié Renaud lorsque d'autres me parlaient des "arts majeurs"... J'adore le jazz mais je préfère l'ambiance d'un bon concert de rock... Pas facile la vie...

Je comprends d'autant mieux les gilets jaunes et les violences sociales et symboliques qu'ils peuvent subir dans leur vie quotidienne qu'elle faisait partie de mon quotidien à la maison quand j'étais enfant. Je ressens véritablement de la fraternité avec ces jeunes gens qui écoute encore aujourd'hui "Société tu m'auras pas". Quand on a vu dans les yeux de sa mère la détresse d'une femme harcelée à l'usine, puis chômeuse, puis abusée par les hommes, puis etc. l'empathie devient une sorte d'habitude, de principe pratique, de normalité.

Dans l'ensemble, je trouvais aux manifestants quelque chose de plus coluchien ou Abbé pierriste que "extrême droite". Je ne comprends pas qu'aucune personnalité de gauche n'ait compris cette dimension empathique et compassionnelle des gilets jaunes. Nous sommes bien plus proche de "restaurants du coeur" qui seraient en lutte que de "factieux d'extrême droite". 

"Je suis admirative des gilets jaunes, me dit une amie rencontrée en fin de manif, je les ai vus à un rond point, jour et nuit, par tous les temps, et il fait parfois froid, très froid, tenir leurs ronds points, coude à coude, sourire aux lèvres." Elle est professeure d'anglais. "Je suis venue par solidarité, me dit-elle."

Les gilets jaunes, c'est avant tout une concrétisation de l'entraide sociale. Ils se moquent bien des grandes théories, ils sont comme beaucoup de personnes dont le sens pratique prévaut à toute théorie politique, ils ne sont pas dans la raison scolaire, ils sont tout d'abord dans la raison pratique. Ils sont pour une bonne part les exclus du système scolaire. Dans les années 80 on les aurait appelés "nouveaux pauvres", aujourd'hui, on les appelle les "invisibles", mais ils sont assez similaires, aussi fragiles socialement, aussi touchant par leur solidarité, leur bienveillance sociale et leur empathie.

"Nous avons perdu notre rond-point, me dit un gilet jaune, donc nous n'avons plus que les manifestations. Ce n'est pas bien. Ce qui fait notre force, c'est de nous entraider, et nos bases sur les ronds points nous permettaient ça. Maintenant, c'est plus pareil."

La manifestation ne se divisa pas, tout le monde resta ensemble, mais pour la première fois, la confrontation avec les CRS fut évitée. Le service d'ordre se fit alpaguer par une partie des gilets jaunes à la fin de la manifestation : "Vous êtes qui vous ? Pourquoi vous avez des brassards de "gilets jaunes" ? Qui nous dit que vous ne travaillez pas pour la Préfecture ?" "Mais, se défendait l'homme, la déclaration du parcours à la Préfecture a été votée en Assemblée Générale ?" "Mais quelle Assemblée Générale ? Avec qui ? Nous n'avons rien voté nous !" Pour certains, la déclaration à la Préfecture était une traîtrise, une collaboration avec les répresseurs. Les fins de manifestation sont longues, les gilets jaunes ont du mal à se séparer, ces quelques tensions ne font qu'exprimer leur détermination "à ne rien lâcher".

"Ne lachons rien !"

J'allai boire un café avec mon amie prof...

 

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