Besançon, gilets jaunes: sortir du piège de la violence instituée

Les arrestations et les comparutions immédiates sont inquiétantes. Le gouvernement a institué la violence comme système de régulation des manifestations. Il faut réfléchir aux moyens de la contourner en étant imaginatif.

Besançon. Le ciel est bleu comme partout en France. La manifestation est une fois de plus importante, plus de 1000 personnes comme d'habitude, ce n'est pas rien après trois mois de mobilisation. Et pourtant, surplombant la foule, un nuage noircit l'horizon. Il n'était pas prévu par la météo : il s'agit d'arrestations, de gardes à vue à répétition et enfin de condamnations à la prison ferme pour des broutilles.

Toute une famille, père, mère et fils ont subi à leur tour la répression. Le premier a subi une garde à vue, la deuxième aussi, et le troisième a subi une comparution immédiate avec à la clé une condamnation à la prison ferme. Je ne reviendrai pas sur les faits, je ne suis pas juge, ni même journaliste d'investigation. Mais pour le peu que j'en sais, toutes ces mesures répressives semblent disproportionnées et surtout elle touche une famille très impliquée dans la mobilisation locale. Ce n'est pas fortuite.

Lorsque la répression devient dangereuse au point de risquer de briser la vie d'une famille entière, ne devient-il pas indispensable de réfléchir à une nouvelle stratégie ? Puisque les forces de l'ordre sont agressives, ne devrait-on pas tenter de contourner la violence : spectacles, concerts, expositions, débats publics, animations diverses et variées, tracts pour expliquer la "philosophie" des gilets jaunes, popularisation du mouvement, affiches dans la ville annonçant un événement hautement pacifique, communication de la charte de l'assemblée des assemblées (les grandes lignes : contre le racisme, le sexisme, l'homophobie, etc. par voie de tracts et d'affichages, pas seulement sur face de book), mettre en avant les projets constructifs pour faire perdurer la solidarité dans le temps (recherche d'un grand local pour avoir un point fixe dans le temps avec entraides, conseils auprès des précaires, une sorte de "bourse du travail" ou de "maison du peuple" ou "maison des précaires" pour sortir définitivement de l'isolement). La colère des uns et des autres est compréhensible, mais nous avons besoin de solidarité inscrite dans la durée, nous avons besoin du soutien de la population aussi et surtout, nous n'avons pas besoin de "martyres".

Il est vrai que la Préfecture provoque les affrontements, contrairement aux années passées où les forces de l'ordre étaient beaucoup plus discrètes et moins dans une logique d'intimidation. Est-ce que cela signifie que nous devons arrêter de manifester ? Bien entendu que non, c'est un droit.

Mais ces rassemblements du samedi ne devraient-ils pas servir plus à communiquer directement avec les bisontins ? Ne faudrait-il pas plus expliquer à la population de Besançon "l'identité des gilets jaunes", briser cette diabolisation du mouvement que le piège de la violence ritualisée du samedi a tendu à toutes et tous et enfin, de populariser le mouvement ? Lorsque nous sommes allés à Planoise, nous n'avions absolument rien à distribuer.

Je ne suis pas sur Face de Bouc, je n'aime pas ces réseaux sociaux, je ne suis pas le seul. Il faut savoir aussi en revenir aux vieilles méthodes d'affichage, de tracts et pourquoi pas à la conception d'un "journal" du mouvement vendu à la criée dans la rue. Rien ne vaut le contact direct avec les gens dans la rue avec un média que l'on crée soi-même.

Si le samedi nous étions un millier à discuter avec les gens dans la grande rue, que feraient les forces de l'ordre, gazeraient-ils la grande rue alors que nous ne manifestons pas mais que nous sommes mille gilets jaunes à distribuer des tracts et à discuter avec les passants ? Et s'ils gazaient la rue, alors ils prouveraient aux yeux de tous que le Ministère de l'Intérieur est responsable des violences et du désordre institués depuis trois mois. Il est possible de détourner le sens de la loi. Il n'est pas interdit de se rassembler et encore moins de distribuer des tracts dans la rue. Bien entendu, ces tracts devraient respecter la charte de l'assemblée des assemblées.

La charte des assemblées des assemblées est suffisante pour mettre une borne "morale" aux tracts, affiches et journaux, elle permet un accord et une vigilance de tous sur les valeurs fondamentales défendues par ce mouvement social : pas d'antisémitisme, pas d'homophobies, pas de racisme, pas de sexisme, les valeurs sociales...La communication à la population bisontine de cette charte morale par le biais de tracts pourraient permettre de populariser le mouvement et de faire taire les rumeurs. Un samedi tractage de masse en centre ville, par petits groupes de 10 ou 20, pour commencer, pourquoi pas ? Je vote pour !

Évidemment, tout ça demande de discuter, d'éclaircir les positions des uns et des autres, peut-être même y'aura-t-il des claches avec quelques personnes (très minoritaires, je n'en doute pas) aux idées nauséabondes et en désaccord avec la charte, personnes qui agiraient pour l'instant dans l'ombre du mouvement. Mais cette étape est indispensable pour communiquer avec la population bisontine, casser les rumeurs (les rumeurs sont hautement destructrices,plus que l'on croit et le gouvernement le sait), et s'inscrire dans le long terme.  C'est un processus qui est surement déjà en cours, mais il ne transparait pas clairement vu de l'extérieur, donc un "samedi communication", pourquoi pas ?

Nous sommes nombreux à être attristés par ces arrestations. Est-ce bien utile de voir des camarades se "sacrifier" pour faire avancer le mouvement, ne doutons pas qu'ils continueront à réprimer les plus visibles d'entre-nous. Pour ma part, si je pouvais, je voterais pour la construction et la vision à long terme et contre la logique du sacrifice individuel. Ce mouvement social est historique, personne n'oubliera ce qu'il s'est passé ces derniers mois même si les médias feront tout pour en effacer la mémoire.

Cette mémoire existe déjà : des ouvrages, des articles, des photographies, des films sont sans doute déjà à disposition pour continuer à faire vivre ce mouvement. Par conséquent, des expositions, des projections, des invitations aux auteurs d'ouvrages "critiques et bienveillants" sur le mouvement des gilets jaunes peuvent permettre d'animer des débats publics, d'avoir de nouvelles idées, de fédérer de nouvelles personnes autour du mouvement, et de populariser encore plus les gilets jaunes.

Les arrestations et les comparutions à répétition sont très inquiétantes et "tristes" et il est bien normal, en tant que manifestant du samedi, de se demander s'il n'est pas de notre responsabilité à tous de protéger les militants les plus visibles de ce mouvement ?

 

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