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Billet de blog 30 mai 2021

Les langues du Commun contre le Capital

Toutes les langues sont traversées par des contradictions, c'est la structure profonde de toute langue. Toute langue est structurée par des oppositions symboliques, ce qui fait de toute langue un bien commun universel et international. Toute langue est aussi le fruit de lutte pour la domination.

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L'idée d'une langue = une nation est un concept réducteur et stupidement bourgeois. En revanche, l'idée qu'une nation est composée de plusieurs langues internationales est beaucoup plus intéressante. Et plus anthropologiquement juste, toutes les langues sont des biens communs car elles ont toute une structure profonde commune (vf. : Noam Chomsky), ce qui fait le sens et la syntaxe dans toute langue, ce qui nous rappelle que toute langue est humaine. De même nous avons relevé en linguistique, entre autres choses, des rapports dialectiques complexe dans toutes les langues, comme des quadruples opposition sémiotiques (ou opposition en carré) soulevés par Greimas.

Exemple de carré sémiotique selon Greimas

C'est ainsi que quelque soit la langue nous fonctionnons dans nos raisonnements par opposition, ce qui nourrit nos raisonnements par intuition abduction... selon un modèle d'opposition en carré qui construisent nos raisonnement; selon nos capacités naturelles à mettre des éléments dispersés dans un ordre incertain jusqu'à trouver du sens. Structures profondes grammaticales et capacités à relier forment les structures universels du langage. C'est ainsi que l'on peut dire que toute langue est universelle par ses qualités structurales et grammaticales profondes communes. Si phonétiquement une langue prend des consonances différentes, elle est soumise à des contraintes cognitives communes.

Les langues sont aussi traversées par de multiples enjeux contradictoires sociologiques, symboliques, sur le sens des mots, sur les représentations du monde, sur l'existence de concepts permettant de désigner le réel ou sur leurs négations, sur ce qui est commun ou sur le "particularisme", nous rentrons alors dans le domaine plus large des idéologies, des représentations, de la philosophie, de l'esthétique, de la politique... 

L'histoire populaire est internationale, elle est constituée d'une longue histoire d'oppression, de soumission et de lutte où parfois les langues deviennent un support populaire de résistance face aux Seigneurs, aux Rois, face à tous les oppresseurs . Le concept de langue nationale, par exemple, est bien souvent un concept pathologique de domination. Toutes les langues ont des racines, une structure linguistique et une histoire commune aussi loin que l'on peut regarder en arrière, et l'idée d'une nation = une langue n'a aucun sens. C'est une perception idéologique qui est hors-réalité. Toute langue, même dite "régionale" est le fruit d'une longue histoire humaine sans frontières.

 Il n'y a rien de plus internationale que n'importe quelle langue, mais il n'y a rien non plus de plus précieux que ces langages qui nous ont été légués par nos aïeux car ils sont un bien commun  appartenant à toute l'humanité.

En revanche, lorsque l'on crée une nouvelle langue à partir de plusieurs anciennes, comme en Bretagne avec l'invention d'une "langue bretonne" académique à partir de multiples façons de parler breton, ou comme l'ont fait les aristocrates et l'église en France pour imposer une langue unique, l'invention d'une "langue française", nous assistons alors à un combat politique.

Si on va à la racine de cette dérive nous observons alors  une déviance linguistique aristo-bourgeoise. Il s'agit d'une confrontation entre une volonté politique aristocrate et bourgeoise  pour défendre ses intérêts géo-stratégiques et économiques et son héritage culturel et social contre toute velléité populaire. Il s'agit plus exactement de "faire modèle". En effet, cette déviance fait modèle et tente de faire converger une volonté populaire et les intérêts de la bourgeoisie. Ainsi les classes dominantes transforment un bien universel commun, les langues, en un outil médiatique pour renforcer leurs dominations. Toutes les langues sont traversées par ce type de confrontation dominés vs dominants. Lorsqu'une société traverse des crises sociales profondes, lorsque le Capital, par exemple, a provoqué un contexte social profondément inégalitaire, les langues deviennent un champ de bataille exacerbé pour imposer une vision du monde. Ainsi par exemple, les Nazis, comme nous l'avons déjà vu dans un chapitre précédent, les Nazis avaient tenté d'imposer un langage simplifié, brutale, déniant tout esprit critique, court-circuitant ainsi la complexité cognitive pour imposer ce que l'on appelle le degré 0 du raisonnement et le réduire à quelques sophismes manipulatoires. (Nous observons beaucoup ce type de pratique chez les complotistes).

Ces langues inventées agissent comme une religion : elles relient, elles sont composées d'un "croire" spécifique, de croyances en un peuple fantasmé, elles sont le fait de petits potentats locaux défendant parfois un business international à partir de réseaux linguistiques (comme par exemple l'invention d'une diaspora bretonne qui n'est en fait qu'un réseau breton du Capital). En revanche, elles peuvent être le support d'une résistance sociale lorsqu'une population locale trouve à travers la langue un media symbolique pour combattre l'oppression et lutter contre les désastreux effets des réseaux capitalistes sur les conditions de travail, sur les inégalités, sur l'environnement... Les classes aisées, bien installées dans la vie préfèrent le plus souvent rejoindre les mouvements identitaires d'essence bourgeoise que les défenseurs d'une langue symbole de lutte sociale contre l'oppresseur.

Il y a toujours des contradictions dans la perception d'une langue entre une perception universelle, internationale et du Commun, et une autre au service des intérêts d'une classe dominante ou d'une velléité guerrière et fascisante. Ces différentes perceptions politique se confrontent à travers la langue en permanence et parfois violemment car elles représentent des pôles idéologiques distincts et même totalement opposés. Chaque langue est le fruit de conflits entre oppresseur et opprimé.

La poétique de la langue n'a pas, bien entendu, une fonctionnalité intrinsèque à "opprimer" ou à "lutter contre l'oppression". Mais chaque camp essaie de s'approprier l'histoire d'une langue à sa manière. Chaque langue est traversée par ces mêmes contradictions. Qu'une famille dans une tribu s'approprie le langage de la sorcellerie pour conserver le pouvoir à sa lignée ou qu'une famille bourgeoise s'approprie le sens d'une langue pour imposer sa vision du monde, il s'agit anthropologiquement du même combat pour la domination.

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