Message d'alerte aux enseignants

De la santé ou de l'économie, qui a la priorité? Devons-nous désobéir?

Ce n’est pas de gaieté de coeur que je décide de vous écrire ce message d’alerte. Etant moi-même enseignant en lycée, je tranche à ma façon le conflit de loyauté qui m'attache à l'institution :

La crise est inédite. J’ai eu moi-même des difficultés à comprendre son ampleur. Je ne croyais pas finalement au départ à la gravité de cette pandémie.

Aujourd’hui un déconfinement partiel va s’amorcer dans de nombreuses écoles de France dès le lundi 11 mai : ce déconfinement est possible, mais de mon point de vue non raisonnable parce que, à présent, nous n’en avons ni les moyens matériels ni les moyens humains.

Pour en être persuadé, il suffit mais il faut  lire les recommandations  qui sont dans l’avis du 24 avril 2020 du Haut Conseil de la santé publique  et les préconisations de l’avis numéro 6 du Conseil scientifique Covid 19 du 20 avril 2020, conseil scientifique mis en place par le gouvernement.

Dans l’avis du HCSP qu'il est facile de consulter dans son intégralité sur le site "acteursdusport.fr" l'article "Covid-19, les recommandations du Haut Conseil de la Santé publique", entre autres :

Le chapitre 3 à la page 5 sur la limitation du nombre de personnes en espaces collectifs.

Le chapitre 4 toujours à la page 5 sur les mesures barrières.

Le chapitre 5 à la page 6 sur l’hygiène des mains.

Le chapitre 6 aussi à la page 6 sur les masques.

Et surtout le chapitre 16 à la page 21 sur les mesures spécifiques en milieu scolaire.

Dans l’avis du CSCovid-19, trois citations essentielles qui permettent de parfaitement comprendre les objectifs gouvernementaux des mesures de déconfinement : 

  1. « En conséquence, le conseil scientifique propose de maintenir les crèches, les écoles, les collèges, les lycées, les universités, fermés jusqu’au mois de septembre. »
  2. « Des enjeux sociétaux existent également en particulier pour les enfants ayant fait l’objet d’un signalement et leur famille, l’absence d’école pouvant favoriser des situations de maltraitance. »
  3. « Le Conseil scientifique prend donc acte de la décision politique prenant en compte les enjeux sanitaires, mais aussi sociétaux et économiques… »

Enfin, vous le savez, le 1er ministre a donc annoncé le début des réouvertures des écoles maternelles et élémentaires le 11 mai sur la base du volontariat des parents.

De son côté l’OMS déclare que la santé est un droit humain fondamental (Déclaration du Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur général de l’OMS faite le 10 décembre 2017) et dans la suite de sa déclaration qu’il est évident que de bonnes conditions économiques doivent y concourir.

De tout cela il nous faut conclure que la santé est prioritaire sur l’économie dans le sens où l’économie poursuit la finalité d’une bonne santé humaine conçue comme un droit fondamental humain supérieur à elle et non pas l’inverse. Pa rapport au siècle précédent nous avons progressé sur la compréhension de ces droits. Je veux envisager la nécessité ou non du sacrifice. S’il  peut être envisageable, dans certaines conditions, sur le plan moral d’exiger des sacrifices humains pour la santé en tant que droit fondamental, il ne peut être exigé ces mêmes sacrifices humains au nom de l’économie qui n’est pas inscrite en tant que droit fondamental humain. L’économie est donc un moyen et non une finalité. Il y a donc un ordre logique dans les priorités qu’il ne faut pas inverser, quoiqu’on en dise.

Or le Conseil scientifique semble entériner cette inversion puisqu’il "prend acte" malgré ses propres préconisations  des « enjeux sociétaux et économiques» qui font que dans les faits sa proposition sanitaire passe au second plan. Il est intéressant de voir la progression dialectique dans les trois citations indiquées plus hauts du Conseil scientifique.

D’une part il apparaît incohérent d’annoncer ces enjeux sociétaux comme déterminant le déconfinement puis de le commencer en primaire et en maternelle comme si c’était prioritairement à ces niveaux que se trouvaient des situations de maltraitance et des situations de décrochage. C’est absurde. Par ailleurs imaginer que les décrocheurs décident volontairement de retourner à l'école paraît très improbable.

D’autre part, au sujet des « enjeux économiques » : l’inversion  de la hiérarchie des normes culturelles est donc assumée. Sachant en effet qu’il sera impossible d’appliquer des règles aussi nombreuses auprès de si jeunes enfants et que la pandémie n’est pas close, le risque de la contamination reste donc considérable par tous ces enfants asymtomatiques ou présymtomatiques auprès de leur famille ; parents et grands-parents et bien sûr auprès des enseignants eux-mêmes. L’exigence du sacrifice ne peut pas tenir, au regard même de notre propre constitution politique et des droits humains universels dont elle est l'émanation. Nous ne sommes pas en guerre et la patrie n'est pas menacée.

Je vous invite donc à réfléchir à tout cela et à prendre une décision qui considère, quelle qu'elle soit,  les droits humains fondamentaux, si nous pensons qu’ils ont toujours une valeur, c’est à dire considérer  que notre responsabilité morale doive se situer dans cette perspective et que c’est à l’économie de faire en sorte que la perspective de sortie du confinement soit envisageable rationnellement. C’est à dire de replacer l’économie humaine non comme une finalité mais comme subsidiaire à des fins beaucoup plus hautes : la liberté ; le bonheur humain ; la santé. C’est donc à elle l’économie, en tant que science subordonnée, de considérer des droits plus élevés qu'elle, c'est à dire de concevoir, dans les moyens qu'elle doit mettre en oeuvre, l'égalité de tous les êtres humains qui lui est imposée : les enfants ; les adolescents ; les adultes et les anciens qui possèdent sur le plan de la dignité tous les mêmes droits.

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