Lénaïg Bredoux
Journaliste, responsable éditoriale aux questions de genre
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Billet de blog 1 avr. 2022

Lénaïg Bredoux
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Violences sexuelles : il est parfois dur d’enquêter, et de témoigner

Après des révélations de Mediapart sur le milieu musical, un de nos journalistes a été la cible de messages, très réguliers, dénigrant son travail. Les témoins d’une de nos enquêtes ont aussi été prises pour cibles.

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« Petit fumier », « mensonges », « biais déontologiques », « prêt à tout, le gars »… Depuis quatre mois, Mediapart et Donatien Huet, journaliste à la rédaction, sont les cibles de messages virulents et très réguliers d’un petit groupe qui n’a pas supporté la publication d’une enquête sur les violences sexistes et sexuelles dans les musiques dites extrêmes. Un article complet, qui a nécessité de longs mois de travail dans le sillage du mouvement #MusicToo qui s’est emparé de cette difficile question dans l’industrie musicale.

Sur un compte Instagram (vers lequel nous ne mettrons pas de lien pour éviter de participer à sa diffusion et pour ne pas relayer, même indirectement, son contenu), Donatien Huet a été mentionné 70 fois dans les stories. Pour s’en prendre à son intégrité professionnelle, tenir des propos parfois menaçants ou évoquer d’autres enquêtes en cours à Mediapart (et notamment celle, publiée jeudi 31 mars, concernant le chanteur du groupe No One Is Innocent).

Certains des mails qu’il a échangés ont été publiés, ainsi que l’enregistrement audio de conversations téléphoniques. Sur un blog (là encore, pas de lien), c’est tout son travail qui est visé.

Sur ces deux supports, certaines de nos sources ont été ciblées, en divulguant leur identité, des éléments de leur vie privée, des messages privés, etc. En toute impunité. Les demandes de retrait des posts faites sur les plateformes concernées n’ont pas abouti.

Il faut bien comprendre : toute personne mise en cause a le droit de se défendre. D’ailleurs, Donatien Huet avait évidemment cherché à contacter l’ensemble des acteurs et actrices concernées. Y compris les hommes nommément accusés, et certain·es de leurs proches. Et s’ils sont insatisfaits du travail fourni, ils disposent d’outils prévus par le droit – le droit de réponse ou la poursuite en diffamation contre la presse.

Mais ce droit à défendre son honneur ne permet pas tout. Il n’autorise ni l’insulte ni l’injure, ni la diffamation ou le mensonge, ni la révélation de la vie privée ou de conversations personnelles. Ni le harcèlement en ligne.

Ces pratiques visent deux objectifs : discréditer les victimes, ou leurs témoins, et intimider la presse pour qu’elle cesse d’enquêter.

Sur le premier point, leur souffrance est très grande.

« Les victimes de l’article initial se font harceler, ainsi que leur entourage depuis la parution de l’article. Notre identité a été révélée. Double dose de thérapie pour nous, pour essayer de survivre », nous a écrit l’une d’elles ces derniers jours – nous reproduisons ici ses propos avec son accord. Elle tient à ajouter : « Ils tronquent les captures d’écran et les audios à leur avantage, ils mentent sur beaucoup de points pour dire qu’en résumé, toutes les femmes (qui accusent leurs potes ou connaissances) sont des menteuses […]. Je pense aussi qu’ils veulent pousser les victimes au suicide. »

« Nous nous sentons seules et abandonnées, explique une deuxième. Pour nous, c’est la double peine : victimes de violences, et victimes avec d’autant plus d’ampleur de ce harcèlement incessant depuis plusieurs mois. C’est nous et nos proches qui sommes visé·es par cette campagne de dénigrement. C’est nous qui en subissons les conséquences chaque seconde car c’est notre quotidien. » Elle précise aussi qu’une de ses amies a vu sa conversation téléphonique enregistrée à son insu. Résultat, dit-elle : « Leurs méthodes nous ont coupées de la majorité de notre entourage, et personne ne prend la parole pour les dénoncer, par crainte d’être pris pour cible à leur tour. »

Sur le second point, Mediapart continue et continuera son travail d’intérêt général sur les violences sexistes et sexuelles et les violences de genre. Dans le respect de l’éthique et des règles de notre profession, encadrées par la loi de 1881 sur la liberté d’expression. Et nous apportons évidemment un soutien sans faille à notre collègue Donatien Huet.

Des pressions récurrentes

Ce travail, à Mediapart et ailleurs, suscite parfois de vives résistances. À chaque enquête, ou presque, nous rencontrons des victimes ou des témoins qui craignent, en nous parlant, d’être prises pour cible. Elles ont peur de ne pas être crues, d’être harcelées sur les réseaux sociaux ou d’être visées par des plaintes en diffamation ou en dénonciation calomnieuse.

Peu après la publication de notre enquête sur le chanteur du groupe de metal No One Is Innocent, ce dernier, qui avait refusé de répondre à nos questions, malgré de très nombreuses relances depuis le 16 mars 2022, a diffusé sur Instagram un message audio de la plaignante – l’activiste Préparez-vous pour la bagarre en fait un décryptage passionnant.

À l’occasion de notre enquête sur les accusations de violences sexuelles visant le candidat d’extrême droite Éric Zemmour, Gaëlle Lenfant, l’élue d’Aix-en-Provence, nous a confié qu’elle avait déposé une plainte pour menaces de mort à la suite de sa prise de parole publique. D’autres ont témoigné sous couvert d'anonymat car elles avaient peur, y compris physiquement, des partisans de l’ex-journaliste.

Nous avons aussi raconté ces craintes dans une de nos enquêtes sur Tariq Ramadan (lire l’article de Marine Turchi) ou sur Gérald Darmanin (la plaignante – la procédure a été classée sans suite – était « terrifiée »). Dans l’affaire Luc Besson, visé par plusieurs témoignages mais dont le volet judiciaire s’est clos par un non-lieu, la plaignante Sand Van Roy a été victime d’intox à répétition dans la presse – avec des répercussions pour sa carrière.

Des procédures judiciaires sont parfois intentées : la menace d’une plainte en diffamation est souvent brandie pour réduire les victimes au silence. Quitte à être retirée discrètement ensuite. C’est ce que l’ancien ministre Nicolas Hulot avait fait le 24 décembre 2018 face au magazine Ebdo. Gérald Darmanin avait quant à lui retiré, sans s’en expliquer, sa plainte en dénonciation calomnieuse contre une femme qui l’avait accusé.

Plusieurs hommes mis en cause ont aussi perdu le procès en diffamation qu’ils avaient intenté : c’est le cas du journaliste Éric Brion qui avait poursuivi sa consœur Sandra Muller à l’origine du mot-clic #BalanceTonPorc ; de l’ancien ministre Pierre Joxe ou de l’essayiste Thomas Guénolé (qui s’en est pris non pas à l’étudiante qui s’était plainte de lui, mais à l’élue insoumise Danielle Simonnet qui avait relayé l’accusation).

Denis Baupin, ancien vice-président de l’Assemblée nationale, a de son côté été condamné pour procédure abusive en 2019, après la plainte qu’il avait déposée contre Mediapart et France Inter, à l’origine des révélations sur son comportement avec les femmes. Une décision qui reste encore exceptionnelle, comme le rappellent les autrices du podcast « Y’a pas mort d’homme » (le dernier épisode est consacré à ce sujet).

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