Lénaïg Bredoux
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Billet de blog 2 déc. 2020

«Responsable éditoriale aux questions de genre», ça sert à quoi?

Mediapart a décidé de créer début octobre un nouveau poste de « responsable éditoriale aux questions de genre », inspiré des « gender editors » installés dans plusieurs médias. L'objectif : mieux valoriser notre couverture déjà riche de ces sujets, et contribuer à un journalisme plus attentif à des problématiques trop souvent oubliées.

Lénaïg Bredoux
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Journaliste à Mediapart

L'appellation peut sembler obscure, mais l'objectif l'est beaucoup moins. Mediapart a annoncé début octobre la création d'un poste de « responsable éditoriale aux questions de genre », inspiré des « gender editors » qui existent dans plusieurs rédactions à l'étranger, notamment au New York Times ou à El Diario en Espagne.

Les missions, et les sensibilités, varient évidemment selon les rédactions. Mais le principe affiché est à chaque fois proche : veiller, de manière transversale, à ce que le journal concerné soit plus inclusif dans son traitement éditorial et dans son fonctionnement interne.

Ce nouveau poste, le premier de ce type en France, et que j'ai la chance d'occuper, contribue à un travail sur lequel Mediapart est déjà très investi depuis de longues années, notamment sur les violences sexistes et sexuelles (à retrouver dans nos multiples dossiers ici, ici, ici, ici ou encore ). Notre production éditoriale est faite d'enquêtes évidemment (comme celles, récentes sur la pédocriminalité dans une école parisienne, ou très récemment sur les violences conjugales, ou l'industrie du porno), mais aussi d'entretiens et de débats sur les enjeux soulevés ces dernières années (une nouvelle collection vidéo leur est consacrée), des reportages en France et dans le monde (au Chili, en Espagne...), des analyses… Sans parler, évidemment du rôle important de notre émission quotidienne À l'air libre.

À chaque fois, l’idée est la même : s’attacher aux faits (documenter les inégalités, leurs causes, l’absence ou la faiblesse des politiques publiques pour y répondre ; documenter les violences et l’impunité ; documenter les nouvelles mobilisations et enquêter, aussi, sur les groupes activistes, leurs objectifs et leurs financements), et tenter de comprendre et de donner à voir les bouleversements en cours.

Plus largement, il s’agit de veiller, en lien avec l’ensemble des services, et en concertation avec les journalistes, à ce que les sujets traités dans le journal « n’oublient pas » la moitié de la population, s’emparent de leurs problématiques spécifiques, et ne les invisibilisent dans l’ensemble de la couverture.

On pourrait citer, à titre d'exemples, les violences sexistes et sexuelles sur majeurs et mineurs, les mécanismes qui les favorisent, la précarité, la prise en charge inégale des femmes par les médecins, la reproduction des stéréotypes, les discriminations de genre, celles visant tout spécialement les femmes racisées, etc.

Il s’agit aussi de contribuer à notre vigilance collective sur la manière dont nous intégrons les femmes dans notre traitement général : la place des femmes dans les interviews, les articles, la photo (notamment sur la Une). Parce que les médias ont une responsabilité particulière dans la manière dont ils donnent à voir le monde : ne montrer que des hommes, blancs, de classes supérieures – comme c'est trop souvent le cas partout dans le monde (et aussi en Francemême le CSA le dit), c'est tordre la réalité. Ce n'est pas restituer la réalité sociale telle qu'est. C'est la déformer et renforcer les stéréotypes, comme le note ce rapport du Haut conseil à l'égalité.

L'épisode du premier confinement a été un révélateur puissant des déséquilibres médiatiques : une épidémie où les premières et deuxièmes lignes étaient largement constituées de femmes, de précaires, d'immigré.e.s, et où les « experts » sur les plateaux de télévision étaient très largement masculins, de CSP+. Selon une étude de l'INA, « la période de confinement a été marquée par un recul de la présence vocale des femmes à la télévision et à la radio ».

À l'époque, le décalage avait fait réagir et une mission d'information, menée par la députée LREM Céline Calvez, avait commencé à auditionner des dizaines de personnalités – un rapport a été rendu début septembre, dans lequel figure, entre autres, la recommandation de créer des postes de « gender editors ».

Depuis, avec le deuxième confinement, les dernières données ne montrent aucune amélioration. Bien au contraire. La place des femmes a même encore reculé dans les matinales radio pendant les quatre premières semaines.

Si tout cela n'avait aucune conséquence, cela n'aurait que peu d'importance – l'idée, à Mediapart, n'est pas de compter pour compter. Simplement, en invisibilisant une partie de la population, c'est aussi une partie de ses préoccupations, de son quotidien, de ses souffrances et de la domination masculine que l'on masque. En sous-couvrant les questions de genre et d'inégalités, ce sont ces mêmes inégalités que nous, médias, contribuons à renforcer.

Nous avons aussi à veiller tout particulièrement aux mots que nous utilisons : nos pratiques sont d'ailleurs en constante évolution – à Mediapart, les mots de « féminicides » ou de « pédocriminalité » sont relativement récents dans nos articles. Tout comme le recours par une partie de la rédaction à l'écriture inclusive (et non, l'écriture inclusive ne se résume pas au point médian !), selon le choix de chaque rédacteur ou rédactrice. Car « mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde » (la citation, souvent attribuée à Albert Camus, est apocryphe – une transformation d'une de ses phrases).

Enfin, les « gender editors » ont souvent pour mission de contribuer à la veille sur la place des femmes dans les rédactions. À Mediapart, ce point est moins crucial car il est déjà largement partagé par toutes et tous, et fait même partie de nos principes ancrés depuis de longues années. Il est aussi fortement défendu par l'entreprise, et par ses salarié.e.s (tout est bien résumé par Marie-Hélène Smiejan, directrice générale de Mediapart).

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