Lénaïg Bredoux
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Billet de blog 4 mai 2015

Pourquoi j’ai signé la tribune des femmes journalistes politiques

Oui, être journaliste politique, en 2015, c’est s’exposer au sexisme de notre société. C’est comme dans n’importe quel travail. Logique, et rassurant en un sens : la presse et la politique sont les miroirs de notre pays. C’est comme sortir dans la rue, et entendre sifflements et « hé, mademoiselle, tu me donnes ton 06 ? ». Comme être dans le métro, et se tenir collée à la porte pour éviter la main baladeuse dans une rame bondée.

Lénaïg Bredoux
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Oui, être journaliste politique, en 2015, c’est s’exposer au sexisme de notre société. C’est comme dans n’importe quel travail. Logique, et rassurant en un sens : la presse et la politique sont les miroirs de notre pays. C’est comme sortir dans la rue, et entendre sifflements et « hé, mademoiselle, tu me donnes ton 06 ? ». Comme être dans le métro, et se tenir collée à la porte pour éviter la main baladeuse dans une rame bondée. Beaucoup trop de responsables politiques sont comme ce garçon dans la rue, ou cet autre dans le métro, qu’on a trouvé très très lourd, voire dont on a parfois eu un peu peur.

Je fais partie des signataires de la tribune parue dans Libération daté de mardi. Nous sommes plus de 15, au nom d’un collectif de 40 journalistes, issues de près de 30 médias. Certaines ont choisi de rester anonymes – parce qu’elles sont précaires, parce qu'elles manquent parfois de soutien dans leurs rédactions, parce qu’après tout, la presse ressemble à la société et qu’on y préfère parfois dénoncer celui qui dénonce que les faits eux-mêmes. Mais toutes, nous faisons le même constat.
Le texte publié rapporte fort bien ces anecdotes qui sont toutes, à des degrés divers, arrivées à l’une d’entre nous. A moi aussi, parfois. Oui, sous couvert de compliments, j’ai parfois rougi comme une pivoine et je n’ai pas su où me mettre. Je m’en suis sentie mortifiée, comme renvoyée à ce que je suis : une femme, en ce qu’elle reste dominée, inférieure, silencieuse. Oui parfois, j’ai évité de rappeler certaines sources parce que je craignais d’entretenir une ambiguïté que je ne recherchais pas. Oui, j’évite certains rendez-vous tardifs pour la même raison. Non, ce n’est pas systématique – heureusement ! Non, rien de ce que j’ai vécu ne relevait du pénal et n’aurait pu faire l’objet d’une plainte. Non, cela ne m’empêche pas de faire mon travail. Mais oui, je sens que je ne peux pas tout à fait faire mon travail comme mes collègues et confrères masculins. J’y pense, j’y veille. Cela me place aussi en position de faiblesse.
J’entends déjà les objections, les remarques, voire les haussements de sourcils moqueurs. J’entends : « Mais faut pas généraliser ! » Bien sûr. Dans tous les partis, toutes les fonctions, à tous les âges, certains respectent parfaitement le cadre d’une relation de travail classique qui n’exclut ni la proximité ni la confiance. Sauf que le phénomène est trop massif pour n’être qu’anecdotique : le nombre de femmes journalistes politiques signataires de la tribune en témoigne ; leurs récits aussi.
Le comportement d’une part importante de nos élus ne se cantonne pas à leur relation avec les journalistes : ils font pareil à l’Assemblée nationale (rappelez-vous du « cot cot cot codec » !), au Sénat, ou au gouvernement, avec leurs collègues femmes, leurs camarades, ou leurs collaboratrices – le Machoscope de Mediapart le prouve ! Et ce n’est que par la force de lois sur la parité que les femmes parviennent enfin à des responsabilités. Les dernières départementales l’ont montré, même si – sans blague ! – des assemblées paritaires n’ont donné que 10 femmes présidentes sur 100…
J’entends : « Les femmes journalistes l’ont bien cherché ! » Françoise Giroud, pionnière à L’Express, avait théorisé qu’il fallait envoyer de belles et jolies femmes journalistes pour recueillir les confidences d’hommes politiques. OK. Moi, j’étais à peine née. Et puis, toutes les journalistes politiques n’ont pas suivi cette voie - loin de là! Ne mélangeons pas tout. D'ailleurs, je parie que vous aussi, vous sursautez quand vous entendez dire d’une jeune fille harcelée par une bande de mecs lourdingues qu’elle l’avait bien cherché parce qu’elle portait une jupe...
J’entends : « Franchement vous n’avez pas de combat plus important à mener ! » Bien sûr. Les femmes journalistes politiques ne sont pas les plus à plaindre. Loin de là. Très loin de là. Mais nous vivons ce que vivent des millions de femmes au quotidien. Pas de raison de le taire non plus. Et il me semble qu’on parle davantage du harcèlement de rue que des comportements sexistes de nos responsables politiques qui, rappelons-le, se présentent à des élections, voire sont élus, et sont donc chargés de faire la loi.

Et j'entends aussi: « Non mais vous pourriez donner des noms... Sinon, ça sert à rien votre truc. » C'est marrant, c'est surtout des garçons qui disent ça. Cela dit, j'entends l'argument. C'est une vraie question. Que nous nous sommes posé. Disons que l'objet de ce texte était d'abord de dénoncer des pratiques qui vont bien au-delà d'une poignée de malotrus et qu'il s'agissait de rappeler des principes. Mais cela nous interroge sur ce que nous devons écrire à l'avenir.
En attendant, ça suffit. C'est tout.

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