La parole des violeurs et ce que la presse en fait

« Libération » a exprimé « son profond regret » en réaction aux protestations contre la publication d'une tribune d’un jeune homme reconnaissant un viol conjugal. Au-delà de la polémique, ce choix pose une vraie question journalistique sur la couverture médiatique des violences sexuelles.

Le 26 février dernier, « Samuel » a écrit à Mediapart. Objet : « proposition de tribune ». Dans son mail, il explique être étudiant et avoir écrit un texte « après avoir compris [qu’il] avait violé [son] ex-copine ». « Je pense que ce que j’écris est rare et pertinent », précise-t-il. Ce texte, c’est celui que Libération a publié dans son édition du lundi 8 mars.

Il a déclenché une polémique, amplifiée par la date, symbolique, de la journée internationale des droits des femmes. Le quotidien a exprimé « son profond regret » et publié un article détaillant les critiques émises.

Nous ne sommes pas là pour donner des leçons de maintien, ni pour mettre en cause des confrères et des consœurs que nous respectons, y compris pour leur travail sur les violences sexistes et sexuelles, et les inégalités de genre.

En revanche, cette publication – soutenue par la victime, Alma – a provoqué un débat public qui nous interroge, en tant que journalistes. Car il est question de la responsabilité de la presse, de notre éthique de journaliste et d’un débat éditorial bienvenu sur la couverture des violences sexistes et sexuelles.

Fallait-il publier cette tribune, comme l’ont défendu Libé lundi (un « texte fort et courageux », qui « vise […] à nous sortir de la zone de confort consistant à considérer que le violeur, le monstre, c’est l’autre »), salué par France Inter (dans sa revue de presse qui parle du « document le plus fort que nous lisons ce 8 mars »), Daniel Schneidermann sur Arrêt sur images et l’avocate Julia Courvoisier, qui s’attriste que « beaucoup ne veu[ill]ent pas entendre la parole des mis en cause de viol, ne veu[ill]ent avoir qu’une version des faits » ?

Ou fallait-il renoncer, comme le défendent, entre autres, la chercheuse Laelia Véron, l’essayiste Valérie Rey-Robert, l’écrivaine Fania Noël, les militantes féministes Caroline De Haas, Anne-Cécile Mailfert ou l’association Osez le féminisme, ou l’association de femmes journalistes Prenons la une et l’association de journalistes LGBTI, l’AJL ?

Fin février, quand nous avons reçu le texte de « Samuel », via le service abonné·e·s, qui l’a transmis aux journalistes en charge du Club de Mediapart, nous en avons discuté. Et nous avons estimé, Livia Garrigue et moi-même, que nous ne souhaitions pas publier ce texte en l’état.

J’entends qu’aux yeux de certain·e·s, le texte de « Samuel » puisse être considéré comme un « document » – et donc un objet journalistique pertinent. Il est « bien écrit » – son auteur, « étudiant de 20 ans », semble disposer d’une aisance d’écriture et d’un capital culturel conséquent. Il peut donner le sentiment d’un décryptage efficace et inédit des mécanismes de domination, à l’origine des violences sexuelles.

Or, notre travail de journaliste est précisément de décortiquer ces rouages, de donner à comprendre pourquoi ces violences sont si massives, et de raconter comment leur dévoilement bouscule des normes établies et secoue des parcours individuels. Y compris chez les hommes. Y compris pour ceux qui questionnent leurs propres pratiques, ou leur complicité passée.

À nos yeux, cette ambition ne pouvait se traduire par la publication in extenso du texte de « Samuel ». Notre travail ne consiste pas à ouvrir notre micro ou nos cahiers aux victimes et à leurs agresseurs, indifféremment, comme si leurs paroles avaient le même statut. Ce n’est pas « 5 minutes pour les violées et 5 pour les violeurs », résume la militante féministe Illana Weizman.

La matière est si sensible que chaque publication sur le sujet peut heurter, blesser, raviver un traumatisme chez celles et ceux qui ont été, un jour, victimes de violences sexuelles : de nombreux messages sur les réseaux sociaux en attestent.

Cette douleur et ce risque de la répercuter dans la presse n’empêchent pas Mediapart de publier de très nombreux articles sur le sujet. Mais ils nous rappellent la responsabilité qui est la nôtre. Celle-ci nous conduit parfois à faire précéder nos articles et nos posts sur les réseaux sociaux d’avertissements (ou « trigger warning »).

Par ailleurs, pour qui suit ces sujets depuis plusieurs années, il arrive parfois que des hommes, reconnaissant avoir été des agresseurs ou des témoins complices, prennent la parole, écrivent des textes ou des billets de blog (y compris en étant abonnés à Mediapart), pour tenter d’expliquer l’attitude qui fut la leur. Et il arrive, pour l’avoir lu ou documenté dans plusieurs enquêtes, que certains de ces hommes aient, par là même, tenté de minimiser leur rôle ou de le noyer dans une responsabilité collective presque confortable.

De ce point de vue, le texte de « Samuel » est loin d’être inédit. Il exprime au contraire une parole que l’on entend régulièrement quand on se penche sur ces sujets.

L’écrivaine Lola Lafon (autrice du récent Chavirer) ou la journaliste Sarah Benichou ont ainsi rappelé que les mots de « Samuel » ressemblent à ceux qu’elles ont elles-mêmes entendus de la part de celui qui les avait violées.

De la même façon, les mécanismes qu’il décrit sont largement connus – ils sont au cœur de la culture du viol. Ils ont été documentés de longue date par les militantes féministes, par les chercheurs et les chercheuses, dans des études publiées en France ou à l’étranger (notamment au Canada) sur les auteurs de violences, ou les travaux portant sur les procès d’assises… Et ils sont souvent parfaitement décrits, aussi, par les victimes elles-mêmes quand on les interroge.

Pour toutes ces raisons, fin février, nous avons décidé de mettre de côté le texte de « Samuel » pour une éventuelle enquête, à plus long terme et à plusieurs voix, sur les auteurs de violences sexuelles. Un travail, évidemment nécessaire, que nous poursuivrons.

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