Jean Lassalle, ou l’indécence en roue libre

Le député a osé intervenir lors du débat sur la loi contre les violences sexuelles pour « mettre en garde » contre les « rumeurs » alimentées par de supposées « officines ». Il est visé par plusieurs témoignages d’agressions sexuelles et de sexisme. La ministre de la justice n’a rien trouvé à redire.

Il y a bien plus grave et plus inquiétant. Il y a la lassitude qui guette. La tentation de l’indifférence face aux petites vilenies de personnages secondaires. C’est sans doute leur pari, à ces individus, que leur opiniâtreté finira par l’emporter et qu’ils pourront continuer, en toute quiétude, à pérorer sans être interrompu. C’est sans doute pour cela qu’il faut continuer à s’y intéresser.

Ainsi en est-il de Jean Lassalle. Candidat à la présidentielle en 2017 (1,21 % des suffrages), le député est intervenu, lundi soir, lors de la discussion sur le projet de loi de lutte contre les violences sexuelles et sexistes. Depuis la tribune, peu avant minuit, il boit un peu d’eau et se lance : « Nous sommes réunis ici par un des sujets les plus sensibles que nous aurons certainement à traiter pendant la législature et qu’au fond, peu de députés ont à débattre dans une vie. » Manifestement, il n’a pas suivi les précédentes lois sur les violences faites aux femmes. Mais passons.

Il poursuit : « Parce qu’il s’agit de l’humain et il s’agit de l’humain dans ce qu’il a de plus précieux. Il s’agit aussi de l’indicible. Et il s’agit d’amour. » Il n’est précisément pas question d’amour depuis deux heures que dure le débat parlementaire. Le propos se fait encore plus confus : « Il s’agit de la transmission du savoir, dans tout ce que notre grand pays a pu lui apporter, au-delà des mers, des montagnes et des océans (...). Nous ne connaissons pas encore les limites d’une mondialisation installée et qui finira certainement par être une bonne chose. (...) Je voterai ce texte. » Moi, je ne comprends rien au raisonnement.

Peu importe. Car ce n’est pas ce qu’est venu dire Jean Lassalle. Après avoir évoqué le cas d’une femme battue qu’il dit avoir secourue – « j’ai vu l’incommensurable lâcheté que pouvait générer le genre humain. Moi je fis simplement mes sommations d’usage et j’agis tel qu’un homme doit agir » –, le député veut « mettre en garde ».

Il dit : « Je veux simplement nous mettre en garde en vous disant que nous parlons aussi d’amour, et de transmission de savoir, et de savoir, et de construction d’homme. Il n’y a pas que des femmes qui sont mortes sous des coups. Moi je veux simplement vous demander à toutes et à tous ce que vous ressentiriez si un jour vous lisiez dans Corse-Matin, sur la base de rumeurs, certes très nombreuses, serrerez-vous la main de M. Lassalle, lui direz-vous bonjour ? Non, je fais confiance à la justice de mon pays. C’est un sujet exceptionnel (…) auquel je m’honore de participer. Mais alors qu’il s’installe, alors qu’il va changer lui aussi, profondément, la nature des rapports humains, attention à la rumeur parce qu’un crime qui n’est pas un crime, c’est aussi un crime. »

Je ne sais pas à quoi Jean Lassalle fait référence en parlant de Corse-Matin. Mais je sais une chose : le député pense aux témoignages, multiples, qui l’ont visé, évoquant des agressions sexuelles (un délit puni par le Code pénal) et des propos sexistes répétés. Nous les avons publiés dans Mediapart en octobre 2017. En 2009, déjà, « Le Petit journal » sur Canal + avait filmé le Pyrénéen au Salon de l’agriculture : il avait alors parlé de sa « cochonne préférée », « [son] épouse ».

Lors de la publication de notre enquête, le député avait juré ne se souvenir de rien de tel, mais avait indiqué ne pas poursuivre en diffamation. Puis il avait évoqué un possible complot (« Je comprends que ça arrange monsieur Macron qu'aujourd'hui je me retrouve dans cette situation parce que j'ai secoué l'établissement financier liberali-spéculatif l'an dernier »), avant de d’esquisser un mea culpa (« Pardon à toutes celles et ceux que j’ai pu choquer par mon attitude. Je ne la croyais pas mauvaise ni perverse. »), dont la sincérité est manifestement sujette à caution.

En mars, Lassalle s’était lâché sur Paris Première : « Parce qu’aujourd’hui, tu n’as plus le droit d’avoir la moindre sensation devant une femme, sinon tu risques d’aller en taule, une dénonciation. (…) Moi je veux rester un homme. » Avant de se mettre à chanter : « Je suis un homme, je suis un homme. »

Le mois dernier, le député, élu en 2002, qui ambitionne d’être candidat aux européennes en 2019, a de nouveau été mis en cause pour son comportement envers les femmes. Le président de l’École normale supérieure (ENS) de Paris-Saclay, Pierre-Paul Zalio, a jugé les faits suffisamment graves pour adresser sa lettre à la présidence de l’Assemblée nationale dénonçant l’attitude du député envers deux vice-présidentes de l’école, lors d’une intervention le 10 avril dernier.

L’universitaire parle de « contacts imposés à mes deux vice-présidentes » et de « grossièreté » dans un courrier que le député a lui-même rendu public en publiant sa réponse sur Facebook. « Je suis un homme à abattre », écrit Lassalle. Avant de marquer un point « officine » auprès de La République des Pyrénées : « Des officines sont à la manœuvre, et encore une fois, on salit ma réputation. »

Lundi, lors du débat parlementaire, la ministre de la justice n’a rien trouvé à redire. Dans l’hémicycle, elle a même rendu hommage aux propos de Jean Lassalle. « M. Lassalle, au fond votre intervention avait le mérite de montrer à quel point le souci de l’état de droit doit primer en toute circonstance », a glissé Nicole Belloubet. Les députés n'ont pas réagi. On croit rêver.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.