Lénaïg Bredoux
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Billet de blog 22 sept. 2013

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Le "coup de folie" de La Provence sur les violences conjugales

On dirait presqu’une farce. Un exercice pour illustrer ce que féministes et chercheurs documentent depuis de longues années sur le traitement médiatique des violences conjugales.

Lénaïg Bredoux
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On dirait presqu’une farce. Un exercice pour illustrer ce que féministes et chercheurs documentent depuis de longues années sur le traitement médiatique des violences conjugales. Vendredi, le quotidien La Provence a publié un article relatant le procès d’un élu socialiste, conseiller communautaire de Marseille, qui a menacé d’incendier son épouse qu’il croyait infidèle. Jugé en comparution immédiate, il a reconnu les faits et a été condamné à 18 mois de prison, dont 10 mois ferme.

Il ne s’agit pas ici de juger – la justice s’en est chargée -, de disserter sur les circonstances atténuantes ou aggravantes, et sur la personnalité d'Antoine Rouzaud – là encore, c’est le travail de la justice. Je ne sais pas quelle doit être sa peine ; je ne sais pas si celle prononcée est juste. Je n’en sais rien. Le journaliste de La Provence, lui, sait.

Jamais, dans son article, il n’écrit clairement ce que la justice reproche à Antoine Rouzaud. Ce n’est que dans la légende de la photo et au détour du 5e paragraphe que l’on comprend qu’il s’est présenté devant sa femme en la menaçant avec un bidon d’essence et des allumettes scotchées les unes aux autres. Jamais non plus, il ne dit clairement pour quel chef d’accusation ce socialiste, empêtré dans l'affaire Guérini, a été condamné.

Sa femme n’est qu’une ombre silencieuse, dont on sait seulement qu’elle ne s’est pas constituée partie civile et qu’elle a expliqué aux policiers qu’il n’avait jamais été violent auparavant. Elle est juste « présente dans la salle ».

L’acte de son mari n’est donc, forcément, qu’un « coup de folie » - c’est le titre de l’article. Comme l’idée que tuer sa femme est toujours moins grave que son voisin, “crime passionnel” oblige. La violence est d’autant moins compréhensible pour ce journaliste qu’Antoine Rouzaud n’est pas n’importe qui. Le président du tribunal, écrit Denis Trossero, « veut comprendre comment un homme comme lui a pu en arriver à un tel coup de folie ». « Un homme comme lui. » Ah bien sûr, j’oubliais : un élu n’est tout à fait celui qu’on imagine avec un bidon d’essence à la main.

Le journaliste donne d’ailleurs un indice dès les premières phrases de son article : « La justice réserve parfois de sacrées surprises. À quelques minutes d'intervalle, elle a dû juger, hier, un sans domicile fixe soupçonné de violences sur des personnels de santé et un élu de la République qui, mardi, au terme d'un vif différend avec son épouse, a failli commettre l'irréparable. » Un bidon d’essence dans les mains de ce « sans domicile fixe », ce serait la routine, rien que du très normal, de l’ordinaire qui fait dire que l’insécurité, c’est dramatique. Sauf que, contrairement aux idées reçues, les violences conjugales touchent à peu près indifféremment tous les milieux sociaux – de nombreuses études l’ont montré. Et parce que les élus sont des gens comme les autres, Antoine Rouzaud est loin d'être le premier à être condamné pour de tels faits.

En lisant La Provence, on ne peut qu’être en empathie avec celui qui est jugé. « L'élu ne se cache pas. Il sera sincère jusqu'au bout, ne truquant rien, ne niant rien. (…) C'est un homme désespéré qui s'est expliqué avec courage. (…) Un homme qui a perdu les élections cantonales, auquel son parti a "tourné le dos". (…) C'est un monde qui vacille, celui d'un élu, rejeté par ses électeurs, qui doute désormais de sa femme », tel est le récit qu’en fait le journaliste – chef du service faits-divers-justice du principal quotidien marseillais. Tout cela est peut-être vrai. Antoine Rouzaud a perdu son mandat de conseiller général, emporté par l’affaire Guérini (c’est un ami d’Alexandre Guérini, le frère de Jean-Noël, président du conseil général et sénateur PS). Il est peut-être désespéré. Mais le récit qu’en fait Denis Trossero est à tel degré de clichés sur les violences conjugales qu’on ne peut qu’en douter.

Ah, et j’oubliais, pour La Provence, la peine prononcée par les magistrats est évidemment « une peine sévère ».

(Sur le même sujet, voir aussi ce billet paru sur Le Plus du Nouvel Obs)

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