IL Y A DEUX ANS, LES GILETS JAUNES (4) Théorie des catastrophes graduées

Il y a des mythes de Création, des histoires de Déluge et des prophéties annonçant la Fin du Monde. Mais y a-t-il un mythe qui raconte tout cela? Du commencement à la fin, du Chaos à l’Apocalypse? A supposer qu’un pareil mythe existe, est-ce que cela ferait une seule histoire, valable pour tout le monde, une histoire universelle des animaux et de l’humanité?

Un livre a paru en 2018 qui n’a pas fait beaucoup de vagues : Après le Déluge, le mythe de la catastrophe salvatrice. C’était un jour d’éclipse. Dans cet essai de 348 pages illustré par Gwenaëlle d’Azémar et publié par ABC’éditions, Jean Monod tresse plusieurs histoires à partir d’un modèle.

Ce modèle est exposé en toutes lettres (quoique « sous le seau du secret » -- un secret préservé pendant 5 000 ans, jusqu’à sa découverte au XIXe siècle) dans le mythe du Déluge.

Le premier, l’ancien. Pas le remake biblique. Le prototype: le mythe suméro-babylonien.

Tête du premier chapitre – Après le Déluge, de Jean Monod © Gwenaëlle d'Azémar Tête du premier chapitre – Après le Déluge, de Jean Monod © Gwenaëlle d'Azémar

Rappelons-en brièvement la trame. L’action se passe en Mésopotamie (l’actuel Irak) avant le dernier réchauffement climatique.

En ce temps-là, il n’y avait pas d’homme sur la terre. Seuls existaient les dieux. Une partie d’entre eux, les Igigi, étaient préposés à subvenir aux besoins des autres dieux, les dieux supérieurs, les Hanunnaki.

Or il advint que les Igigis se lassèrent de leur servitude, secouèrent leurs chaînes, firent grève et brisèrent leurs outils.

Le dieu de l’eau souterraine, Ea (ou Enki : il a deux noms, selon qu’on l’envisage sous son aspect sumérien ou babylonien), qui était aussi le dieu des techniques, créa alors la première race des hommes, pour remplacer les Igigi.

Il prit de la glaise, cracha dessus, s’assura la complicité d’Inanna (Ishtar) ; ils se lancèrent des défis, firent des essais, des contrefaçons, des réussites.

Les hommes ainsi créés s’étant multipliés devinrent si bruyants que le dieu de l’atmosphère, Enlil, finit par en être incommodé.

Sur le conseil d’Ea, il essaya plusieurs moyens pour limiter leur nombre, à défaut de pouvoir les empêcher de faire du bruit. Mais il eut beau leur envoyer des tornades, des ouragans, des tremblements de terre, des bêtes sauvages, des épidémies et des famines, rien n’y fit ; car Ea contrecarrait chaque fois ses plans en prévenant une de ses créatures, si bien qu’ils continuaient à se multiplier et à faire du bruit.

Finalement Enlil envoya la Sécheresse. Ea apprit aux hommes les incantations pour faire tomber la pluie. Exaspéré, Enlil déclara : « Ils veulent de l’eau ? Je vais leur en donner ! » Et ordonna au dieu de la guerre, Ninurta, d’ouvrir les vannes du ciel.

Mais Ea avait eu le temps d’instruire un homme, Utanapichtim, sur la manière de construire un immense bateau. C’est ainsi qu’une famille humaine et un couple de tous les animaux furent sauvés.

Le déluge fut accompagné d’une tempête si violente que tous les dieux en furent épouvantés.

Lorsque la tempête se fut apaisée et que les eaux eurent cessé de monter, la première chose que fit Utanapichtim en débarquant de l’arche sur le mont Nimush fut un sacrifice. Il tua un des moutons parmi ceux qu’il avait sauvés. Affamés depuis la disparition de l’humanité, les dieux accoururent « comme des mouches ». Puis, rassasié, Enlil demanda : « D’où vient cette viande ? »

Le dialogue rouvert par cette agape rassembla pour la première fois tous les protagonistes. Ce fut  l’occasion d’une grande explication entre les dieux. La déesse de l’amour, Ishtar, s’accusa d’avoir été la cause du cataclysme en prononçant de mauvaises paroles. Ninurta, le dieu des la guerre, accusa Ea d’avoir trahi le secret des dieux. Mais Ea leva l’accusation en faisant observer qu’il n’avait pas « parlé » à Utanapichtim, mais lui avait envoyé un songe.

En revanche, il reprocha à Enlil d’avoir agi de façon inconsidérée.

« Toi seul, ô vaillant Enlil, lui dit-il, est sage parmi les dieux.

Comment as-tu pu déclencher le Déluge de façon inconsidérée ?

Fais payer la violation au violateur,

Fais payer l’offense à l’offenseur,

Mais aies pitié de l’humanité, qu’elle ne disparaisse pas.

Sois patient et qu’ils ne meurent pas.

Au lieu de déclencher le Déluge,

Qu’un lion surgisse et diminue leur nombre !

Au lieu de déclencher le Déluge,

Qu’un loup surgisse et diminue leur nombre !

Au lieu de déclencher le Déluge,

Qu’une famine surgisse et diminue leur nombre !

Au lieu de déclencher le Déluge,

Que la peste ravage la terre !

Ce n’est pas moi qui ai révélé le secret des Grands Dieux. "

Reconnaissant ses torts, Enlil s’engagea ne plus jamais recourir à l’arme suprême. En revanche, suivant le conseil d’Ea, il restaura l’ancienne méthode et en fit le nouveau régime pour le gouvernement des hommes  : le régime des catastrophes graduées.

Quant à Utanapichtim, dernier des anciens hommes et premier des nouveaux, avec sa femme, ils furent gratifiés de l’immortalité « pour avoir sauvé l’humanité ».

En contrepartie, ils furent exilés au bout du monde, pour y vivre éternellement séparés de leurs descendants, et ne rien leur transmettre, en particulier l’histoire de leur origine.

C’est là que le rencontra, sept générations plus tard, l’aventureux Gilgamesh, à qui nous devons la transmission de cette « histoire secrète »…

Eyquem

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